CC BY SA 3.0 | Dr. Bernd Gross
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MARX 2018 épisode 3 sur 3

Le plus terrible missile qui ait encore jamais été lancé à la face des bourgeois

L’article précédent s’arrêtait en 1848 avec la nécessaire reformulation du concept d’idéologie, pour prendre en compte l’expérience des révolutions manquées.

Lire aussi : Marx 2018, épisode 1 sur 3

Ce travail devra attendre, et la définition générale de l’idéologie, ainsi que les premiers grands concepts du marxisme, ont fait la preuve de leur utilité : alors que les premiers textes de jeunesse de Marx restaient inachevés, les nouveaux textes après l’Idéologie allemande seront publiés et diffusés dans le monde entier. Des textes d’analyse historique à chaud sur 1848, sur le coup d’Etat de Louis-Napoléon Bonaparte et sur la Commune de Paris vont prouver la pertinence de la conception matérialiste de l’histoire, qui permet de rendre compte des faits sans mystification idéaliste.

Pendant plusieurs décennies, Marx travaille sur ce qui sera son ouvrage majeur, à savoir Le Capital, qu’il décrit lui-même comme étant « le plus terrible missile qui ait encore jamais été lancé à la face des bourgeois ». La critique de l’économie politique occupe une place de plus en plus importante dans l’œuvre de Marx : l’analyse de l’exploitation, grâce à la découverte de la plus-value et de son extraction par les capitalistes, bouleverse totalement son analyse du réel, en donnant une assise scientifique à toute la critique du capitalisme.

La plus-value et la dynamique du capital

La découverte fondamentale de Marx, qui lui permet de faire un progrès considérable par rapport aux économistes bourgeois (Smith, Ricardo, Mill, Say etc.), c’est la plus-value. Marx et Engels identifient ce phénomène en analysant le circuit de la circulation du capital. Le travail humain est la seule marchandise qui, pour son prix (le salaire de subsistance, c’est-à-dire le salaire qu’on doit verser à un ouvrier pour qu’il puisse survivre et se reproduire), produit une valeur supérieure à ce qu’elle coûte.

Autrement dit, l’homme a une capacité de travail supérieure à son propre coût biologique et social, c’est-à-dire à ce qu’il devrait produire pour survivre.

Des recherches d’anthropologie plus récentes vont abondamment dans ce sens : dans Âge de pierre, âge d’abondance, Marshall Sahlins décrit des sociétés « primitives » dans lesquelles les individus n’ont presque pas à travailler pour produire ce dont ils ont besoin. Ces individus ne constituent ni surplus, ni réserves, et il n’y a par conséquent aucune accumulation de richesse, ni aucun Etat, dans ces sociétés, qui pourtant vivent dans une sorte d’abondance.Au contraire des sociétés modernes, où l’abondance des productions est le corollaire de la misère des producteurs.

Cette parenthèse refermée, on conclue donc avec Marx que si un homme a besoin de travailler deux heures par jour pour produire ce dont il a besoin (qui sera traduit sous la forme d’un salaire de subsistance), mais qu’en réalité il vend à un capitaliste sa force de travail dix heures par jour, c’est que ces huit heures bénéficient entièrement au propriétaire des moyens de production, qui s’accapare le produit du travail de l’ouvrier. Cette différence entre la richesse produite en un jour par un salarié et le salaire dont il a besoin chaque jour pour revenir le lendemain et se reproduire, c’est la plus-value. Le capitalisme ne se réduit donc pas à une oppression dans les rapports sociaux : le capital a sa logique propre, celle de l’accumulation toujours croissante de richesses, jusqu’à ce qu’il se confronte à ses propres contradictions et qu’il entre en crise… avant de reprendre un nouveau cycle, nonobstant les conséquences dramatiques de sa danse solipsiste pour les humains et pour la nature.

Il serait impossible de résumer en quelques lignes les apports conceptuels inestimables de Marx, ainsi que ses découvertes majeures, et il serait assez dangereux d’essayer, au risque de caricaturer considérablement le contenu du Capital par des raccourcis impardonnables. Contentons nous de rejoindre ses conclusions en sautant par dessus ses développements théoriques, qui font un usage scientifique et matérialiste de l’abstraction pour produire une science démystifiée de l’économie.

Un bon aperçu de ces concepts peut être trouvé dans Salaire, prix et profits (voire ci-dessous) (1865) et la Contribution à la critique de l’économie politique (voire ci-dessous) (1859). Dans le texte de 1865, on trouve une exposé remarquable du principe de l’extraction de la plus-value, et dans celui de 1859, dans le chapitre sur la marchandise (qui correspond plus ou moins au premier chapitre du Capital), on a un exposé synthétique de la différence entre valeur d’usage et valeur d’échange. L’avant-propos énonce par ailleurs une formulation extrêmement claire et synthétique du matérialisme dialectique de Marx et Engels. C’est un texte ayant considérablement inspiré Lénine et les autres révolutionnaires russes dans leurs développements théoriques.

Le secret de l’aliénation et de l’idéologie

Les faits sont donc les suivants : des individus commencent à échanger sur le marché les produits de leur travail comme des marchandises, et ainsi le rapport social d’interdépendance entre les hommes (dans la société, chaque branche est dépendante des autres pour survivre, chaque individu est dépendant de la totalité) devient un rapport entre objets qui s’émancipe des individus, et plane au dessus de la société comme une réalité indépendante qui dicte sa loi.

