« Je veux faire du judo comme Clarisse ! », je l’ai beaucoup entendu »

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Philippe Sudre est président du club de judo de Champigny. Ancien adjoint au sport de la mairie, il est depuis 2020 élu d’opposition (PCF). JO de Paris, pratique féminine, amateurs vs professionnels… Philippe Sudre partage avec Avant-Garde son analyse sur l’actualité sportive.

Ton club a des valeurs particulières, fondatrices. Je sais que tu y as toujours été attaché, peut-être d’autant plus maintenant que tu es président. Peux-tu nous en dire plus sur les valeurs du club, et revenir sur son histoire ? 

Le Red Star Club de Champigny (RSCC) est né en 1925. Aujourd’hui il y a 30 disciplines dont le judo, et au sein du judo, il y a deux entités différentes : la section de judo du RSCC, et le groupe Haut Niveau. On a un rayonnement du local à l’international.

Sur Champigny on a 3 dojos, dans 3 quartiers différents, 3 quartiers politique de la ville. Le RSCC est un club multisport, avec des valeurs issues de la Fédération sportive et gymnique du Travail (FSGT). Chaque discipline a le loisir d’être, en plus de la FSGT, dans une fédération française. Au club de judo, tout le monde à sa place, d’où que l’on vienne. Sur le tatami tout le monde est identique, excepté bien sûr la ceinture, qui nous différencie en fonction du grade.

À Champigny, on a mis en place un accès à la pratique pour le plus grand nombre, d’abord financièrement parlant. Au-delà des tarifs, on est attractif pour la qualité de notre corps de professeurs qui est extrêmement compétent. On a aussi une bonne équipe de gouvernance, un bureau paritaire où chaque membre a envie que l’activité soit rayonnante et est au plus proche de nos adhérents. On a le souci de l’émancipation de chaque judoka, homme ou femme. Champigny, c’est 37 % de pratique féminine d’ailleurs, ce qui est bien au-dessus des chiffres nationaux.

Au judo de Champigny, la pratique féminine est un enjeu central.

Que ce soit le judo ou d’autres disciplines ! Aux Jeux olympiques de Rio, on a eu une vice-championne olympique en Taekwondo, une championne olympique en boxe, une championne olympique au judo. On a beaucoup d’équipes féminines à haut niveau dans différents sports. Ce n’est pas le fruit du hasard, c’est qu’il y a une volonté à Champigny depuis des décennies de donner les moyens à la pratique féminine. 

Dans les quartiers ce n’est pas toujours évident, mais par l’accompagnement, par le dialogue, par des initiatives, par des portes ouvertes, on a réussi à ce que les femmes aient toutes leur place. 

Depuis 30 ans on a monté un groupe féminin de haut niveau. C’est très probablement les bons résultats de nos sportives à haut niveau qui donnent envie aux filles, aux jeunes femmes de pratiquer le judo à Champigny. Le club a été un des premiers dans les années 70 à avoir des cours exclusivement féminins. Les premiers championnats d’Europe féminins étaient en 1974, je crois, on avait déjà une représentante de Champigny. Le sport au féminin est dans notre ADN. 

Certains tombent parfois dans le piège de l’opposition entre sport amateur et professionnel. Au RSCC Judo, on accompagne beaucoup de jeunes, d’adultes, mais on forme aussi des professionnels et des champions et championnes olympiques.

Comme dans beaucoup de clubs, mais peut-être particulièrement à Champigny, il y a un continuum entre la pratique amateur et le haut niveau. Quelqu’un de la section judo qui devient performant glisse vers le haut niveau. 

Tout le monde a sa place chez nous, qu’on soit ceinture blanche, ou championne olympique comme Clarisse Agbegnenou, les deux sont adhérentes du club et ont donc la même considération. Il y a une volonté à Champigny de faire au mieux pour l’ensemble des adhérents. Ce n’est pas parce qu’on est ceinture blanche qu’on ne compte pas. Concrètement, ça veut dire que chez nous, des moyens sont orientés vers le plus grand nombre. 

