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La Superligue : un conflit interne au capitalisme du ballon rond

L’Europe du football s’est embrasée le temps de quelques jours suite à l’annonce par quelques grands clubs de la création d’une nouvelle compétition : la Superligue.

Une compétition fermée plus lucrative

Seize équipes, six anglaises, trois espagnoles et trois italiennes, ont donc décidé unilatéralement de faire sécession des compétitions européennes afin de réaliser le vieux rêve de tous ceux qui ne voient le sport que par la lorgnette du profit : une ligue fermée. 

Ce type de compétition, en vogue dans les ligues professionnelles états-uniennes a le mérite de réduire l’incertitude en supprimant le risque de relégation. De plus, en limitant les participants à quelques heureux élus, en général des équipes au prestige indiscutable, il permet de multiplier les rencontres entre « gros », génératrices de revenus. 

Moins de risques à l’investissement, des revenus plus stables, la Superligue et les compétitions fermées sont calibrées pour la financiarisation du football. Au milieu des années 2000, le lobby du « G14 » militait déjà en faveur de cette idée.

Un coup de bluff ? 

Pourtant le projet n’a pas fait long feu. Après trois jours d’opposition des supporters, des joueurs, des autres clubs européens et des gouvernements, de nombreux « mutins » se retirent et la Superligue est mise sur pause. Si l’indignation des opinions publiques européennes, révoltées à juste titre par ce ghetto de riche mis en place par quelques nantis alors que les stades sont vides, a pu jouer son rôle, c’est surtout dans l’action de l’UEFA et de la FIFA qu’il faut voir la clé de l’échec de la Superligue.

Bien décidée à protéger « sa » Ligue des champions, l’instance européenne a immédiatement menacé les douze clubs de sanctions en cas de départ. Il est révélateur que dans ce bras de fer qui a opposé des acteurs privés, la Commission Européenne se soit limitée à une condamnation de principe, embarrassée d’avouer qu’elle n’avait pas les outils juridiques pour intervenir.

Le – court – conflit qui a secoué le football européen n’est probablement pas terminé : au vu de la préparation du projet et de la rapidité avec laquelle ses fondateurs se sont retirés, il est à parier que l’on a assisté à un coup de bluff de la part des plus riches acteurs du football européen. Comme un défi dénué de toute velléité, la Superligue ne pourrait être qu’une manière d’éprouver la réaction de l’opinion publique et des autres clubs européens avant de relancer le projet plus tard, quand le terrain sera prêt.

Derrière le football business, le capitalisme

L’épisode Superligue est un signe d’une opposition entre différentes tendances au sein de la classe capitaliste qui détient les clubs professionnels européens. Alors que les douze « indépendants » sont en majorité détenus par des financiers extra-européens et visent le marché mondial – États-Unis, Asie, Moyen-Orient – l’UEFA repose quant à elle sur un fragile équilibre entre les différentes fédérations nationales. Afin de satisfaire tout le monde, elle doit assurer la participation des clubs de « petites » fédérations – essentiellement d’Europe de l’est – aux très lucratives compétitions continentales tout en générant des revenus pour rester intéressante pour les « gros » et leurs investisseurs.

Le football business n’est pas né avec la Superligue et il n’est pas mort avec non plus. Tandis que les réseaux sociaux s’enflammaient sur l’avidité de quelques clubs, l’UEFA annonçait la réforme de la nouvelle Ligue des champions : plus de matchs dans un format qui risque une fois de plus de favoriser les équipes des quatre grands championnats aux dépens des champions des fédérations périphériques. 

En somme, si l’aspect ligue fermée est absent, la nouvelle compétition vise le même principe à savoir toujours moins d’incertitude et toujours plus de protection pour les puissants afin de maximiser les profits au détriment du suspens, de la compétitivité et de la santé des joueurs.

Pendant ce temps, sur une autre planète, les pratiquants amateurs du même sport ont vécu une saison blanche et des clubs si importants pour le lien social dans les quartiers et les villages disparaissent dans le plus total anonymat. Dans le football comme ailleurs, la capitalisation à outrance empêche l’allocation des ressources à la satisfaction des besoins de la société.