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Parcoursup : chronique d’un désastre annoncé

Le lundi 20 janvier 2020 a marqué le coup d’envoi de Parcoursup édition 2020. La plateforme d’orientation post-bac du gouvernement entame ainsi sa troisième année de mise en service, suscitant toujours de fortes critiques et inquiétudes de la part de l’ensemble des acteurs du système éducatif. Retour sur deux années de fonctionnement d’un système inégalitaire et injuste.

Aux origines : créer une machine à sélectionner

L’examen du fonctionnement du système Parcoursup implique d’abord de revenir sur les raisons qui ont poussé à sa mise en place. En 2017, Najat Vallaud-Belkacem, alors ministre de l’Éducation nationale, fait publier une circulaire officialisant la mise en place du tirage au sort pour l’accès à certaines filières pour faire face aux manques de capacités d’accueil de celles-ci. En réalité, cette circulaire ne venait que rendre officielle une pratique déjà pratiquée en catimini par le site « Admission post-bac », prédécesseur de Parcoursup.

Face au tollé provoqué par un système de sélection aussi injuste, le candidat aux élections présidentielles Emmanuel Macron avait alors promis la fin de ce mode de sélection. En 2018, devenu Président de la République, l’ex-banquier dévoile les contours de sa réforme. Alors que professeurs et élèves attendaient l’annonce de création de places supplémentaires dans l’enseignement supérieur afin de répondre aux besoins des nouvelles générations, celui-ci annonce la mise en place d’un système de sélection, non plus sur tirage au sort, mais sur la base des résultats scolaires. Un tel principe de sélection représentait alors une remise en cause de la loi du 24 janvier 1984 qui stipulait que l’enseignement supérieur était « ouvert à tous les titulaires du baccalauréat et à ceux qui ont obtenu l’équivalence ou la dispense de ce grade ».

Face au manque de places, la réponse proposée était une sélection plus féroce, afin de limiter le nombre d’élèves dans l’enseignement supérieur. Parcoursup était né.

Un calendrier qui a peu évolué

Le système est assez simple et n’a pas beaucoup évolué depuis sa première édition.

Une première phase (du 22 janvier au 12 mars cette année) permet aux lycéens de saisir leurs vœux parmi la liste des formations proposées, dans un maximum de 10. Différence notable avec l’ancien système, ceux-ci sont non ordonnés, c’est-à-dire que le critère de la préférence du lycéen disparaît, rendant de fait impossible la publication de chiffres sur la satisfaction des vœux des jeunes.

Une seconde phase commence alors (du 12 mars au 2 avril) où les lycéens peuvent finaliser leurs dossiers, notamment en rédigeant leurs « fiches avenir » (lettres de motivations) et autres documents demandés.

S’ensuit alors une phase d’attente qui prendra fin cette année le 19, mais avec la publication des premiers résultats d’admission. Commence à partir de là la véritable attente, les résultats tombant alors au compte-goutte, en fonction des désistements ou changements des lycéens, dans un jeu de hiérarchisation et de mise en compétition de tous. Cette d’attente durera cette année jusqu’au 15 juillet.

Enfin, une ultime phase de rattrapage se déroulera entre la mi-juin et le 11 septembre, afin que les lycéens sans réponse puissent formuler de nouveaux vœux.

Deux nouveautés ont été introduites depuis la première édition : l’interruption de l’annonce des résultats durant les épreuves du baccalauréat et la mise en place à la fin juin d’une nouvelle phase permettant aux lycéens de signaler les vœux pour lesquels ils n’ont pas eu de réponse et qui les intéressent toujours.

Sélection sociale à tous les étages

Si le système apparaît comme assez simple, voire « juste » pour certains, il masque en réalité la mise en place d’une sélection sociale féroce.

Tout d’abord, l’introduction des lettres de motivations pour certaines filières constitue un biais social important. En effet, la pratique d’un tel exercice, basé en réalité non pas sur la motivation, mais sur la capacité des lycéens à « se vendre » et à bien maîtriser les codes d’un tel écrit favorise les profils issus des milieux sociaux les plus favorisés. En effet, ce prérequis repose sur la capacité des élèves à connaître les normes et attentes de l’enseignement supérieur. Face à cela, les élèves dont les parents ont alors fréquenté ces milieux apparaissent clairement dans une situation favorable. Notons que la difficulté d’un tel exercice n’aura pas échappé au secteur privé puisque l’on a vu alors fleurir nombre de sites proposant de rédiger à la place des lycéens ces lettres de motivations.

