André CHASSAIGNE
Vivre ensemble

« Par sa stratégie le gouvernement nourrit la défiance » André Chassaigne

Le président des députés communistes est revenu avec nous sur la gestion politique de la crise sanitaire actuelle.

La crise actuelle a généré des attentes fortes vis-à-vis de l’État par des secteurs qui font d’habitude la critique de sa trop forte présence. Comment expliquer cette contradiction ?

Je résumerai en une phrase : socialisation des pertes et privatisation de bénéfices. C’est-à-dire que les détricoteurs de l’État que sont les libéraux font appel à l’État quand leur rentabilité financière est menacée. Nous avons déjà pu observer ce phénomène en 2008. Lorsqu’il s’agit d’éponger les dettes des marchés financiers des grands groupes, on fait appel à la Banque Centrale Européenne (BCE). Aujourd’hui, avec la crise sanitaire et les difficultés économiques qu’elle engendre, on fait appel aux fonds européens et aux fonds de l’État français pour passer au mieux la crise et repartir de plus belle sans modifier les modes de gestion de production.

En période de forte activité, les capitalistes accumulent des bénéfices financiers. Leur seule obsession est alors de faire en sorte qu’il y ait moins de dépenses publiques pour pouvoir alimenter les circuits financiers. En revanche, lorsqu’ils font face à des difficultés, c’est à l’État d’encaisser les coups. 

La perception de l’action publique semble avoir été contrastée, entre un soutien aux mesures adoptées et une défiance sur la gestion globale, quelle analyse faites-vous de l’action du gouvernement sur la période ?

D’abord, le soutien aux mesures est en réalité un soutien aux missions de l’État. Croire en un État protecteur est dans la culture de notre pays. C’est l’héritage des victoires sociales et du programme des « Jours heureux » du Conseil National de la Résistance qui nous a permis d’avoir un État au service de l’intérêt général, fort de ses services publics.  

Or, cette confiance que les Français peuvent avoir pour l’État est en train de se désagréger durant la crise sanitaire. Les sondages montrent que le gouvernement n’a pas été à la hauteur, ce qui a fait monter la défiance des Français et a même créé un climat anxiogène. Par sa stratégie le gouvernement nourrit la défiance. Le parti-pris néolibéral de l’exécutif a eu pour effet un manque d’anticipation. L’affaiblissement de nos administrations a amoindri nos capacités à affronter cette crise. Mais, au lieu de faire preuve de transparence, l’État a multiplié les dysfonctionnements en tentant de les justifier. Prenons l’exemple des masques. Il n’y avait pas de stock, le gouvernement a donc choisi de mettre en doute la nécessité et l’utilité des masques face au virus. Autrement dit, le gouvernement a choisi d’adapter sa stratégie non pas au regard de l’exigence sanitaire, mais au regard de la pénurie de masques. Il en a été de même en faisant le choix de ne pas généraliser les tests, la France n’étant pas été en capacité de générer suffisamment de tests.

Ayant été contaminé moi-même par le COVID-19 et hospitalisé, j’ai pu observer les insuffisances dans la politique de tests. De nombreuses personnes de mon entourage n’ont pas été testées. Elles ont été simplement mises en quarantaine. Encore une fois, ce sont les moyens à disposition qui ont décidé des protocoles. Dans ces conditions, les politiques menées par le gouvernement et ses mensonges n’ont pas permis d’assurer un déconfinement serein et de réelles craintes persistent au sein de la population.

L’ubuesque abandon des stocks stratégiques de masques peut-il être vu comme le symbole d’un État trop affaibli ?

Je crois que l’absence de stocks est davantage un symptôme qu’un symbole. Le symptôme d’une gestion du service public qui progressivement s’est calquée sur la gestion privée des entreprises. C’est-à-dire que l’on considère qu’il faut être dans une gestion à flux tendu. L’exemple des masques est flagrant. On a fermé les usines françaises qui en produisaient et nous avons donc été obligés de passer en urgence commande en Chine. On applique une gestion entrepreneuriale et comptable au service public, au détriment de l’intérêt général et de la précaution sanitaire. 

Les collectivités territoriales ont affiché une volonté de s’inscrire dans la gestion de crise tout en reprochant à l’État tantôt son manque de cadrage national, tantôt une approche trop centralisatrice (sur les stocks de masques par exemple). Selon, vous quelle articulation faut-il penser entre l’État et les collectivités territoriales sur la gestion de crise ?

C’est un sujet qui nous donne raison politiquement. C’est-à-dire que nous nous battons au niveau institutionnel pour assurer les moyens d’action des chaînons de proximité que sont « la commune » et « le département », mais aussi les services déconcentrés de « l’État ». La complémentarité entre ces échelons a été démolie ces dernières années. On nous expliquait que « la commune » n’avait plus lieu d’être, que les départements devaient disparaître et qu’il fallait privilégier les grandes intercommunalités et de grandes régions. Or, la crise montre combien les communes et les départements ont été des échelons efficaces pour lutter contre le virus en lien avec les services locaux de l’État, et en s’appuyant sur les solidarités locales. Le gouvernement n’a pas eu d’autre choix que de faire appel aux communes. Nos communes qui ont été étouffées depuis des années par les baisses de dotations. En ce sens, nous portons des propositions pour que le gouvernement tire les leçons de cette crise pour réactiver l’échelon communal, en lui donnant de nouveaux moyens pour assurer de vraies capacités d’action publique. Les politiques publiques, pour qu’elles soient efficaces, doivent s’appuyer sur une démocratie de proximité, parfois seule à même de répondre aux situations extrêmes.

