Le courrier du parlement, CC BY-SA 4.0
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Élections territoriales en corse : les nationalistes corses ont-ils remporté la bataille des idées ?

Pourquoi les nationalistes ont-ils remporté les élections dimanche dernier ?
Au mois de décembre 2015, entre les deux tours des élections territoriales, Gilles Simeoni encore auréolé de sa victoire aux élections municipales de Bastia parvient à réaliser l’union des trois principaux partis nationalistes.
Femu a Corsica, Corsica Libera et le Partitu di a Nazione Corsa, ces derniers se mettent d’accord et signent un contrat de mandature de dix ans basée sur cinq revendications principales : la co-officialité de la langue corse, la mise en place d’un statut de résident, l’inscription de la Corse dans la constitution française, une autonomie renforcée pour l’île et enfin un rapprochement des prisonniers dits « politiques ».
C’est la naissance Per a Corsica qui finit en tête du scrutin avec 35,34 % avec 10 232 voix d’avances sur le Président de l’exécutif sortant Paul Giacobbi (PRG-PCF), après un franc succès aux élections législatives de 2017 (3 députés sur 4 circonscriptions), aux territoriales de 2017, la coalition sort de nouveau victorieuse loin devant les 2 listes de droite et la liste LREM.

En mars 2020, lors des élections municipales, les nationalistes ont confirmé leur hégémonie en conversant la mairie de Bastia et en remportant celle de Porto-Vecchio, néanmoins Pe a Corsica a commencé à montrer des signes de divisions, des candidatures séparées s’étant affrontées dans différentes grandes villes de l’île.
Il faut dire que la mise en place de la Collectivité de Corse en janvier 2018 et le rassemblement des pouvoirs qui en a découlé ont réveillé les egos de quelques-uns et notamment ceux de Jean-Christophe Angelini, nouveau maire de Porto-Vecchio et membre du conseil exécutif.

Une élection placée sous le signe de la désunion

Au mois de mai 2021, Femu a Corsica (parti de Gilles Simeoni) a révélé sa volonté de mettre un terme aux quotas au sein de la coalition (chaque parti ayant le droit à un nombre de conseillers) et d’ouvrir la liste à des hommes et des femmes de sensibilités politiques variées et non-nationalistes.
Cette décision a acté la fin de Pe a Corsica et le lancement dans la campagne des territoriales de 3 listes nationalistes, la première conduite conduite par Gilles Simeoni (Femu), la deuxième par Jean-Christophe Angelini (PNC) et la dernière par Jean-Guy Talamoni président sortant de l’Assemblée de Corse (Corsica Libera), s’ajoutant à ce triumvirat un outsider en la personne de Jean-Félix Benedetti, tête de liste de Core in Fronte passé à quelques centaines de voix du second tour en 2017 et porteur d’une ligne plus traditionnelle, mais qui se prétend résolument anti-libérale.
Néanmoins, exception faite de la Droite qui s’est rassemblée autour du maire d’Ajaccio Laurent Marcangeli, toutes les autres familles politiques ont montré leur incapacité à se rassembler. À l’extrême-droite, le jeune parti irrédentiste et souverainiste Forza Nova a tenté de dépasser par la droite un Rassemblement National qu’il jugeait beaucoup « trop à gauche » en défendant des positions xénophobes et en flirtant presque avec le complotisme (anti-masques, etc.).
À Gauche l’Histoire est comme souvent bien plus complexe, avec l’impossibilité d’impulser la création d’un « Printemps Corse ». Forts de leur bon résultat aux élections européennes (21,96%) les Verts ont rapidement fait part de leur volonté de présenter une liste d’Union de la Gauche. Celle-ci s’est concrétisée au mois de mai dernier avec la présentation par EELV, Generation.s et Nouvelle Domme d’Ecologia Suldaria Corsica menée par l’ancienne conseillère régionale nationaliste Agnès Simonpietri.
Mais pourquoi le reste de la Gauche n’a-t-il pas rejoint ou du moins soutenu cette liste ? Parce qu’en Corse, les Verts, alliés historiques des nationalistes, n’ont jamais caché proximité avec Femu a Corsica et qu’ils ont très vite annoncé qu’ils soutiendraient Gilles Simeoni si jamais ils étaient absents du second tour.
Jean-Charles Orsucci, ancien socialiste conseiller régional LREM sortant a lui aussi voulu se présenter comme le grand rassembleur de la Gauche, néanmoins il a été incapable de faire oublier son appartenance au parti présidentiel. Ainsi le maire de Bonifacio n’est pas parvenu à séduire au-delà de sa famille politique et du Mouvement Radical. Allié aux nationalistes à Bastia depuis 2014 et aux communistes à Ajaccio et Sartène, le Parti Socialiste lui n’a pas été capable de se positionner clairement dans la bataille électorale et en est donc resté absent.
Reste le Parti Communiste Français qui malgré plusieurs rencontres avec Inseme a Manca (Ensemble !) et des prises de contacts avec la France Insoumise n’a pas été capable de former d’alliances. Michel Stefani, ancien conseiller régional communiste et président des Chemins de Fer de la Corse s’est donc imposé comme tête de liste logique de la liste communiste. 