Au-delà des prérequis tels que les lettres de motivations, c’est une importance très forte apportée au « casier scolaire » de l’élève qui est critiquée. Jusque là, l’obtention du baccalauréat apparaissait comme un critère suffisant pour un grand nombre de formations supérieures. Désormais, c’est l’ensemble du parcours scolaire de l’élève qui peut être scruté par les universités, rendant plus difficile l’accès à la formation pour les élèves les plus en difficultés. Ici encore, nombre de travaux sociologiques réalisés dans la seconde moitié du XXe siècle, Bourdieu et Passeron en tête viennent nous rappeler que les élèves les plus en difficultés sont issus des milieux sociaux les plus défavorisés.

Et même si les résultats scolaires sont au rendez-vous, l’application offre encore la possibilité d’un filtre de sélection sociale en permettant aux établissements d’opérer des pondérations de notes. Cette possibilité est offerte à ceux-ci par l’application qui fournit un code d’établissement unique permettant de « tracer » les lycéens en fonction de leur lycée d’origine. C’est ainsi que l’on a pu voir des universités comme Paris V Descartes pondérer les notes des lycéens en fonction de leurs lycées d’origines, un 18 obtenu dans un lycée considéré comme prestigieux valant alors plus qu’un 18 obtenu dans un lycée place en éducation prioritaire.

Se retrouve alors éjectée de l’enseignement supérieur une part importante des lycéens, ce qui a eu pour conséquence directe la démotivation de certains à passer leurs épreuves du baccalauréat. En effet, quel intérêt de passer un diplôme alors que toutes les réponses reçues sont négatives, et que celui-ci n’apparaît plus comme le sésame pour l’enseignement supérieur ?

Au cœur du système, une attente interminable

Lorsque l’on examine les deux premières éditions de la plateforme, un autre élément saute aux yeux : le système Parcoursup repose sur une attente infinie des lycéens. En effet, comme mentionné supra, les résultats d’admission peuvent être donnés sur une période de plusieurs mois. On a vu alors se dessiner deux profils d’élèves.

Les « bons élèves », dont les dossiers répondent parfaitement aux attentes, reçoivent des réponses très rapides pour leur admission, et peuvent ainsi préparer leurs épreuves du baccalauréat et leur rentrée sereinement, satisfaits de leurs choix.

La deuxième catégorie, beaucoup plus nombreuse, concerne une part importante des lycéens. Il s’agit de ceux placés « en attente » d’affectation. Ceux-ci en sont donc remis à croiser les doigts et espérer un désistement de lycéens mieux classés qu’eux, mais ayant entre temps reçu une proposition correspondant mieux à leurs attentes. En comptant la phase de rattrapage, cette attente peut durer jusqu’au mois de septembre, date à laquelle nombre d’universités ont déjà effectué leurs rentrées.

Ainsi, pour les élèves les plus en difficulté, c’est la double peine. En plus de disposer de compétences scolaires plus fragiles, ceux-ci peuvent recevoir leur affectation la veille de leur rentrée, se retrouvant ainsi dans une situation d’urgence pour organiser celle-ci (recherche de logement, préparation, etc.).

Nommé par le sociologue François Sarfati « hiérarchie de l’attente », cette mise en concurrence des lycéens a été source de stress et de résignation pour nombre d’entre eux, notamment durant la période des épreuves du baccalauréat, où nombre de candidats étaient en attente sur tous leurs vœux, rendant alors difficile l’implication totale dans les révisions. 

Algorithmes locaux, opacité et faux bugs

En plus d’être soumis à des règles de sélection féroce, les lycéens se sont heurtés à l’opacité des algorithmes utilisés par les établissements afin de classer les vœux et ainsi opérer leur sélection. S’affranchissant ainsi du Règlement général sur la protection des données personnelles de 2016 permettant pourtant à tout utilisateur de consulter les données déposées par celui-ci et leur traitement, les établissements se sont refusés à dévoiler les algorithmes utilisés. Nombreux sont les acteurs à s’être indigné de cette opacité, visant à faire accepter aux lycéens des refus sans aucune motivation : associations de parents d’élèves, syndicats enseignants et lycéens, élus, etc. Ces mobilisations ont donné lieu à des prises de décisions fortes telles que celle du défenseur des droits qui en 2019 a enjoint les universités à publier leurs algorithmes. Face à cela, les établissements ont pu compter sur le soutien zélé de Frédérique Vidal, leur ministre de tutelle, qui réitérera à de nombreuses reprises sa confiance en ceux-ci pour effectuer la « juste » sélection. Circulez, il n’y a rien à voir…

Et lorsque ce ne sont pas les algorithmes locaux qui provoquent l’exaspération des lycéens, ce sont les « vrais faux bugs » de la plateforme elle-même.

