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Migrants : les militants rennais réquisitionnent un immeuble

Expulser, expulser, expulser. Face aux vies errantes des personnes à la rue, les pouvoirs publics n’ont qu’un seul réflexe : expulser. Confrontés au manque de places, aux stratégies policières, des militants ont réquisitionné eux-mêmes un immeuble inhabité à Rennes. Plus d’une centaine de personnes y vivent désormais.

Une enfant pleure dans l’immeuble. Elle doit avoir, quoi ? Une dizaine d’années, peut-être.  L’âge d’aller au collège, mais elle n’y va pas. Il lui faut passer une évaluation avant, parce qu’elle ne parle pas français. Parce qu’elle n’a pas de papiers, aussi. Autour d’elle, tout se précipite, les portes s’ouvrent à la volée. De jeunes Somaliens se précipitent dans les différents appartements, un Géorgien vérifie que chaque porte est ouverte pour pouvoir y installer chaque famille, chacune de ces dizaines de personnes qui n’ont plus de toit depuis quelques heures.

A l’extérieur, un fourgon de police est garé. Les forces de l’ordre attendent, immobiles, à peu de distance. La jeune Tchétchène sait ce que cela signifie. Elle sait qu’ils peuvent venir les expulser à tout moment. Et sa mère n’est pas encore là. Alors, elle pleure, égarée dans ce tourbillon.

Ils sont environ 200, au pied de l’immeuble, ce mercredi 17 octobre. Des militants rennais, de tous les horizons. Des sans-papiers, aussi. 80 personnes à la rue, abandonnées par les services de l’État, abandonnées par la mairie de Rennes, qui ont suivi la manifestation dans l’espoir de trouver là un toit. Tant pis si, pour cette fois, l’action se passe de la légalité.

De toute façon, la préfecture elle-même ne respecte plus les lois. Légalement, elle a l’obligation de fournir un abri à toute personne en situation de détresse sociale. Mais cela, elle s’en moque. Elle ne veut pas les aider ces personnes. Pour ça, il faudra des moyens, de l’argent. Et puis s’il n’y a plus personne à la rue, d’autres viendront, peut-être, exiger un logement. Alors il faut expulser, encore et toujours, laisser ces gens-là dormir dehors.

En attendant l’expulsion

L’immeuble réquisitionné au culot par les militants appartient à Archipel Habitat, le bailleur social de la métropole bretonne. Le seul réflexe de la préfecture et de l’appeler, pour poser la question qui lui brûle les lèvres. Est-ce que nous pouvons donner l’ordre d’expulsion ? Les policiers sont prêts, dans leur fourgon. Il ne leur faudrait que quelques renforts, et l’immeuble, inhabité, pourrait le rester, au moins pour l’hiver, avant des travaux de transformation prévus pour 2019.

La directrice générale est en réunion. Les militants rassemblés devant l’immeuble essaient de la joindre, en vain. Les services de l’État essaient de la joindre, en vain.  Alors tout le monde attend, sans trop savoir quoi faire. Les forces de l’ordre de leur côté, une batucada d’un autre, qui joue toujours de ses percussions pour au moins mettre un peu d’animation. Les mégaphones reposent au sol.

Quelques pompiers s’approchent, dans leurs uniformes sombres barrés d’argent. Les gradés sont mécontents. Ce sont eux les actuels locataires. Ils utilisaient ces anciens logements de fonction pour faire leurs exercices, pour s’entraîner à intervenir dans des appartements enfumés. Mais les autres, ceux dont la tenue n’est rayée d’aucune barrette d’officier, ceux-là accueillent avec bienveillance les exilés qui veulent s’installer là, à côté de leur caserne. Ils n’ont d’autre responsabilité que leur solidarité.

Cinq semaines d’occupations

L’ordre d’expulsion ne vient pas, et l’enfant Tchétchène a retrouvé sa mère. Sur la façade, une bannière flotte, taguée à la bombe : immeuble réquisitionné. L’exemple du maire communiste de Montreuil est resté dans les esprits. La mairie avait organisé la réquisition d’un bâtiment de l’État pour loger des sans-papiers. A Rennes, les militants ont décidé d’agir par eux-mêmes. Alors c’est peut-être bordélique, au bas de l’immeuble, quand il faut faire sortir tout le monde pour les répartir plus équitablement dans les appartements. Mais ça n’en reste pas moins une victoire.

Le voile serré autour du visage, dans sa longue robe, la mère Tchétchène sourit, sourit comme elle ne l’avait pas fait depuis longtemps. Elle veut remercier, encore et encore, les militants qui l’entourent. Il n’y a même pas 48h, elle était allongée, pâle, sur un lit des urgences. L’angoisse de devoir dormir à la rue, avec ses cinq enfants, la bouffait, la dévorait. Jusqu’à ce qu’elle en fasse un malaise, et que les pompiers, d’autres pompiers que ceux qui s’entraînent là, ne l’emportent à l’hôpital. Mais là elle rit, elle plaisante.

Depuis des semaines, elle allait d’occupation militante en occupation militante, installée au milieu d’autres familles dans une salle de cours de l’université Rennes 2. A ses côtés, d’autres sans-papiers avaient dormi dans des salles, dans des couloirs du théâtre national de Bretagne, du Centre Régional d’Informations Jeunesse, d’une maison diocésaine. Certains étaient présents depuis le 12 septembre, et le début de ces occupations. Avec eux, le collectif de soutien pour les personnes sans papiers faisait pression sur la préfecture pour qu’elle leur accorde des hébergements, qu’elle ne donnait qu’au compte-goutte.

Un minimum de décence

Mais il y avait trop de personnes, pas assez de solutions, aucune perspective. Tant pis pour la légalité, tant pis pour les négociations, tant pis pour les risques. L’urgence était trop forte. Et, paradoxalement, pour la première fois depuis qu’ils étaient en France, certains avaient un lieu décent pour dormir. Un appartement pour une famille entière, des cuisines, de vraies salles de bains. Avec des ampoules absentes, certes. Pas assez de plaques chauffantes, pas assez de matelas, de tables, de chaises pour tous. Une pénurie de presque tout, mais des lieux privatifs, avec, pour la plupart, des portes qui ferment à clé.

Une décence minimale, animée par les nombreux dons, par les coups de mains solidaires, la bienveillance du propriétaire de l’immeuble qui envoie ses techniciens faire les réparations nécessaires à la sécurité de ces habitants.

Pourtant, à l’intérieur, la vie suit son cours, habituelle, avec ses beaux gestes et ses égoïsmes. Face aux larmes d’une enfant, une jeune Afghane, certains ont laissé leur place dans le salon d’un T2. Ils ont déjà dormi dehors, eux. Ils savent ce que cela veut dire.

Mais dans le même immeubles, d’autres, plus individualistes, se pressent de récupérer les produits des dons avant que le reste ne s’en saisisse. D’autres encore rejettent les noirs, ne veulent surtout pas se mélanger à eux, ou, à la limite, seulement s’ils sont chrétiens eux aussi. A travers les étages cohabitent Tchétchènes, Albanais, Somalis, Géorgiens, Afghans…. Peu importe. L’hébergement se fait sans condition. Parce que le froid, la misère, l’hostilité de la préfecture et le gouffre de la rue sont, eux aussi, aveugles aux vies de ces personnes.