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Social-Eco

« On travaille toujours du lundi au samedi matin »

Entretien avec un ouvrier agricole dans une entreprise de maraichage. Entre prise de risque sanitaire et baisse de revenus, le coronavirus accentue des difficultés anciennes.

Les entreprises de la production agricole font partie des secteurs d’activités particulièrement nécessaires à la sécurité de la Nation et à la continuité de la vie économique et sociale. 

Elles sont donc toujours en activité et leurs travailleurs doivent quotidiennement déroger au confinement pour continuer de travailler et d’assurer la production. Ce qui ne va pas sans poser des difficultés, par les conditions de travail, mais surtout par le système économique et commercial dont elles sont tributaires. Pour nous expliquer la situation et proposer des pistes de solutions, nous avons rencontré Marius, 20 ans, qui est ouvrier agricole en CDD dans une entreprise de maraîchage dans la périphérie lyonnaise. 

Tes conditions de travail ont-elles changé depuis le début la crise ? 

Pas de changements majeurs. On travaille toujours du lundi au samedi matin. On est passés de 40 h à 35 h par semaine, mais seulement parce qu’il n’y a pas de débouché pour nos productions. 

Au début du confinement, quelques mesures étaient mises en place (pauses prises en alternance, gants à usage unique, lavage de main régulier, etc.). Maintenant plus rien, c’est comme d’habitude. C’est-à-dire un travail très physique dans des conditions difficiles (forte chaleur ou grand froid), des salaires de misère, et une mauvaise organisation du travail par la direction qui nous empêche de bien remplir nos tâches. 

Les difficultés existaient avant la crise sanitaire. Actuellement, la direction nous donne plutôt l’impression que le confinement n’existe pas. 

N’es-tu pas inquiet pour ta santé et celle des personnes de ton foyer si les recommandations sanitaires ne sont pas appliquées ? 

Bien sûr que je suis inquiet. Tous les jours, nous prenons le risque de rentrer à la maison avec le virus et ainsi de contaminer ceux que nous aimons. 

Les recommandations sanitaires certes permettent de diminuer ce risque, mais si nous voulions véritablement échapper au virus il faudrait que la production s’arrête, ce qui n’est pas envisageable pour moi. J’ai choisi le milieu agricole par passion et par devoir. Nous devons continuer à nourrir la population et nous le ferons malgré la crise et les difficultés. Mais dans le même temps, j’ai l’impression de servir de chair à canon pour des dirigeants qui nous méprisent et nous volent. Chaque matin, je me lève pour aller récolter les légumes que nous retrouverons dans nos assiettes. Alors que la période voudrait que nous soyons récompensés pour service rendu à la nation, nous gagnons moins notre vie puisque nous travaillons « seulement » 35 h par semaine désormais. 

À la sortie de la crise, il va falloir poser beaucoup de sujets sur la table : la destruction de nos hôpitaux et du service public en général, le mépris permanent pour nos métiers qui sont bien plus indispensables que ces parasites d’actionnaires, la grande distribution qui se gave sur le dos des agriculteurs et qui pourtant se targue à coup de spots publicitaires de nous soutenir. 

D’après toi, quelles solutions pourraient être mises en place pour améliorer tes conditions de travail durant cette période, et en général ? 

Une reconnaissance de notre travail par la prime annoncée par le président serait un bon début. Mais les collègues ont très peur de la demander à la direction. 

Nous sommes conscients que notre métier est difficile et nécessaire. Et nous en sommes fiers. Cependant, nous aimerions travailler avec une direction compétente et capable de nous donner les outils pour bien le faire. 

Nous ne souhaitons pas arrêter de travailler, car le chômage technique est synonyme de plus de précarité pour nous. Au contraire, nous aimerions que les autres travailleurs et travailleuses consomment les légumes français, comme à leur habitude. Tout d’abord parce qu’il faut manger sainement puis parce qu’il faut nous soutenir dans notre participation à la production agricole nationale. 

Quelles mesures pourraient alors contribuer à soutenir la production et les travailleurs agricoles français qui sont dans les difficultés que vous connaissez ? 

Il y a donc trois choses qui nous posent problème. 

Déjà, il y a la grande distribution. Nous sommes l’une des seules productions où c’est l’acheteur qui fixe les prix. La loi Egalim avait tenté de réguler cela, mais sans succès. Il faudrait une fixation des prix d’achat par l’État. Et que ces prix permettent aux producteurs d’amortir les coûts de production, de se nourrir et de pouvoir innover par la suite. 

Mais encore faudrait-il qu’on achète nos productions… Nous sommes mis en concurrence avec d’autres pays où les réglementations sont moins regardantes sur le Code du travail ou sur le respect de l’environnement et de la santé de nos concitoyens. De toute évidence, nous ne pouvons pas faire face économiquement. Et pourtant il est primordial d’assurer une souveraineté alimentaire à notre pays et de proposer des produits de meilleure qualité n’ayant pas fait des milliers de kilomètres pour nous parvenir. Pour moi, il est donc nécessaire de rendre obligatoires et prioritaires l’achat, puis la vente, de fruits et légumes français, pour la grande distribution. 

Cependant, tout cela réussirait à mon patron et seulement à lui. Sachant cela il est important de séparer deux choses : l’agriculteur et ses ouvriers. On ne forme pas un ensemble homogène ayant les mêmes intérêts. Au contraire, tout nous oppose. Pendant que lui se plaint du « coût du travail », c’est-à-dire de notre coût, nous, nous aspirons à une meilleure rémunération. Cette opposition je la vois chaque jour sur mon lieu de travail. La bonne santé des exploitations agricoles ne signifie pas une juste rémunération des ouvriers, en aucun cas. Je prendrai l’exemple d’un de mes collègues portugais. Cela fait 15 ans qu’il travaille dans cette boîte et pourtant la seule augmentation qu’il a connue c’est celle du SMIC. Pendant ce temps, le patron se faisait construire une jolie véranda avec piscine et changeait de voiture au gré de ses désirs. Preuve que notre travail ne lui coûte pas, mais l’enrichit.

 Il est grand temps de remettre au goût du jour une collectivisation des terres agricoles qui permettrait de répartir équitablement les richesses que nous produisons et de décider démocratiquement de ce que l’on produit et de comment on le produit.