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INTERNATIONAL

Extermination des homosexuels en Tchétchénie

Le quotidien russe Novaya Gazeta a publié une enquête compilant plusieurs témoignages et photos de victimes, faisant état d’une traque organisée en Tchétchénie à l’encontre des hommes homosexuels en vue de leur extermination.

Les faits ont étés rapportés pour la première fois le premier avril dernier, repris ensuite par Courier international et la majorité des grands médias nationaux.

Le 4 avril, le journal publie deux nouveaux témoignages anonymes, ainsi que des photos mettant en évidence de blessures graves sur les victimes. Il précise que d’anciens témoins ont depuis disparus.

Des témoignages qui se multiplient

Ainsi, des dizaines de témoignages anonymes ont depuis été récoltés par des médias internationaux.

Dans un reportage de France 24 du 26 avril, un témoin anonyme raconte les sévices subis. Il serait l’un des rares détenus relâchés pour « manque de preuves ». Par peur de représailles familiales, il a dû fuir la Tchétchénie pour se réfugier à Moscou.

« Ils torturent à l’électricité et privent de nourriture […] Le soir, au lieu de jeter aux ordures leurs restes de nourritures, ils [les geôliers] les jettent dans les cellules. Ce n’est pas pour nourrir les prisonniers, c’est pour les voir humiliés, se repaître dans leurs restes. […] Ils les mettent en rang, et les forcent à s’inventer des prénoms de femmes. »

Si les hommes résistent, ils se font battre et reçoivent des décharges électriques, jusqu’à ce qu’ils cèdent à l’humiliation.

« Lorsqu’ils envoient le courant, le corps se met à trembler. Vous arrêtez alors de penser et vous commencez à pleurer. Et pendant que vous êtes assis, là, vous entendez les cris des gens. »

Un autre témoin, rencontré par le journal Novaya Gazeta, explique comment les autorités s’en prennent dans un premier temps à des militants LGBT connus, pour ensuite connaître leurs réseaux et élargir la traque à des anonymes.

C’est principalement à partir de leurs téléphones que le piège se referme. Les autorités ont ainsi accès à des dizaines de contacts enregistrés, ou de comptes amis sur les réseaux sociaux. Toutes personnes cherchant à les joindre par appel ou SMS est alors suspectée coupable. « Plusieurs fois par jour, nous étions emmenés et passés à tabac. La première chose qu’ils voulaient connaître, c’était notre réseau », raconte-t-il.

L’ordre aurait été donné de convoquer systématiquement la famille de la victime, et de demander à ce que celle-ci le mette à mort. « Soit vous le faites, soit on s’en charge ». Il s’agit pour eux de « laver l’honneur par le sang ».

Le témoin rencontré par France 24 donne l’exemple d’un homme tué par sa famille, livré par les autorités après deux semaines de tortures. Il aurait été assassiné dans les bois et enterré à la suite, sans cérémonie de funérailles.

D’après Novaya Gazeta, cette vague d’arrestations et de meurtre est directement en lien avec de récentes démarches entreprises en mars par des associations LGBT pour organiser des marches des fiertés dans plusieurs villes du Caucase russe.

Un contexte d’homophobie généralisée en Russie

La présidence Tchétchène nie ainsi la répression en encourageant les crimes homophobes au sein des familles :

« Vous ne pouvez pas arrêter ou réprimer des gens qui n’existent pas dans la République. L’homosexualité n’existe pas ici. Si ces personnes existaient en Théchénie, la loi n’aurait pas à se soucier d’eux, vu que leurs propres parents se seraient déjà occupés effectivement de leurs cas ».

La Tchétchénie est une République constitutive de la Fédération de Russie, régie par la loi Russe. La constitution est censée protéger chaque citoyen et l’homosexualité n’y constitue pas un délit ou un crime. Il n’est donc pas possible d’arrêter, de juger, ou d’emprisonner légalement une personne pour homosexualité.

Or Ramzan Kadyrov, le président Tchétchène, y applique ses propres lois. C’est pourquoi un système de prisons secrètes aurait été mis en place parallèlement au système carcéral régulier. D’après Novaya Gazeta, il en existerait au moins deux. Celles-ci seraient à l’initiative du président du parlement tchétchène Magomed Daoudov, et d’Aioub Kataev, chef de la police de la ville d’Argoun.

