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L’armée européenne ne peut être que le bras armé de la vassalisation de l’Europe de l’Est

La guerre en Ukraine a versé de l’eau au moulin des partisans de « l’Europe de la Défense ». Le mot d’ordre d’Europe-puissance ou de « souveraineté européenne » cache pourtant mal l’alignement total sur l’impérialisme états-unien. En effet, si les horizons des différents impérialismes européens divergent, l’appartenance européenne à un bloc des « démocraties occidentales » fait consensus parmi les fédéralistes. 

Le rêve américain : réarmer l’Allemagne face au péril russe

L’idée d’une Communauté européenne de la Défense émerge très tôt dans l’histoire de la construction européenne. À la fin de la Seconde Guerre mondiale, les Yankees sont pressés de réarmer l’Allemagne pour affronter leur ennemi soviétique. Que celle-ci ne soit pas dénazifiée n’empêche absolument pas les Alliés de dormir. 

C’est en France que la pilule du réarmement allemand passe mal, en raison du passé récent en premier lieu, mais aussi parce que le puissant Parti communiste français a bien compris contre qui seraient tournés les nouveaux Panzers. Avec l’agression militaire qu’ils soutiennent en Corée, les États-Unis pressent pourtant les Européens de verser leur part à l’industrie militaire. Devant le rejet du réarmement allemand unilatéral, l’idée est avancée d’une Communauté de Défense européenne, qui permettrait à la France d’avoir un œil outre-Rhin. 

L’Assemblée nationale rejette ce traité guerrier dirigé contre l’Union soviétique le 30 août 1954. Les communistes et les gaullistes votent unanimement contre. Les autres, socialistes compris, étant profondément divisés. La revue gaulliste Rassemblement résume assez bien l’enjeu de ce vote en avril 1954 : « il importe de ne pas précipiter délibérément la France sous le joug allemand et américain, avec le mauvais prétexte qu’à Bonn et à Washington on veut manger du bolchevik ». 

Comme toujours dans l’histoire de la construction européenne, ce vote d’une Nation souveraine est rapidement et habilement contourné par en haut, et le réarmement allemand est amorcé dans le cadre des 6 de la CECA, sous tutelle de l’OTAN. 

Le rêve allemand : vassaliser à l’Europe de l’Est

Pourtant, l’Allemagne n’a jamais pu aller au bout de sa remontada militaire. Elle reste dépourvue de l’arme atomique, totalement dépendante en cela des ogives yankees sur son sol et il lui a fallu attendre la fin de la guerre froide pour pouvoir être déployée à l’étranger. Ces limites au renouveau militaire ont entravé l’impérialisme allemand. Historiquement orientés à l’Est, les impérialistes allemands ont tout à fait réussi à vassaliser leurs voisins immédiats après la chute de l’URSS. L’annexion de la RDA ou la prise de contrôle de l’industrie polonaise ont donné de belles opportunités pour forger le « miracle économique allemand ». Cependant, nos voisins germains manquent d’un bras armé efficace pour asseoir leur domination économique. 

C’est en ce domaine que les intérêts allemands et yankees restent alignés. Face à la puissance militaire russe, et au contrôle de Moscou sur des ressources économiques stratégiques, les États-Unis comptent sur leur vassal allemand pour étendre leur pré carré est-européen. En bons économes, les Allemands nous proposent de partager l’addition à travers une défense européenne. 

Les pays périphériques de l’Europe n’ont rien à espérer d’une armée européenne.

Les fédéralistes entretiennent l’illusion d’une menace extérieure permanente pour obtenir le soutien des pays périphériques et vassalisés membres de l’UE à une armée européenne qui ne serait pour eux qu’un carcan de plus. L’idée d’un territoire européen uni et de la construction d’une « patrie européenne » est une folle illusion. Les capitalistes européistes ne veulent construire qu’un bras armé aux services de leurs intérêts. L’abandon total de Chypre face à l’impérialisme turc illustre la domination des intérêts du capital européen et l’inexistence d’une prétendue « nation européenne ». 