Gilles Simeoni, nouveau Roi de Corse

Ayant toujours été farouchement opposés à la mise en place de la Collectivité Unique (qui pour rappel avait été refusée par les Corses par référendum en 2003), les communistes avaient alors mis en garde sur le fait qu’avec la Collectivité de Corse le président de l’exécutif serait le « roi de la Corse ».
Une couronne convoitée à la fois par Gilles Simeoni et par Laurent Marcangeli, présentés comme les deux favoris de l’élection territoriale par les médias. Finalement et alors que toute la droite était rassemblée autour de l’ancien député de la première circonscription de Corse-du-Sud, c’est Gilles Simeoni qui a su dépasser les divisions de son camp pour être couronné, tout en obtenant la majorité absolue au sein de l’Assemblée de Corse.
Mais contrairement à la Gauche, le fils d’Edmond Simeoni, père du nationalisme corse moderne, n’a pas subi la division de sa famille politique. Au contraire, il en a été à l’origine de cette désunion et l’a même utilisé pour assouvir son pouvoir et éliminer quelques rivaux gênants.
Aujourd’hui débarrassé de quelques épines dans le pied et fort de ses 40,64% (55 548 voix) Gilles Simeoni est sans aucun doute le grand gagnant de ce scrutin et surtout il est désormais assuré de gouverner seul, de pouvoir faire comme il le souhaite sans devoir se préoccuper des sensibilités parfois gênantes de ses anciens alliés du PNC et de Corsica Libera.
Corsica Libera, parti de Jean-Guy Talamoni, est sans doute le grand perdant de toute cette histoire. En effet après avoir cru l’espace d’une heure être présent au second tour, l’ancien président de l’Assemblée de Corse a finalement raté celui-ci à seulement quelques centaines de voix. Il faut dire que la participation du mouvement indépendantiste à la coalition Pe a Corsica a été durement critiquée par certains militants orthodoxes qui, déçus se sont tournés vers le Core in Fronte qui, avec 12,26% des suffrages, fera son entrée à l’Assemblée Régionale en y envoyant 6 conseillers régionaux. 

Le Triomphe du Nationalisme ?

Ces élections territoriales marquent aussi la faillite des partis nationaux et républicains face aux différentes forces régionalistes. En additionnant les pourcentages des différents partis nationalistes au soir du premier tour, on atteignait presque les 60%, c’est-à-dire 92545 voix.
Un score exceptionnellement haut quand on le compare à ceux du PCF ou de Jean-Charles Orsucci qui ont vu leur nombre de voix baisser de moitié. La question que l’on peut d’ailleurs se poser est de savoir quel chemin va prendre la Gauche insulaire ? Va-t-elle abandonner totalement les valeurs républicaines afin de rentrer totalement dans le moule nationaliste ou au contraire essaiera-t-elle de se construire en opposition à une idéologie désormais ultra-majoritaire dans l’île ?
La Droite n’a pas été suffisante pour l’inquiéter, en effet malgré l’union autour d’une personnalité assez forte, l’union de la droite n’a gagné que 7000 et quelques voix par rapport à 2017 et avec ses 43 766 voix, elle était bien loin d’inquiéter un Gilles Simeoni presque tout-puissant.
Alors qu’est-ce qui a coûté la victoire à Laurent Marcangeli qui jusqu’ici n’avait encore jamais connu la défaite ? Son manque d’implantation en Haute-Corse ? La bétonisation à outrance d’Ajaccio ? Peut-être. Mais outre cela, ses adversaires politiques ont mis en avant l’augmentation de la démographie du pays ajaccien causée notamment par de nombreuses arrivées, certains comme Paul-Félix Benedetti n’hésitant pas à qualifier cela « d’invasion » et d’autres de colonies de peuplement.
La vérité, c’est qu’aujourd’hui les nationalistes sont parvenus malgré la crise économique à faire passer la question sociale au second plan. Ils ont réussi à faire des questions institutionnelles des sujets centraux au sein de la société corse. Comme si la décentralisation et l’autonomie de la région étaient les meilleurs moyens pour lutter contre la précarité, le mal-logement, les emplois précaires, le danger environnemental….
Le souhait non dissimulé de certains est de supplanter les partis nationaux, de faire emerger une gauche nationaliste une droite autonomiste et donc de remettre clairement en cause la place de la Corse au sein de la République.
Désormais, les nationalistes sont au pouvoir et ils ont sept ans pour mener les réformes qu’ils souhaitent. Vont-ils continuer leur affrontement frontal avec l’Etat et notamment le Préfet de Corse en prenant des décisions qui dépassent parfois les capacités de la région ?
Vont-ils continuer à rester bloqués sur les questions culturelles comme la langue Corse ? Et le spectre d’un retour du FLNC planant toujours au-dessus de l’île, Gilles Simeoni, fraîchement couronné, parviendra-t-il à faire consensus au sein des nationalistes les plus radicaux et à empêcher le retour de la lutte armée tout en luttant contre l’emprise mafieuse de plus en plus présente dans différentes strates de la société corse ?