Même si dans les faits il est très dangereux d’être homosexuel.le en Russie, en Tchétchénie c’est quasiment signer son arrêt de mort.
En Russie, l’homosexualité était considérée comme un crime jusqu’en 1993 et comme une maladie mentale jusqu’en 1999. En 2013 est adopté une loi punissant d’amendes et de peines de prison tout acte de « propagande » homosexuelle ou plus exactement tout acte de « propagande pour les relations homosexuelles devant les mineurs ».

Cautionnée par la majorité du pays, il n’y a pas eu de véritables oppositions de la part de la population dans la mesure où la Russie connaît depuis quelques années une résurgence des valeurs traditionnelles et du conservatisme. L’homosexualité y est taboue.

De nombreux gouvernements régionaux avaient adopté avant la promulgation de la loi des législations similaires visant à supprimer les droits juridiques et la dignité humaine des citoyen.ne.s homosexuel.le.s.

Selon l’organisation de défense des droits de l’homme « Human Rights Watch » les homosexuels russes subissent un nombre croissant de violences, tolérées ou encouragées par les autorités.

Plus de la moitié font part d’abus psychologiques, de violences physiques pour 16 % d’entre eux, 7 % ont été violés et 77 % d’entre eux déclarent n’avoir aucune confiance dans la police : la plupart des crimes homophobes ne sont pas signalés. Il est difficile, voir impossible de porter plainte pour crimes homophobes dans un contexte où l’homophobie est généralisée, banalisée et tolérée.

En effet, avec cette loi, les russes se sont conforté.e.s dans l’idée où l’homosexualité serait quelque chose « d’anormal » ou de « pervers » et les personnes homophobes se sentent légitimées. 81 % des Russes considèrent que les relations homosexuelles sont répréhensibles. Un député Russe a déclaré en 2014 que :

« L’absence de reproduction humaine, du point de vue biologique, c’est la même chose que la mort. Donc l’homosexualité est une menace mortelle pour toute l’humanité. »

Les manifestations sont presque systématiquement réprimées ou interdites. La loi de 2013 impose des amendes lourdes pour quiconque fournit aux mineurs des informations sur les personnes LGBT+ ou qui organise des rassemblements pour la marche des fiertés.

C’est dans ce contexte que 18 militant.e.s ont été arrêté.e.s le 1er mai dernier à St-Petersburg alors qu’ils manifestaient leur soutien aux homosexuels de Tchétchénie et pour dénoncer la répression qu’ils subissent.

Pour Poutine, les témoignages des victimes qui ont été rapporté, l’ont été de façon anonyme et ne prouvent en aucun cas l’existence d’une volonté d’extermination des homosexuels de la part du gouvernement Tchétchène.

Un autoritarisme concédé par Moscou

Ramzan Kadirov a été nommé à la présidence de la République de Tchétchénie en 2007 par le pouvoir russe, suite à la démission de l’ancien président Alou Alkhanov. Cette nomination s’est faite principalement dans le souci de mettre fin aux conflits menés par les groupes sécessionnistes depuis plusieurs années.

La situation en Tchétchénie est en effet compliquée depuis sa déclaration d’indépendance au lendemain de l’effondrement de l’Union soviétique en 1991, alors non reconnue par la Fédération russe et la communauté internationale. Celle-ci entre définitivement sous le jonc russe en 2000, des suites des deux guerres de Tchétchénie.

L’autoritarisme qui règne en Tchétchénie et le respect de la législation russe à géométrie variable est donc en grande partie cautionné et couverte par Vladimir Poutine. Il voit en Ramzan Kadirov quelqu’un de particulièrement efficace dans la prévention et la répression de tout acte de rébellion de nature à remettre en cause la légitimité de la souveraineté russe dans le Caucase.

Il existe donc bien un « pacte » officieux entre les deux dirigeants, l’un s’assurant de l’unité de la Russie et du maintien de l’ordre fédéral. L’autre donnant carte blanche pour mener à bien cette politique, quitte à fermer les yeux sur la manière dont celle-ci s’applique, ainsi que sur les caprices et excès du dirigeant.

Vendredi 5 mai, Vladimir Poutine s’est exprimé en faveur d’un soutien vis à vis d’une enquête officielle concernant la persécution des homosexuels Tchétchène même si pour lui il ne s’agirait pour l’instant que de « rumeurs » :

« Je vais parler au procureur général et au ministre de l’intérieur pour soutenir l’enquête concernant ces informations, ou ce que j’appellerai des rumeurs, à propos des gens qui auraient une sexualité non traditionnelle dans le Caucase. »