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Vivre ensemble

« J’imagine que c’est compliqué dans la période de se projeter, mais le manque d’anticipation ne nous aide pas à créer les bonnes conditions d’accueil pour les jeunes »

Entretiens avec Maurine, directrice stagiaire de séjours pour ados.

Les séjours arrivent à grands pas et pourtant, il n’existe toujours aucune précision du Gouvernement sur la question, qui repousse à fin juin les directives, 9 jours avant le début des séjours. Pourtant, il reste tant à faire, comment organises-tu la préparation de tes séjours malgré les incertitudes qui planent ?

C’est toute la difficulté, parce qu’à la fois j’ai la facilité d’avoir recruté une équipe d’animateurs que je connais avant la crise sanitaire, à la fois sur la préparation du séjour en lui-même on est encore dans l’attente. On ne connaît pas encore le nombre de jeunes qu’on accueillera, sera-t-on en effectif réduit ? Très probablement. C’est autant d’éléments sur lesquels nous n’avons pas de visibilités et de fait, mettre l’équipe au travail sur un projet pédagogique ou la création d’animations est très compliqué sans ces données-là.

En comparaison des années précédentes, à ce stade de l’année, quelle lecture ferais-tu de l’état d’avancée des inscriptions ?

Actuellement, il est difficile pour tout le monde d’avoir des données chiffrées. Je ne sais absolument pas combien de jeunes j’accueillerais cet été. L’organisme qui m’emploie nous a fait savoir que d’ores et déjà, des comités d’entreprise et des collectivités avaient annulé leurs réservations, mais pour le moment aucun effectif ne nous est communiqué. Ce qui est dommageable, c’est qu’au vu des annulations qui se profilent notamment pour les villes qui d’habitude font partir des jeunes en fonction du quotient familial, la mixité sociale risque de ne pas être au rendez-vous au sein de nos séjours. Ce sont encore une fois les jeunes les moins favorisés qui vont se voir privés de vacances.

Ces dernières semaines, peu d’information est parvenue concernant les Accueils Collectifs de Mineurs. S’ajoute à cela le fait que de nombreux jeunes, notamment professionnels de l’animation n’ayant pas pu travailler pendant près de deux mois, vont chercher des emplois mieux rémunérés que l’animation. Quel impact la crise sanitaire et la précarité que connaissent actuellement de nombreux jeunes ont-elles eu sur ton recrutement ?

Tout le problème est là, à l’heure actuelle, nous sommes incapables de garantir une embauche pour l’été. Parce que même si maintenant nous sommes surs d’ouvrir, nous serons à effectifs réduits. Et on le sait, de nombreux animateurs n’ont pas le luxe d’attendre la dernière minute pour avoir une réponse. Donc ils se tournent vers d’autres secteurs pour tenter de trouver du travail dans d’autres domaines. Pour ma part, je les ai soutenus dans cette voie en conseillant à ceux qui avaient un « plan B » d’opter pour ce dernier. À l’heure actuelle, on ne peut fournir aucune garantie, pas même pour nous-mêmes en temps que directrices. Autant dire que pour créer un lien de confiance dans l’équipe et développer une autorité de compétence inhérente au statut de directrice, lorsque la seule chose que l’on peut leur répondre, c’est « je ne sais pas » c’est très compliqué. C’est vraiment un problème, surtout pour les animateurs professionnels dont c’est le métier à l’année et dont c’est la source de revenus principale. Alors il faut espérer qu’ils puissent se rabattre sur les centres aérés. Mais encore une fois, on ne sait pas combien d’entre eux ouvriront leurs portes cette année. En écoutant les annonces, l’on a eu l’impression d’être les grands oubliés, j’imagine que c’est compliqué dans la période de se projeter, mais le manque d’anticipation ne nous aide pas à créer les bonnes conditions d’accueil pour les jeunes.

Au regard des protocoles mis en place dans les autres lieux d’accueils de mineurs, il est probable que de semblables soient exigés des centres de vacances. Quels dispositifs sanitaires prévois-tu de mettre en place ? Et qu’elle impacte cela aura-t-il sur le séjour des enfants ?

La vraie difficulté va être de savoir à quel moment, il s’agit de protocole sanitaire, de sécurité « médicale » et à quel moment ça touche le cœur de notre métier. La base de la relation avec les jeunes en collectivité s’instaure dans un rapport de confiance, alors qu’il y a un côté « l’autre est dangereux » à l’heure actuelle. Il faut éviter les contacts, éviter de partager, ça peut vite rentrer en confrontation avec les valeurs que l’on souhaite leur transmettre. C’est l’essence même des colonies qui risque d’être remise en cause si cela va trop loin. 