Le 16 mai 2019 au matin, ce sont pas moins de 60 000 candidats inscrits sur Parcoursup qui sont passés du rire aux larmes. La plateforme avait alors indiqué la veille à ces lycéens que leurs vœux avaient été acceptés avant de leur indiquer qu’il s’agissait d’un « bug » et qu’ils étaient toujours en attente, version confirmée par le gouvernement en s’excusant du dysfonctionnement.

Sauf que la réalité était toute autre et que le problème apparu ne relevait pas d’un « bug », mais d’une modalité d’organisation normale du système. En effet, selon Pierre Ouzoulias (sénateur communiste des Hauts de Seine) l’erreur serait due au fait que « le ministère a autorisé les établissements à mettre un taux de surbooking à 50 % ».

Un exemple concret : une filière ne disposant que de 50 places pouvait librement mettre sur la plateforme qu’elle acceptait 75 candidats. Pratiquant ainsi les pires méthodes de vente des compagnies aériennes, le gouvernement espérait alors éviter de voir des filières sélectives ne pas être complètes. Mais cette honteuse manipulation des chiffres s’est fracassée face au mur de la réalité : les établissements ont effectué un surremplissage de leurs filières, devant ainsi revenir sur la sélection de certains lycéens afin de ne pas être en sureffectif.

Au-delà de l’ascenseur émotionnel vécu par les lycéens, ce sont des conséquences très concrètes qui en ont découlé. Suivant avec application les consignes de Parcoursup enjoignant les lycéens ayant reçu un vœu positif à la filière qu’ils voulaient le plus intégrer de rejeter les autres propositions reçues, nombre d’entre eux se sont retrouvés sans plus aucune proposition lorsque le « bug » a eu lieu. Des conséquences bien réelles, que le gouvernement ne pourra pas mettre sur le compte de l’informatique.

De l’impossibilité de disposer de chiffres fiables

Dans son entreprise indispensable d’enfumage communicationnel pour assurer le service après-vente de sa réforme, le gouvernement peut compter sur des chiffres biaisés et flous.

Ainsi, à la fin de la première édition en 2018, Frédérique Vidale n’hésite pas à affirmer que Parcoursup a été une « vraie réussite », se targuant qu’à l’arrivée, 94,5 % des inscrits sur la plateforme ont obtenu une formation. Seulement voilà ; ce chiffre à priori positif ne dit rien des presque 20 % de bacheliers qui ont quitté la plateforme suite à de multiples refus ou à des acceptations ne correspondant pas à leurs attentes (24 % pour les bacheliers professionnels). Pas plus qu’ils ne donnent d’indication sur la satisfaction réelle des lycéens quant à leur affectation, la notion de hiérarchisation dans les vœux ayant été supprimée. Il est alors impossible de savoir si les lycéens ont bénéficié de l’orientation souhaitée, ce qui était l’objectif de la réforme.

Rebelote en 2019 lorsque le gouvernement affirme que seulement 2 600 bacheliers se retrouvent sans affectation à la rentrée. Encore une fois, rien n’est dit ici sur la satisfaction réelle des élèves ni des « éjectés du système ». Pas plus qu’il n’est alors fait mention de la part du gouvernement des quelque 50 000 élèves qui ne connaissaient pas encore leur affectation durant les vacances scolaires et n’ont ainsi pas pu préparer convenablement leur rentrée.

Ainsi, le système Parcoursup risque d’apparaître comme un des grands naufrages d’un gouvernement dans l’incapacité de répondre aux aspirations de la jeunesse. En apportant une réponse purement comptable à la problématique pourtant centrale de l’orientation, Emmanuel Macron hypothèque l’avenir de nombreux lycéens. Et ce ne sont pas les maigres ajustements de 2020 qui viendront enrayer cette spirale.

Parcoursup saison 3, c’est parti. Faites vos vœux, rien ne va plus.