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Macron en Afrique de l’Est : la start-up nation diplomatique ?

Du 11 au 14 mars, Emmanuel Macron était en voyage officiel en Afrique de l’Est. Récit d’une initiative inédite d’un point de vue géographique, terriblement ancienne du point de vue de l’impérialisme français.

Voyage inédit tout d’abord car, avec celui en Égypte, c’est le seul qui a été maintenu depuis le début du mouvement social des Gilets Jaunes. Inédit aussi par sa destination. Trois pays : Djibouti, l’Éthiopie et le Kenya. C’est la première fois qu’un président français se rend au Kenya, la dernière visite en Éthiopie remonte à Charles de Gaulle ; quant à Djibouti, fortement lié à la France et indépendante depuis 1977, la dernière visite présidentielle remonte à 2009 alors que le pays abrite la plus importante base militaire française à l’étranger.

Ce déplacement s’inscrit dans un contexte géopolitique particulier à bien des égards. La Corne de l’Afrique est une zone importante de conflits et de guerres où s’exercent des influences multiples. Djibouti accueille, en plus de la base française, de nombreuses infrastructures militaires d’autres pays : USA, Chine, Japon et Allemagne. Ces bases navales sont des éléments stratégiques d’ampleur afin d’assurer le contrôle du golfe d’Aden, voie maritime cruciale pour le commerce du pétrole qui est aussi en proie à d’intenses activités de piraterie. De nombreux conflits et guerres opposent Djibouti, Éthiopie, Érythrée et Somalie. Ces quatre Etats, ainsi que le Soudan plus au nord et le Kenya au sud, sont aussi des zones importantes de départ des migrations vers l’Europe et participent tous au processus dit de « Khartoum » de contrôle des migrations mis en place par l’Union Européenne. Enfin la Corne de l’Afrique est aussi une importante zone de tension entre l’axe Saoudien-Emirati, également engagé militairement sur l’autre rive de la Mer Rouge au Yémen, et le camp des Frères Musulmans soutenu par le Qatar et fortement implanté au Soudan.

Jour 1 : escale à Djibouti, la carte coloniale face à la Chine.

Le Président français a entamé sa tournée par une courte escale à Djibouti d’à peine douze heures, neuf ans après la visite de Nicolas Sarkozy. Cette visite s’inscrit dans une volonté diplomatique française de réamorcer des liens distendus avec son ancienne colonie, point d’ancrage stratégique dans la région. En 2015, Ismaël Omar Guelleh, président au pouvoir depuis 1999, déclarait d’ailleurs à JeuneAfrique « Tout se passe comme si la France ne nous considérait plus ». La France semble décidée à s’investir de manière plus importante dans la région afin de contrecarrer l’influence grandissante de la Chine. Ces derniers ont ouvert leur base navale, l’unique d’Afrique, à Djibouti en 2017. Pékin a aussi profité du vide laissé par la France en terme d’investissement d’infrastructure en étant à la manœuvre dans la construction de la nouvelle voie ferrée entre Djibouti et Addis-Abeba en remplacement du célèbre « train du Negus », œuvre des ingénieurs français au début du XXe siècle. Emmanuel Macron n’a d’ailleurs pas caché l’objectif français d’enrayer la montée en puissance chinoise dans la région à l’heure où Djibouti entend devenir la plateforme logistique de la Corne, près de 90% des exportations éthiopiennes, passent par son port grâce entre autre à la nouvelle ligne ferroviaire.

« Je ne voudrais pas que des investissements internationaux d’une nouvelle génération conduisent à réduire la souveraineté de nos partenaires historiques ou à fragiliser leur économie dans la durée. Parce que le bon investissement, c’est celui qui permet de donner du travail et d’améliorer le cadre de vie au quotidien. »


E. Macron, 12.02.2019

Décodage : Il faut ici entendre Chine par « investissements internationaux d’une nouvelle génération » et France par « bon investissement ».

La présence présidentielle doit aussi se comprendre par la recomposition géopolitique majeure que représente la réconciliation débutée en 2018 entre l’Éthiopie et l’Érythrée après un quart de siècle de guerre. Ce processus de paix a entraîné la levée de l’embargo onusien sur les armes contre l’Érythrée, décision que Djibouti ne voit pas d’un bon œil elle aussi étant engagée dans un conflit territorial avec Asmara. Paris entend donc profiter de ce voyage pour obtenir une résolution dans ce conflit afin d’assurer la pérennité de la stabilisation de la région, nécessaire condition pour ensuite envisager un renforcement de l’influence économique de la France en Éthiopie.

