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“Est-il possible de rompre avec les logiques des traités ? Oui” Entretien avec Ian Brossat

Ian Brossat est la tête de liste des communistes pour les élections européennes, à la tête d’une liste populaire. Ses interventions dans les médias sont particulièrement pour leurs pertinences et leur justesses. Entretien.

Cet entretien est initialement paru dans le numéro 40 d’Avant-Garde.

Qu’est ce qui vous a poussé à accepter de conduire la liste du PCF aux élections européennes ?

C’est pour moi un grand honneur d’avoir été proposé pour conduire la liste du PCF. Notre parti est dans une phase nouvelle. Nous voulons revenir dans le paysage politique national. Nous concourons à une élection nationale sous notre propre étiquette pour la première fois depuis 12 ans… Et nous voulons en finir avec l’invisibilité médiatique dans laquelle nous avons été confinés pendant trop longtemps.

C’est autant de raisons qui m’ont particulièrement motivé pour relever le défi des élections européennes, défi difficile mais exaltant.

Vous défendez une liste singulière, composée à 50% d’employés et d’ouvriers, pourquoi ce parti pris ?

Ça ne devrait pas être une singularité mais la norme ! Notre liste est la seule à représenter les hommes et les femmes qui sont ouvriers ou employés à la hauteur de ce qu’ils représentent dans la population active, c’est-à-dire la moitié. Comment peut-on accepter que ce ne soit pas le cas dans les autres listes ? Et après on s’étonne que les hommes et les femmes des couches populaires ne se sentent pas défendues par le monde politique.

Certains dirigeants politiques sont même stupéfaits de découvrir la colère populaire qu’ils ne soupçonnaient même pas avant le mouvement des gilets jaunes… Nous, nous sommes convaincus que l’un des enjeux principaux de la lutte politique, c’est justement de permettre la juste représentation des milieux populaires qu’on a voulu exclure et invisibiliser.

L’Union européenne est souvent sous le feu des critiques, vous ne proposez pas d’en sortir mais appelez à rompre avec ses traités, qu’entendez vous par là ?

Est-il possible de sortir de l’Union européenne ? Le Brexit, qui est une sortie « de droite », sans rupture aucune avec l’ordre capitaliste, nous montre que c’est d’une complexité inouïe. Du reste, quand l’Union Européenne et l’euro n’existaient pas, les politiques menées par la classe dirigeante française étaient les mêmes que celles d’aujourd’hui : maximiser le profit des détenteurs de capitaux au détriment des salariés. Il serait faux de prétendre qu’un retour aux frontières nationales rendrait plus facile une politique de rupture avec le système actuel, ou permettrait d’avancer sur les problèmes globaux qui se posent à nous : domination de la finance et des multinationales, réchauffement climatique, crise de l’accueil des migrants…

En revanche, est-il possible de rompre avec les logiques des traités ? Oui, nous l’observons même déjà.

Deux exemples. Macron, acculé par la mobilisation des gilets jaunes, a dérogé à la règle des 3% en déplaçant 10 milliards. C’est une maigre concession, mais il prétendait encore la veille que c’était impossible… Le gouvernement portugais, soutenu par les communistes, n’a pas tenu compte des revendications de Bruxelles et a rompu avec le cadre libéral et austéritaire antérieur : augmentation du salaire minimum, des aides sociales, rétablissement de jours fériés supprimés… Voilà comment nous voulons transformer l’Europe.

Le poids de la France permettra de bousculer les rapports de force actuels. De nouvelles alliances sont possibles avec les peuples qui rejettent l’austérité. C’est ce que nous appelons l’Europe « à géométrie choisie ».

Quel projet européen portez vous ?