Les intérêts divergents de l’impérialisme français

Si la France se montre historiquement plus hostile que l’Allemagne à la création d’une défense européenne, c’est que les impérialistes hexagonaux regardent plus au sud qu’à l’Est. Le projet de confrontation avec la Russie pour la vassalisation de l’est de l’Europe divise une classe capitaliste française qui compte plutôt sur l’héritage colonial en Afrique pour garantir ses profits, mais qui dépend également moins du levant pour ses importations stratégiques. 

L’adhésion au projet européen et à son orientation vers l’Est divise donc la bourgeoisie française. Le mandat de Nicolas Sarkozy illustre bien cette ambiguïté. Le retour dans le commandement intégré de l’OTAN montre l’intérêt de classe à s’associer à l’organisation générale du capitalisme mondialisé sous domination américaine. De l’autre côté, Sarkozy tente un réalignement de l’impérialisme européen vers le Sud, en accord avec l’horizon historique de l’impérialisme françafricain. Cette tentative se solde par un échec patent, tant le capital est devenu dominant en Europe. 

La bourgeoisie française est aujourd’hui divisée entre deux tendances divergentes. La première compte sur la préservation du lien néocolonial avec l’Afrique, et ne compte pas céder la maîtrise de l’armée française et de sa diplomatie. Il est évident pour elle que le transfert vers l’UE du siège permanent de la France au Conseil de Sécurité de l’ONU ou l’intégration de l’armée nationale dans une armée européenne consisterait à s’aligner sur l’horizon allemand et à s’éloigner de la préservation de ses intérêts stratégiques africains. A contrario, une partie de la bourgeoisie, peut-être plus récente ou ayant placé ses pions dans des industries moins dépendantes de l’héritage néocolonial, est prête à accepter la domination allemande en Europe et états-unienne dans le monde en espérant que son soutien à la vassalisation est-européenne par nos voisins germains lui vaudra une part de la rente tirée des classes ouvrières dorénavant surexploitées de l’ancien bloc soviétique. 

Une armée authentiquement patriotique au service de la Nation 

Le mouvement communiste dans son ensemble doit évidemment dénoncer le projet d’armée européenne, construit dès son origine dans une perspective de confrontation avec la Russie et de vassalisation des peuples de l’est de l’Europe, Russes inclus. Le caractère intrinsèquement impérialiste de ce projet doit être dénoncé sans ambiguïté. 

Nonobstant, l’attachement à l’indépendance nationale ne peut non plus se confondre avec l’association à une bourgeoisie qui tente de se faire passer ses intérêts néocoloniaux en Afrique pour l’intérêt de la Nation. Le mouvement communiste doit défendre une armée strictement cantonnée à la défense de l’intégrité territoriale et à des missions d’intérêt général menées sur le territoire ou à la demande de gouvernements étrangers dans une démarche de partenariat d’égal à égal. 

Face au projet d’une armée européenne professionnelle, mercenaires de l’impérialisme allemand, les communistes ont toujours opposé une armée démocratique, sous contrôle de la Nation et donc confondue avec elle. Cela suppose une armée de conscription, seul fonctionnement à même d’associer immédiatement les intérêts de la classe majoritaire et les missions de l’armée nationale. Ce sont bien les mobilisations des conscrits et de leurs familles qui ont historiquement construit les plus fortes oppositions aux basses œuvres demandées à notre armée, des héros du 17e aux conscrits ayant fait échouer le putsch d’Alger. 

L’armée de conscrits, confondue avec l’ensemble de la Nation, doit être mise sous contrôle de ses représentants. La fin de la monarchie présidentielle doit transférer à un Parlement aux pouvoirs largement étendus l’autorité sur nos forces militaires. La nationalisation totale de l’industrie de l’armement doit assurer l’indépendance nationale et supprimer les intérêts capitalistes à la destruction de milliers de vies humaines par la guerre permanente.