Freepik
FRANCE

La Gratuité, projet communiste ?

Le 5 février 2019, un vandale encore inconnu, à l’heure où j’écris ce texte, a dégradé la tombe de Karl Marx au cimetière de Highgate à Londres. L’occasion était trop belle pour certains de rappeler – j’imagine avec un sourire en coin – que la visite de cette tombe est payante. Pour les anti-communistes, c’est une savoureuse ironie capable de les mettre dans un état de satisfaction extrême.

Vous rendez-vous compte ? « Il faut payer pour voir la tombe du révolutionnaire qui voulait tout rendre gratuit ! » lirait-on presque parfois :

« Karl Marx, pourfendeur de l’économie de marché de son vivant, a été marchandisé à son tour, une fois mort. Ironie du capitalisme? Il n’y avait que le pays qui a vu naître le libéralisme pour oser le faire. Il faut désormais débourser £4 (un peu plus de 5,50€) pour être autorisé à se rendre sur la tombe de l’auteur du Capital, au cimetière de Highgate à Londres, en dehors de la date du 15 mars – anniversaire de sa mort. Le fan club marxiste ne décolère pas, même si tout cela prête à rire, surtout lorsqu’on imagine, comble de l’ironie, que la visite de la tombe du penseur libéral Herbert Spencer, contemporain de Karl Marx et qui fait face à la sienne, pourrait être gratuite… »

C’est ainsi que le Figaro, journal d’habitude sérieux mais que l’on peut facilement qualifier de droite débutait son article éminemment important de 2015 sur la visite payante de la tombe du célèbre « philosophe » (qui n’était d’ailleurs pas seulement philosophe mais passons sur cette appellation simplifiée minimisante du travail de Marx pour éviter un article interminable). La tombe de Karl Marx aurait donc été « marchandisée » ? Vraiment ?

« A ceux qui y voient un dévoiement de son engagement socialiste, les représentants de l’association des «Friends of Highgate» répondent «qu’il s’agit de redistribution du capital, car tout l’argent généré est utilisé pour le cimetière.» »

C’est pourtant ainsi que l’article se poursuit démontrant lui-même qu’il ne comprend rien au sujet qu’il aborde. Ce qui caractérise le marché capitaliste : c’est l’accumulation de richesses (le Capital). Hors dans ce cas précis, il s’agit d’une association récoltant des fonds pour l’entretien de tombes privées (et plusieurs fois vandalisées dans le cas de celle de K. Marx), il n’y a ni accumulation de richesses, ni exploitation de la force de travail d’autrui. Rien à voir avec une quelconque capitalisation sur la vente d’une marchandise !

Cela nous rappelle que ce qui caractérise avant tout la majorité des anti-communistes, c’est de n’avoir précisément aucune idée de ce qu’est le communisme et encore moins le marxisme, tellement il est évident que le rédacteur de cet article n’a jamais lu le moindre ouvrage marxiste, ou alors qu’il ne les a pas compris.

C’est cependant une erreur commune, on lit souvent par ici ou par là sur les pages américaines d’humour politique conservateur que les communistes veulent juste des « free stuffs » (des trucs gratuits). C’est une critique récurrente des anti-communistes, ils accusent les communistes de ne pas avoir ce goût de l’effort qui serait celui des capitalistes, celui qui fait travailler dur pour obtenir les choses à leur juste prix : le prix du mérite.

Mais est-ce vraiment cela ? Quel rapport le combat de K. Marx a-t-il avec la gratuité ?

Tout d’abord, si effectivement les communistes se battent aujourd’hui pour obtenir la gratuité dans de nombreux domaines : éducations, soins, transports, etc… Leur combat ne se résume pas à cela. Généralement, la gratuité n’est gratuité que pour l’utilisateur, les trains ne rouleront pas sans entretien, les médecins ne pratiqueront pas pour le plaisir, etc.