L’enjeu va surtout, à mon sens, être de faire en sorte dès le début des séjours, tout en respectant les consignes sanitaires qui nous seront données, que le climat ne soit pas anxiogène pour les jeunes. Malgré l’éloignement de leur lieu de vie et de leur entourage, il va falloir éviter de « réfléchir au microbe » en permanence. Que le côté sanitaire ne prenne pas l’ascendant sur l’essence même du séjour, l’apprentissage des valeurs et de la vie en collectivité. Si l’on oublie cet aspect, la colonie deviendra simplement un dortoir géant.

Début mai, Blanquer parlait de « colonies studieuses » [selon lui, ces offres seraient pour les jeunes les plus en difficulté une opportunité « de bénéficier d’espaces, où ils pourraient sortir de leur cadre quotidien d’une part et apprendre en s’amusant d’autre part. »] as-tu envisagé de te diriger vers de tels séjours ? 

Je pense qu’il y a plein de manières d’apprendre, au-delà de l’apprentissage à l’école, on a tendance à faire passer les animateurs pour des gens qui jouent aux cerceaux ou au ballon avec les enfants en attendant que le temps passe. À présenter nos activités comme de l’occupationnel. Je pense qu’il y a des choses qui peuvent être apprises autrement, des apprentissages en lien avec le contenu scolaire, mais qui se fassent de façon plus ouverte. Depuis toujours l’éducation nationale prend un peu de haut l’éducation populaire, ne considérant pas que cet aspect-là fait partie du grand socle des apprentissages. Nous confier maintenant une partie des apprentissages scolaires, c’est un peu paradoxal et c’est méconnaître notre cœur de métier. Tout dépend de la façon dont cela serait construit, mais je m’imagine mal comment le projet peut être mis sur pied, à 40 jours des colos. Cela demande des formations particulière, de la même manière qu’animer s’apprends, enseigner s’apprends aussi. Énoncer des grandes idées n’aboutit pas, il faut un vrai projet derrière.

Le projet pédagogique d’un séjour est la colonne vertébrale de celui-ci. Dans quelle mesure celui de tes séjours a-t-il été influencé par la situation actuelle ?

Encore une fois, nous sommes très attachés aux valeurs que l’on partage que l’on souhaite transmettre et malgré la crise elles ne changent pas. Et elles ne changeront pas, par contre la mise en pratique elle reste totalement floue. Travailler sur l’entraide, l’équité et le respect de chacun se réfléchiront autrement si les jeunes sont isolés et contraints par des protocoles sanitaires. Après, le monde de l’animation reste un milieu créatif, je fais confiance à mon équipe pour innover et repenser nos fonctionnements, pour dépasser ces barrières sanitaires et transmettre nos valeurs. Je regrette vraiment le flou artistique dans lequel on nous laisse et qui, encore une fois, ne fait que rendre plus anxiogène le climat de travail puisque les séjours et les protocoles sont préparés à la hâte.

Ce qui me désole vraiment, c’est que si les choses avaient été réfléchies en amont et que l’on ne devait pas attendre le 22 juin pour que les conditions d’accueil nous soient dévoilées, on pourrait créer de belles choses pour pallier le manque de place dans les colos. On parlait de rouvrir les établissements durant l’été pour faire de l’animation locale, mais tout ça doit s’organiser. La priorité, au-delà de l’ouverture, ou non, des colos ou du nombre de places, c’est que les jeunes dont les parents travaillent ou qui ne partiront pas en vacances puissent trouver des lieux d’activité et de partage. Qu’ils puissent se rencontrer et échanger. Il ne faut pas que les jeunes qui ont été, pendant cette longue période de confinement déjà, isolés se retrouvent encore une fois laissés de côté et en difficulté. On prend le risque de passer à côté d’innovations enrichissantes en matière d’animation, qui pourraient être pérennisées par la suite, simplement parce que l’on reste dans une sorte de paralysie où l’on n’ose pas dire les choses. Cela va se faire au bon vouloir des villes et des collectivités alors que l’État devrait pleinement jouer son rôle pour donner la même chance à tous, encore une fois, les inégalités entre les jeunes vont se creuser.