Celui d’une Europe de peuples et de nations libres, souverains et associés, tournée vers le développement social et écologique. Le projet communiste est celui d’une rupture avec l’Union actuelle et d’une refondation de ses objectifs, de ses missions et de ses institutions. Autrement dit, une Europe de l’Humain d’abord et non plus de la finance. Nous voulons démocratiser les institutions européennes : placer la Banque Centrale Européenne sous contrôle démocratique, donner la primauté aux instances élues, faire respecter des choix souverains des peuples, renforcer les pouvoirs du Parlement européen et des parlements nationaux, et réviser de la procédure d’initiative citoyenne européenne.

Les enjeux environnementaux occupent une place importante dans le débat public avec un constat consensuel mais des solutions conflictuelles, que portez vous dans cette élection ?

Il y a quand même une arnaque extraordinaire dans le camp de la Macronie : ils jouent les écologistes en recrutant des personnalités comme Cohn-Bendit ou Pascal Canfin, mais ils soutiennent de toutes leurs forces les traités de libre-échange adoptés par les États-membres année après année et qui sont de véritables bombes incendiaires pour la planète et le climat. Make our planet great again, mais en multipliant les gaz à effet de serre pour complaire aux capitalistes… Comment se fait-il que cette escroquerie soit si peu dénoncée ? Pour notre part, nous voulons élaborer au niveau européen une stratégie de développement et une stratégie industrielle écologiquement soutenable, par exemple en misant tout sur le ferroutage. Nous voulons instaurer un service public de la rénovation énergétique – la mauvaise isolation des bâtiments est l’une des principales causes d’émission de gaz à effet de serre – en territorialisant les objectifs, pays par pays, région par région. Nous voulons réformer la politique agricole commune en alliant l’impératif d’un travail rémunérateur et celui d’une agriculture paysanne libérée de la pression du rendement à tout prix et du recours aux pesticides.

Que répondez vous à Emmanuel Macron qui voit dans les élections européennes un affrontement entre “nationalistes” et “progressistes” ?

Tout a été dit sur cette tarte à la crème. Mais force est de constater que beaucoup de grands médias reprennent à leur compte ce « storytelling » taillé sur mesure par Macron et ses amis. Les libéraux nourrissent l’extrême droite, c’est un phénomène qu’on observe partout et qui ne connaît aucune exception. Et aujourd’hui, ceux qui ont échoué et ont servi de marchepied au Front National prétendent faire barrage de leur corps ? La vérité c’est qu’il n’y a pas d’opposition réelle entre les libéraux et les nationalistes, mais plutôt un jeu de dupe où les premiers se servent des seconds comme épouvantail et réciproquement. Dans les faits, Macron accepte les volontés des gouvernements d’extrême droite comme l’Italie en refusant tout accueil des migrants. Et ces gouvernements populistes appliquent rigoureusement la même politique économique que les prétendus progressistes libéraux : baisses d’impôts pour les plus riches et le secteur financier, précarisation et exploitation accrue des salariés.

L’abstention est généralement forte, particulièrement chez les plus jeunes, quel message adresseriez vous aux jeunes pour qu’ils votent pour vous ?

Beaucoup de gens ont l’impression qu’il n’y a pas de réel enjeu avec l’élection européenne, en particulier chez les jeunes. Ce que j’essaie de montrer, c’est que notre vie de tous les jours est impactée par les décisions prises à Bruxelles. C’est la raison pour laquelle nous avons proposé une liste d’hommes et de femmes du monde du travail : ils ont maille à partir jour après jour avec cette Europe de l’argent, ils savent bien qu’on ne parle pas de débats stratosphériques mais d’enjeux très concrets, qui touchent au logement, aux transports, au travail… Il y a des jeunes qui sont engagés sur notre liste, je pense à Lucie Martin, syndicaliste étudiante à Grenoble et qui sera sans doute la candidate la plus jeune de ces élections. Si de nombreux jeunes s’engagent autour de nous, c’est parce qu’ils savent que préparer l’avenir, c’est tourner le dos à ce modèle libéral qui ne fait plus rêver personne, et enfin bâtir une Europe des gens.

Rédaction
Rédaction
Collectif de rédaction d'Avant Garde