Enfin ce réchauffement diplomatique avec l’allié historique éclaire le sort réservé actuellement à Mohamed Kadamy par les autorités françaises. Réfugié politique, opposant à la dictature de Guelleh en tant que président du FRUD, il est actuellement mis en examen en France dans le cadre d’une manœuvre du pouvoir djiboutien qui semble vouloir obtenir son extradition, monnaie d’échange obligatoire permettant à la justice française de se rendre à Djibouti afin d’entendre un banquier suisse dans le cadre de l’enquête sur le financement libyen de la campagne présidentielle de Sarkozy.

Comprendre l’affaire Kadamy

Jour 1 & 2: l’étape éthiopienne. Entre soft power et armement

Pour cette première visite d’un président français en Éthiopie depuis 1966, Emmanuel Macron n’est pas venu seul. Dans ses valises un aréopage d’hommes d’affaires et de représentants des grands groupes français comme Orange, Décathlon, Saint-Gobain… L’Éthiopie vit un moment singulier de son histoire, le nouveau Premier ministre Abiy Ahmed en poste depuis moins d’un an semble engager son pays dans un vaste virage réformateur. Sur le plan diplomatique avec le réchauffement des relations avec l’Érythrée, la Somalie et en nouant des partenariats avec le Kenya ou le Soudan. Mais aussi sur le plan économique avec un vaste projet de libéralisation.

La présence d’Orange dans la délégation présidentielle est donc une réponse directe à l’annonce de la privatisation partielle d’Ethio Telecom, opérateur public éthiopien. Cette libéralisation offre des perspectives importantes pour les capitalistes français. En premier lieu car la main d’œuvre y est dix fois moins chère qu’en Chine. Ensuite car l’Éthiopie dispose d’un énorme potentiel, deuxième pays le plus peuplé d’Afrique il est l’interface parfaite entre nord et sud du continent.

A l’Élysée on déclarait d’ailleurs « c’est maintenant qu’il faut y aller et nouer des partenariats ». Des déclarations qui renforcent le caractère impérialiste et néocolonial du déplacement. Des déclarations suivies d’actes, en premier lieu par l’octroi d’un prêt de 85 millions d’euros, enjeu crucial pour le gouvernement éthiopien dont les réserves de change sont au plus bas. Mais aussi une assistance technique de la part de l’Agence Française pour le Développement afin « d’accompagner » la libéralisation du pays. Un voyage qui a donc clairement pour but de renforcer l’influence économique de la France auprès d’un pays qui est déjà le premier excédent commercial français (790 millions d’euros en 2017) en Afrique Subsaharienne grâce à la vente d’Airbus à l’importante compagnie continentale Ethiopian Airlines, partenariat qui devrait continuer à se renforcer.

Dans ce nouveau « Grand Jeu » la France a doublé son intervention économique d’un « accord-cadre » de défense. Un accord qui prévoit la fourniture par la France de navires, d’avions d’équipements ainsi que l’encadrement de la formation des forces éthiopiennes par les forces françaises. Une aubaine pour la France de s’implanter là où elle était assez peu présente, d’assurer son emprise par le contrôle des armements essentiels dans une région gangrenée par le terrorisme et les conflits et de renforcer encore plus son statut de troisième vendeur d’armes au monde comme le rapportait le Stockholm International Peace Research Institute dans son rapport publié il y a quelques jours.

Aux éléments diplomatiques classiques que sont les accords économiques et militaires, la France a joué en Éthiopie une troisième carte, plus rare dans les pays non francophones, la diplomatie culturelle. Cette dernière prend une place de plus en plus importante dans les relations entre États, un soft power qui vient renforcer le hard power des grandes puissances occidentales. En Éthiopie elle se matérialise par un accord bilatéral sur la conservation du patrimoine éthiopien. La France s’est engagée à participer à la restauration des célèbres églises monolithes de Lalibela, haut lieu du christianisme éthiopien, inscrites au patrimoine mondial de l’UNESCO depuis 1978 ; ainsi que le palais d’Hailé Sélassié, dernier empereur d’Éthiopie.

Cependant cet accord ne fait pas l’unanimité dans la population de la région d’Amhara où se situent les églises, beaucoup gardent en mémoire la désastreuse campagne de restauration menée en 1950. En sus chaque projet de conservation du patrimoine s’accompagne d’une corruption endémique, corruption illustrée par le slogan « où est passé l’argent de la Banque Mondiale ? » lors des manifestations d’octobre dernier, en référence à un projet de reconstructions paysagères. Cet accord est une aubaine pour Emmanuel Macron qui peut alors s’enorgueillir de « prendre part à cette nouvelle page de l’histoire de l’Éthiopie », mais aussi pour le gouvernement éthiopien qui mise sur une renouvellement de l’image du pays comme outil politique d’un projet plus large d’inscription de l’Éthiopie dans la mondialisation[1].

