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Social-Eco

Gilets jaunes, colère noire, carton rouge ?

Depuis plusieurs semaines, la hausse du prix des carburants et la colère qu’elle génère sont au coeur de l’actualité. Des témoignages citoyens sur les réseaux sociaux, des appels politiques à la mobilisation, des commentaires et petites phrases d’un niveau affligeant échangées entre responsables politiques, tout est réuni pour que cette question soit au coeur de l’actualité sans, finalement, ne jamais l’être vraiment.

Des bonnets rouges au gilets jaunes ?

Le gilet jaune, obligatoire dans tous les véhicules, donc de fait, outil universel pour les automobilistes a été mis en avant comme symbole de cette colère. Cela n’a pas été sans rappeler à toutes et tous le souvenir des “bonnets rouges” bretons qui avaient vivement protesté en 2013, sur les questions de fiscalité notamment.

Si la symbolique peut pousser à un rapprochement, il semblerait que le lien entre ces deux contestations soit en réalité fait volontairement pour emmener le débat, justement sur les questions de fiscalités alors qu’en réalité, c’est la question du pouvoir d’achat qui semble alimenter la colère de la majorité de celles et ceux qui en ont marre de la politique du gouvernement.

Si la question du prix de l’essence, et donc des taxes qui sont une énorme composante de ce prix, fut une goutte d’eau non-négligeable pour déclencher ce phénomène de protestation, il n’en est pas moins que c’est un vent de colère plus globale qui souffle chez celles et ceux pour qui aujourd’hui l’heure de se faire entendre semble attendue.

La réalité c’est que ce mouvement avec toutes ses contradictions apparentes, voire assumées, est finalement à mettre en lien avec plein d’autres mouvements, plus petits, plus isolés, sous d’autres formes, qui ont lieu depuis l’élection d’Emmanuel Macron.

La mère de famille célibataire qui portera son gilet jaune sur le tableau de bord ne pourrait elle pas être la même que celle qui en tant qu’aide soignante en EHPAD s’est battue l’année dernière pour sa dignité et ses conditions de travail ?

Le retraité qui mettra son gilet jaune en conduisant sa petite twingo ne sera-t-il pas le même que celui qui il y a quelques semaines a défilé aux côtés de dizaines de milliers d’autres retraités contre la baisse des pensions ?

Le jeune qui, en apprentissage, doit se rendre au boulot en voiture tous les jours, qui bloquera peut-être un rond point ce samedi ne pourrait-il pas être le frère d’une étudiante qui s’est mobilisée contre la hausse des APL ?

Dans tous ces profils différents il y aura bien sûr des gens aux aspirations, aux convictions politiques différentes. Oui samedi nous retrouverons des élus progressistes qui entendent mettre sur la table d’autres solutions de fiscalité et dénoncer les cadeaux faits aux riches au détriment des plus pauvres, Jean-Luc Mélenchon qui compte continuer sa quête pour devenir l’opposant numéro 1 du président, Laurent Wauquiez qui en profitera pour demander encore plus de fiscalité au service des puissants, Marine Le Pen qui dénoncera l’impôt tout court, des gens se revendiquant de l’extrême droite sans complexe…

Une forme de mobilisation surprenante qui ouvre la possibilité à des récupérations

La diversité des revendications, des mots d’ordre, des profils et des aspirations de celles et ceux qui souhaitent se mobiliser crée une ambiguïté importante qui n’est pas pour faciliter le travail d’unité sur un contenu porteur de solutions de progrès. Les syndicats ou encore les partis politiques de gauche en font d’ailleurs les frais et semblent rester, de manière compréhensible, en position défensive au vu des nombreux appels en provenance de l’extrême droite ou relayés par cette frange du monde politique.

Il est compliqué de demander à Philippe Martinez de défiler avec Le Pen. Il est impensable de voir Pierre Laurent main dans la main avec Laurent Wauquiez. De la même manière à toutes les échelles, y compris les plus locales, la peur de voir ce mouvement n’être finalement qu’un produit créé par l’extrême droite, à son seul profit, freine les ardeurs de nombreux militants pourtant toujours prêts à en découdre. De la même manière, la préoccupation écologique qui pousse à dénoncer l’utilisation de la voiture, parfois au détriment des réalités quotidiennes d’une grande majorité de personnes, fragmente les convergences possibles.

Pour autant ce mouvement porte en lui un nombre de questionnements très importants pour l’avenir des luttes au sein du mandat. La forme qu’il prend via les réseaux sociaux ne permet en réalité à personne de dire qui le pilote, ni même sur quels contenus de fonds les gens se mobilisent.

Quand bien même l’extrême droite serait en totale maîtrise de cette action, cela pousse de toute manière tout le monde à s’interroger sur la lutte à mener sur ce sujet qui semble toucher directement et viscéralement nombre de salariés, de précaires, de retraités : le pouvoir d’achat.

Un gouvernement qui patauge

Face à cette contestation le gouvernement est aux abois. C’est d’abord dans les expressions des différents responsables que les choses furent risibles. Puis, hier, le Premier ministre Edouard Philippe, en est passé à la menace en prévenant que les gens qui “se mettraient dans des situations qui ne respectent pas la loi” en paieraient les conséquences. Le tout, en annonçant des mesurettes (alors que personne ne sait s’il se passera quelque chose le 17, qu’aucun véritable rapport de force ne s’est matérialisé en dehors des réseaux sociaux) qui tournent au ridicule. En clair, sous couvert d’être un fervent défenseur de l’écologie, ne pouvant donc pas aller plus loin, le Premier ministre annonce la mise en place d’un chèque énergie, mesure déjà actée bien avant l’appel au 17 et l’annonce d’une “superprime” pour que celles et ceux qui protestent contre une augmentation du prix du carburants (quelques euros donc) puissent acheter une nouvelle voiture (quelques milliers d’euros donc). Au delà du ridicule, ces annonces ont renforcées encore la colère de beaucoup.

Reste à voir donc ce que sera la réalité de la mobilisation de ce samedi, mais une chose est sûre, si les syndicats avaient déjà commencé à ouvrir en grand la question du pouvoir d’achat depuis la rentrée de septembre, cette séquence risque de la rendre incontournable, ouvrant donc des perspectives de mobilisations complexes, mais existantes.