On a mis en place un système qui fait que le financement du haut niveau n’impacte pas le financement de la section Judo. On a un groupe haut-niveau qui s’autofinance avec des subventions, des partenariats public et privé, et qui ne fait donc pas appel aux cotisations des adhérents. 

Il y a une subvention municipale, et même si la municipalité a changé il y a deux ans, le maire de droite poursuit le dispositif. Nos jeunes ont un budget, qui est celui de la section judo, et aucun euro ne passe d’un côté ou de l’autre. Même gouvernance, mais deux trésorerie, c’est ma volonté depuis 30 ans. J’ai fait faire un audit d’ailleurs sur le sport à Champigny. Le bien-fondé de cette séparation a été salué. Elle fait que nos gamins peuvent tranquillement partir en compétition, sans être dépendant des résultats et de la gestion financière du haut niveau. 

Malgré la séparation financière, quand des athlètes sont médiatisés, passent à la télé, ça entraîne le sport amateur et son développement. Après les JO, il y a une effervescence dans le sport amateur. 

Obligatoirement. Après les résultats de Rio où Emilie Andéol avait été championne olympique, on a eu beaucoup de demandes. Après Tokyo, même chose. Il y a une émulation, et l’envie de faire. Pas forcément l’envie de devenir championne ou champion d’ailleurs, mais ce que dégagent les athlètes dans leur intervention à télé suscite l’envie. « Je veux faire du judo comme Clarisse ! », je l’ai beaucoup entendu. 

Pendant les JO de Tokyo, il y a eu un engouement médiatique énorme. On ouvrait le dojo à 3 h du matin, les télévisions du monde entier venaient, notamment le jour de la finale de Clarisse. 

Les JO donnent envie d’aller vers la pratique sportive, particulièrement féminine pour nous à Champigny. Mais il faut encore travailler ! Il y a encore trop de filles qui ne font pas de sport, pour des raisons différentes (familiale, culturelle, cultuelle…). 

Quand on est président d’un club comme le tien, à l’approche des JO de Paris, comment on se sent ? C’est une période particulière, non ?

Bien sûr. On est à N-2, là on est déjà parti, les stages ont commencé. On a moins la pression d’il y a 4 ans parce que le pays hôte, notamment dans le judo, aura un sélectionné dans chaque catégorie de poids, il y aura donc 7 hommes et 7 femmes.

Pour ce qui concerne Champigny, sauf accident, Clarisse sera aux JO de Paris. Elle vient d’être maman il y a deux mois et demi, elle vient à peine de reprendre l’entraînement, mais c’est un phénomène ! Elle est déjà bien, elle a un staff médico-technique qui l’encadre. 

On a aussi 2 autres jeunes femmes qui ne sont pas n° 1, mais qui peuvent bousculer l’histoire. La course aux points a commencé en tout cas !

Pour ce qui concerne ce petit groupe de haut niveau, les JO sont dans la ligne de mire, on travaille dans une ambiance professionnelle. Clarisse est double championne olympique, c’était la porte-drapeau aux JO de Tokyo, c’est devenu une personne publique et elle souhaite finir sa carrière aux jeux de Paris. Son objectif est d’être championne olympique. Une deuxième place serait un échec, disons les choses. Elle y va pour gagner, elle n’a que ça en tête. On va tout faire pour qu’elle soit au rendez-vous !

À côté de ça, le club doit vivre, continuer d’avancer. La partie du club dite « amateur » continue de passer ses grades, continue ses compétitions.

Sur ces JO, que faudrait-il faire de mieux ? Qu’est-ce qui est déjà fait, pour que ces JO soient une grande fête populaire ? 