Jour 2 & 3 : une première au Kenya sous le signe du greenwashing

Le choix d’Emmanuel Macron de terminer son voyage au Kenya est inédit, c’est la première fois qu’un président français se rend dans le pays depuis l’obtention de son indépendance vis-à-vis du Royaume-Uni en 1963. En cohérence avec la visite en Éthiopie, le choix du Kenya illustre la volonté française de réorienter une partie de sa politique africaine en nouant des relations avec les pays considérés comme les plus dynamiques d’Afrique subsaharienne et fait écho au voyage de juillet 2018 au Ghana et au Nigeria, deux autres pays anglophones en plein essor économique. Dans ses bagages les PDG d’Alstom, d’EDF ou encore de Danone. En effet les relations commerciales avec le Kenya ne représentaient que 270 millions d’euros en 2017. Encore une fois l’enjeu est clair, essayer de venir concurrencer la Chine dans un pays où ses investissements sont omniprésents.

« En matière économique, la France accompagne depuis plusieurs années le Kenya, sur des projets de développement en matière d’énergie, d’eau, mais nous ne sommes pas assez présents sur des projets économiques et industriels »


E. Macron 13.03.2019

Tour de force réussi car trente-six heures plus tard le président français repart avec 3 milliards d’euros de contrats signés. Des contrats d’aménagements du territoire notamment le prolongement et la rénovation de la ligne de chemin de fer entre la capitale Nairobi et l’aéroport, la mise en place d’une partenariat public-privé avec Vinci pour la construction et l’exploitation d’une autoroute ou encore la construction de plus de 200 ponts. Mais aussi d’importants contrats en matières énergétiques où Total, Voltalia (famille Mulliez) ou encore Alstom se taillent la part du lion. Des contrats dont le but est de promouvoir un nouveau modèle énergétique, un modèle dont la France espère bien être le moteur économique de sa mise en place. Après la diplomatie culturelle en Éthiopie, Macron développe au Kenya une nouvelle diplomatie verte et adjoint aux tour de force économique un greenwashing politique en participant au One Planet Summit à Nairobi. S’illustre ici un des enjeux de la politique économique macronienne : le développement du « libéralisme vert » :

Il faut remettre au cœur de l’économie de marché la place de l’environnement et de la biodiversité.


E. Macron 14.03.2019

Enfin, comme à Ouagadougou (Burkina-Faso) en 2017, Emmanuel Macron a fait le choix de terminer son périple devant les étudiants de l’Université de Nairobi. Il en a profité pour annoncer le lancement de Welcome to France, programme visant à favoriser les passerelles de coopérations internationales, notamment dans l’enseignement supérieur enjoignant les étudiants de « miser sur la France ». Des déclarations qui détonnent quand en parallèle le gouvernement français a décidé d’augmenter les frais d’inscriptions pour les étudiants extra-communautaires d’environ 1600% !

Au terme de ces trois jours de voyage il est à noter que le Président a clairement assuré le rôle de VRP des grands industriels français, incapable du moindre geste envers les travailleurs dans l’Hexagone il n’hésite pas à mouiller la chemise pour défendre les capitalistes à l’étranger. Ce choix de l’Afrique de l’Est, dans la continuité du voyage de 2018, marque une nouvelle offensive de la France hors de son traditionnel pré carré françafricain dans une région particulièrement courtisée par les grandes puissances néocoloniales et particulièrement soumise aux investissements chinois.

Cette opposition à demi voilée à la Chine, un des fils rouges du voyage, sonne comme un premier « avertissement » alors que Xi Jinping est actuellement en Italie afin de signer le protocole des « nouvelles routes de la Soie » : gigantesque plan de plus de 1.000 milliards de dollars visant à créer des liaisons maritimes et ferroviaires traversant l’Eurasie afin de renforcer la place de la Chine dans le jeu économique mondial. Cette intégration de l’Italie aux « nouvelles routes de la soie » sonne comme une première victoire chinoise qui attire dans son giron stratégique un pays de l’UE et du G7. Cet accord divise particulièrement l’Union Européenne, Emmanuel Macron en tête qui plaide lui pour « une approche commune ». A ce titre le président français qui recevra Xi Jinping à partir de dimanche 24 mars a décidé de prendre une initiative inédite en organisant une rencontre avec le Président de la République Populaire de Chine à l’Elysée en présence de la chancelière allemande Angela Merkel et du Président de la Commission européenne Jean-Claude Juncker.