Chaque individu qui se trouve être assigné à une tâche dans la division du travail est écrasé par celle-ci : en tant que membre d’une branche de la production, il est doublement aliéné. Aliéné, d’abord, car il n’est pas libre de produire ce qu’il souhaite, ni de le produire de la manière qu’il souhaite, il est entièrement soumis à sa branche. Si l’ouvrier cesse de travailler, il meurt de faim. C’est aussi simple que cela.

Aliénation double, car dans ce travail aliénant, l’homme voit ses propres rapports lui échapper : sa relation avec l’humanité, avec la nature, avec les autres hommes, avec lui-même, tout cela lui échappe. S’il a conscience d’avoir un certain rapport avec tout cela, s’il a conscience de vivre dans la nature, de faire partie d’un tout social, de pouvoir entrer en relation avec autrui, et s’il a conscience de ses sentiments, de ses idées, de ses désirs, les raisons et les causes à l’origine de tout cela lui échappent complètement, et il dissimule cette ignorance derrière des mystifications : divinité, fatalité, providence, chance, destinée, domination des idées sur la matière, etc.

C’est là le secret de l’idéologie : celle-ci n’est pas une composante indépassable de la vie humaine, une inversion indépassable dans notre esprit de notre représentation des rapports réels, c’est au contraire une inversion produite naturellement par les conditions matérielles dans lesquelles on vit. Dans un monde inversé, rien de plus normal que notre conscience le soit également, ce qui a pour effet de nous faire penser que le monde est droit.

Prendre conscience ne suffit pas à transformer le monde : en fait, c’est dans l’action collective du prolétariat organisé que la conscience peut s’extraire des conditions qui produisent son illusion, et dissoudre les idéologies. Lorsqu’on croit que nos idées ont transformé le monde, c’est plutôt que le monde est en réalité déjà un peu transformé par notre action collective, et que cela se reflète dans la conscience.

Dans le syndicat ouvrier, dans le parti communiste, les individus ne sont plus des pièces anonymes et des rouages d’une machine capitaliste, ils ne sont plus des marchandises : c’est en tant que femmes et hommes libres qu’ils s’associent dans cette entreprise révolutionnaire. En soi, une telle organisation constitue déjà une profonde transformation de la réalité. C’est ce qui faisait dire à Marx que le communisme n’est pas « pour nous » (aujourd’hui, au quotidien) un idéal abstrait, mais bien « le mouvement réel qui abolit l’état actuel des choses » !

L’œuvre de Marx et Engels, illustration de la dialectique matérialiste

Bien qu’idéaliste, la philosophie hégélienne possédait en germe un contenu très progressiste, qu’on pourrait synthétiser avec une citation du philosophe grec Héraclite :

« On ne se baigne jamais deux fois dans la même rivière. ».

Tout est mouvement, rien n’est immuable. Il n’y a rien de sacré, rien d’éternel, rien d’absolu. Aucune vérité n’est éternelle, aucun ordre social n’est indépassable. Tout ce qui, en vertu de l’histoire, vient à exister, est aussi voué à disparaître. Marx ajoutera qu’il en va de même pour le capitalisme et la division de la société en classes.

Mais l’œuvre de Marx elle-même illustre ce va et vient dialectique entre la théorie et la pratique, entre la philosophie, d’abord encore idéaliste, de Marx et Engels, et leur engagement militant. Au terme d’une vie remplie d’engagement et de combats, la pensée de Marx et Engels, qu’on voyait déjà se dessiner dans leurs écrits de jeunesse, mais sous une forme encore immature, prend de la force et de l’assurance grâce à un contact permanent avec le réel de la lutte des classes.

Les problématiques qui occupaient le jeune Marx reviennent sous une forme plus élaborée dans l’œuvre plus tardive, et le premier soucis, celui de l’aliénation, trouve enfin une stabilité conceptuelle dans un cadre scientifique. Les œuvres de transition, véritable « moment dialectique », à maints égards, de la pensée marxiste, viennent faire le ménage dans les illusions qui aveuglaient encore les deux jeunes révolutionnaires, et c’est dans leurs écrits de maturité qu’une nouvelle science s’organise. Cette science, le marxisme, ne commet jamais l’erreur de se prendre pour un absolu de la connaissance, une vérité elle même indépassable : le marxisme n’est que la science, la théorie et la philosophie, qui accompagnent et soutiennent le prolétariat dans sa conquête du pouvoir, qui se transforment au contact des luttes, et qui sont nécessairement vouées à évoluer, après la mort de Marx et Engels, compte tenu des évolutions dans notre société, dans notre mode de production.

L’immense enjeu aujourd’hui pour les communistes n’est pas de sacraliser Marx comme une Bible du mouvement ouvrier. Ce serait faire insulte à sa pensée. Comme Marx, sachons analyser le réel, identifier les tendances et les forces à l’œuvre dans le réel. Le meilleur hommage à venir que nous pourrons faire à Marx et Engels, c’est de continuer à faire grandir et mûrir le formidable élan scientifique et philosophique dont ils sont à l’origine. Armons nos pratiques militantes des concepts et analyses marxistes, et continuons à alimenter la théorie marxiste grâce à notre engagement concret dans les luttes !

 

La plupart des textes de Marx sont accessibles librement sur internet, notamment les deux ouvrages cités, qui sont des classiques et qui sont très certainement aussi à disposition dans les bibliothèques des locaux du Parti Communiste Français.