Il y a déjà une équipe en place qui travaille d’arrache-pied. Pour que ce soit une fête planétaire et pour que le plus grand monde puisse en jouir, faisons en sorte que la billetterie soit accessible. La région, les collectivités, mais surtout l’État, doivent mettre la main à la poche pour aider les jeunes, quels qu’ils soient, mais notamment les jeunes des quartiers, sans les opposer aux autres. 

On sait que dans certains quartiers la vie est plus difficile qu’ailleurs. Il ne faudrait pas que ces jeunes soient laissés sur le quai de la gare. Il va falloir mettre des moyens, il faut une aide. Quand je vois que l’on concentre tous les moyens sur les sportifs de très haut niveau, je pense qu’un rééquilibrage est nécessaire. 

J’imagine que des choses sont prévues, mais j’aimerais en avoir la garantie. Il faudrait associer plus les collectivités. Il ne faut pas que les JO soient le fait de ceux qui sont fortunés. L’idée de la cérémonie sur la Seine par exemple, c’est une très bonne chose. Ce sera populaire et accessible au plus grand nombre. 

Au-delà des JO, je vois qu’il y a des clubs amateurs en difficulté financière, mais aussi pour recruter des bénévoles. Comment ça va à Champigny ?

À chaque rentrée on a toujours l’appréciation. On est toujours inquiet dans le milieu associatif. Les vies deviennent de plus en plus complexes, on pourrait se retrouver dans une situation où on est en manque de bénévoles, en manque de licenciés.

À Champigny, on n’a pas trop ce problème. Au RSCC, et plus généralement sur la ville, on n’a pas d’associations qui ont fermé faute de problèmes financiers ou de bénévoles. On a un tissu associatif qui est vraiment passionné, prêt à faire des efforts. Mais on a quand même des inquiétudes pour cette année, oui ! Le pouvoir d’achat se dégrade, les factures de gaz, d’électricité, le carburant, le coût des fournitures scolaires…. Tout explose ! 

On pourrait avoir des surprises. Le souci, c’est qu’on a déjà tapé dans les réserves pendant la crise du Covid. Le club de Champigny a mis 29 000 € sur la table pour aider les judokas l’an dernier. Pour cette année, on verra, mais on a quand même une inquiétude puisque les familles vont être à bout financièrement, et les collectivités territoriales ne sont pas non plus en très bon état. 

Le maire PCF de Montataire dit qu’il ne paiera pas ses factures de fluides. Les collectivités doivent monter au créneau ! En tant qu’élu d’opposition, j’ai eu le maire de Champigny au téléphone, je lui ai proposé qu’on mène ce combat tous ensemble. Sinon comment on va faire ? Comment on va faire pour continuer d’entretenir la piscine ? En tant normal c’est 2 millions d’euros par an, mais alors là ? Il y a 30 sites sportifs à Champigny, il faut pouvoir les faire tourner ! Donc oui, je suis inquiet. Même si on n’a pas touché à nos cotisations, on pourrait avoir des familles qui ne reviennent pas cette année. 

Il n’y a pas de crise aiguë du bénévolat à Champigny, même si dans certains endroits, c’est toujours les mêmes depuis des dizaines d’années. Il faut qu’on arrive à recruter et former de nouveaux jeunes, à renouveler les équipes militantes ! 

Les fédérations, les clubs sont des piliers de notre société, notamment dans la jeunesse. Ces entités reposent beaucoup sur les volontés politiques des municipalités, ce qui crée évidemment des inégalités territoriales. Est-ce que l’État et le ministère des Sports ne devraient pas jouer un rôle plus grand pour assurer l’égalité partout sur le territoire ? 

Vaste question ! Bien entendu qu’il y a des disparités d’une ville à l’autre. En ce qui me concerne, je ne peux pas dire que la nouvelle municipalité, qui vient de passer de la gauche à la droite, ait cassé le secteur associatif. Ils poursuivent la politique qu’on a menée. C’est énorme l’associatif à Champigny, c’est plus de 500 associations.