Notamment grâce à la solidarité entre les régions, l’Hôpital semble à peu près avoir encaissé le choc, les mesures de confinement ont été largement respectées, l’État semble avoir réussi à assurer le principal. Peut-on en conclure que l’État a assuré l’essentiel ?

Absolument pas, si nous avons pu sauvegarder l’essentiel, c’est grâce aux personnels soignants plus que par les engagements hasardeux du gouvernement. Pour le moment d’ailleurs, rien de très concret n’a été annoncé concernant la prime promise, les revalorisations salariales et l’embauche de personnels hospitaliers et de santé. Pire, sur cet enjeu fondamental, le gouvernement laisse entrevoir un nouveau chantage sur l’augmentation du temps de travail des soignants ! Rien non plus n’a été véritablement enclenché pour remettre sur pied l’hôpital public en termes d’investissement et de présence d’établissements de santé sur les territoires. Lors de cette crise, ce n’est pas le gouvernement qui a assuré l’essentiel : ce sont tous les personnels des hôpitaux, des Ehpad, des services de soins et d’aide à domicile, de tous nos services publics et des secteurs clés comme l’agriculture et l’alimentation… l’ensemble de ces métiers si essentiels et pourtant sous-payés !

Le chef de l’État a annoncé vouloir retrouver une souveraineté nationale et européenne pour la production de certaines ressources médicales. Peut-on réduire au champ médical les productions stratégiques essentielles ?

Tout d’abord, il y a les discours. Comme ceux du Président, qui disait au début de la crise vouloir réquisitionner les entreprises dont les productions étaient nécessaires pour l’intérêt général, et qui en réalité n’ont pas, ou peu, été appliqués. Par exemple, dans le Puy-de-Dôme, nous avons une entreprise de fabrication de bouteille d’oxygène, Luxfer, qui fabriquait des bouteilles d’oxygène nécessaires à de nombreux malades. C’était la dernière entreprise française en la matière et elle a fermé en décembre. Aujourd’hui la France est donc dépendante d’autres pays pour la production de ces bouteilles, mais refuse toujours de la réquisitionner. C’est la même chose en ce qui concerne les entreprises pharmaceutiques. Aujourd’hui, Sanofi déclare même vouloir distribuer le futur vaccin aux États-Unis en priorité suite à un accord commercial. L’État n’a donc pas été à la hauteur de ses annonces pour sauvegarder des activités stratégiques. 

Ensuite, il est évident pour nous que la souveraineté nationale et européenne ne peut pas s’arrêter uniquement à la production de ressources pharmaceutiques. Nous voulons relocaliser les productions, et faire en sorte d’améliorer notre autonomie dans des secteurs clés, sans bien sûr pour autant abandonner la coopération internationale. Il va falloir nous battre pour y parvenir, parce que bien évidemment les financiers et les capitalistes n’y trouveront pas leurs intérêts.

Quelles réformes souhaitez-vous voir aboutir pour renforcer la capacité de l’État à protéger sa population lors d’une prochaine crise ?

La première série de réformes concerne le renforcement et la création de service public. Il faut tout d’abord rebâtir une fonction publique qui ne soit pas calquée sur le privé. La priorité doit aussi porter notamment sur la création d’un pôle public du médicament et des matériels médicaux. Mais aussi par exemple, en matière écologique, vers la construction d’un grand pôle public de l’énergie, indispensable à notre transition énergétique pour relever le défi climatique. Dans le même sens, nous défendons depuis longtemps un vrai pôle public des transports, notamment autour du développement du chemin de fer. 

La deuxième concerne la démocratie. Il faut socialiser la gestion des entreprises pour donner plus de pouvoir aux travailleurs et permettre d’orienter la production des biens et services vers l’intérêt général, vers l’utilité sociale et écologique.  

La question de l’État ne peut se poser indépendamment de celle de la démocratie, quel bilan tirez-vous du rôle donné au parlement sur la gestion de crise ?

Catastrophique. Notre gouvernement avait déjà voulu remettre en cause le partage des pouvoirs entre l’exécutif et le législatif par sa tentative de réforme constitutionnelle stoppée par l’affaire Benalla. À l’Assemblée nationale, un nouveau règlement adopté par la majorité actuelle réduit le pouvoir des députés. Et aujourd’hui la majorité présidentielle profite de la crise sanitaire pour casser davantage les droits des parlementaires. Nous avons un parlement qui fait penser au Corps législatif du Second Empire, avec une majorité faite de députés dits « officiels » qui servent juste à entériner les volontés du gouvernement, d’enregistrer les décisions de l’État. Ils sont « les intestins silencieux de la bouche élyséenne », digéreurs de ce que l’Élysée veut bien leur faire parvenir.  

Que portez-vous en la matière ? 

Je porterai d’abord la nécessité d’avoir un vrai Parlement, qui porte la parole des citoyens, qui soit soucieux de l’intérêt général, et qui soit à même de prendre en compte les enjeux révélés par cette crise. Il faut une démocratie active, pour que le rejet du politique ne s’accentue pas. Qu’il y ait une co-construction citoyenne qui émerge, sans artifices. Cela nécessite une grande réforme de nos institutions qui limite la délégation et la centralisation des pouvoirs. Il nous faut une nouvelle république, une République sociale, une VIe République.