Par exemple, la Sécurité Sociale, dans son projet initial, impliquait une cotisation prélevée sur tous les salaires, en proportion du salaire total de l’individu (si l’on a peu, on cotise peu, si l’on a beaucoup, on cotise beaucoup) et la répartition des richesses collectivement réunies permet de payer les frais médicaux de toutes et de tous. Ainsi, la santé n’est gratuite que du fait qu’il n’y a pas d’échange de richesses directement du patient au médecin, mais cela n’implique pas que le système fonctionne sans échanges de richesses. Cela implique seulement que l’échange est collectivement géré par une répartition des richesses qui ajuste les moyens de l’individu aux moyens du collectif. En somme, la Sécurité Sociale ne pratique pas la charité, elle organise la solidarité, et elle le fait de façon égale et sans capitalisation privée (contrairement aux assurances et mutuelles privées qui ont en principe le même objectif mais une méthode capitaliste).

Dans le capitalisme, la gratuité existe aussi d’ailleurs. Imaginez que vous allez faire vos courses dans un supermarché, et on vous propose de goûter un échantillon de produit en vous disant « c’est gratuit ». En effet, c’est gratuit mais cela a deux objectifs : vous familiariser avec un produit qui ne l’est pas lui, et vous inciter à consommer dans ce magasin si sympa avec vous qu’il vous offre des « free stuffs ». En fait, si c’est gratuit, c’est par ce que VOUS êtes le produit : en réalité la marque tente d’acheter votre fidélité de consommateur.

Ce mode de gratuité capitaliste peut même être un modèle commercial à part entière : prenez l’exemple d’un jeu vidéo comme Hearthstone ou League of Legend, vous pouvez télécharger le jeu et y jouer gratuitement mais le jeu est rempli à ras bords de micro-transactions, il a été d’ailleurs conçu de telle manière que vous êtes en permanence incité à payer pour accéder à du contenu supplémentaire. Ainsi, vous êtes attiré par la gratuité proposée puis soumis à une publicité permanente alliée à une frustration qui suffira à créer des acheteurs prêts à payer pour du contenu non seulement prétendument gratuit, mais carrément virtuel ! Et c’est ainsi que pour seulement  70% des joueurs de Fortnite qui sont des joueurs payants, la moyenne des dépenses par joueur est de 85 dollars, c’est-à-dire un prix équivalent, voir légèrement supérieur, à un jeu neuf… et payant.

En réalité, la gratuité n’existe pas réellement hors du point de vue de l’individu, la question est toujours de savoir qui paye ? Qui achète quoi ? Et comment ? Lorsque nous revendiquons, en tant que communistes, la gratuité de l’école, ce que nous disons, c’est que l’élève doit pouvoir, toujours, aller à l’école sans que rien de plus que ce que paye déjà sa famille ou lui-même ne soit ajouté à sa charge. Mais ce sont bien les impôts, taxes et/ou cotisations sociales de la société en général qui paieront pour ces services, ils ne seront gratuits que du point de vue de l’utilisateur au moment où il s’en sert ! Mao Zedong ne disait-il pas : « Payer ses impôts est un devoir glorieux ! » ? Pas vraiment un éloge de la gratuité non ? En réalité, dans un modèle socialiste comme dans un modèle capitaliste, la gratuité d’une chose se finance simplement par le prix d’une autre. Dans le communisme, la société sans classe et sans État, l’abolition finale des rapports marchands rendrait caduc l’idée même de la gratuité.

La gratuité dans la perspective socialiste/communiste, c’est donc une extraction de valeur hors des mains du capital privé vers un capital public pour collectivement financer un service démocratiquement jugé utile.

La gratuité capitaliste, c’est un geste intéressé pour favoriser l’attachement commercial du consommateur à un service privé ou une marchandise.

Ainsi, ce qui est au cœur du projet communiste, ce n’est pas la gratuité car ce n’est pas une fin en elle-même. Ce qui caractérise le mouvement communiste et l’organisation socialiste de la société, c’est bien la révolution dans les moyens de production et de répartitions des richesses, qui se caractérise effectivement par une gratuité totale des services démocratiquement jugés nécessaires et/ou utiles au plus grand nombre, car financé sur les richesses produites par le travail du plus grand nombre : c’est-à-dire par et pour la classe laborieuse.