Il y a des disparités entre des villes voisines puisque ce sont des politiques différentes qui y sont menées. L’État a la responsabilité d’assurer, malgré la décentralisation, une égalité entre les citoyens. Par ailleurs, quand on voit que le budget pour le sport en France c’est 0,14 % du PIB… C’est dérisoire ! Il est grand temps de passer au moins à 1 % du PIB. Pourquoi ne pas aller chercher les bénéfices des grandes entreprises pour financer le sport et les collectivités ? La culture, le sport, la jeunesse, ce sont des piliers fondamentaux d’une ville et l’avenir. Arrêtons le sport et la vie culturelle, la vie va devenir moribonde, et la santé publique va se dégrader. 

L’État doit faire le choix de l’émancipation de la jeunesse, et cela passe par le sport. Tant que la France ne prendra pas cette voie-là, on restera, au niveau sportif, une petite nation. 


Extrait du livre « Pour que jeunesse se fasse » de Léon Deffontaines

« La diffusion est un enjeu central : n’opposons pas sport amateur et professionnel »

Léon Deffontaines

« Je ne comprends pas l’opposition que certains créent entre sport amateur et sport professionnel. Elle ne viendrait à l’idée de personne concernant la musique. Jamais je n’ai entendu quelqu’un expliquer que jouer de la guitare dans sa chambre était une saine activité, mais qu’aller voir un concert de Metallica au Stade de France revenait à vider son porte feuille pour voir jouer des millionnaires. En revanche, on en entendra défendre l’existence d’un club dans leur quartier, mais s’opposer à la construction d’un nouveau stade, à l’organisation des JO 2024 à Paris ou au passage du Tour de France dans leur ville.  

Ceux-là ne comprennent pas une chose : c’est aussi le sport professionnel qui draine le sport amateur. Combien de jeunes se sont inscrits dans des clubs de foot après la victoire de la France au mondial 2018 ? Et il suffit de discuter avec un dirigeant d’un club de judo, de volleyball ou de handball pour comprendre que des bonnes performances françaises aux JO amènent des milliers d’enfants à se licencier. Je pense aussi particulièrement au sport féminin, et notamment le football, dont les effectifs de clubs ont explosé grâce à la médiatisation des performances de l’équipe de France ces dernières années. A travers un écran ou dans un stade, de réelles vocations naissent. 

Alors oui, il est vrai que le sport professionnel n’est pas exempt de tout reproche. Comme le reste de la société, il s’est financiarisé, et place comme valeur suprême le profit. Ces dernières années, les scandales se sont multipliés. Dopage, tricherie, mais surtout avidité et cupidité de certains dirigeants de clubs sportifs défraient régulièrement la chronique. Ces crises doivent nous alerter sur les dérives insupportables du sport professionnel. La financiarisation qui a entraîné la spéculation et la quête de profit est en train de pourrir la compétition de haut niveau. Dernier exemple en date, le projet de SuperLeague voulu par certains grands clubs européens, afin de maximiser les profits issus du football, au mépris de toute logique sportive et de championnat national. Ce projet mort-né a donné une bien piètre image du football professionnel. 

Est-ce à dire qu’il faut désormais s’en détourner ? Je pense tout le contraire. Il faut se réapproprier le sport professionnel en tant que spectateurs, mais aussi acteurs, à travers la présence du plus grand nombre dans les stades. D’ailleurs, les associations de supporters sont souvent les premières à s’opposer à la financiarisation de leur sport et à rappeler les origines populaires du football. Elles sont au premières lignes des combats contre le changement d’un nom de stade ou contre la reprise d’un club dans de mauvaises conditions. Plutôt que de les mépriser, offrons-leur tous les moyens de peser dans les décisions des clubs qu’ils font vivre à travers leur engagement de supporter.   

(…)

Le sport et la culture professionnels méritent mieux que les scandales et les caricatures, ils doivent se remettre au service de la jeunesse, pour faire vibrer et rêver des générations entières. »