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Philippe Perfettini : “Napoléon se proclame des conquêtes de la Révolution sans renoncer à l’Empire et à la collaboration avec les élites”

À Ajaccio, sa ville, Napoléon est partout ; le bicorne et l’aigle impérial font partie du paysage et l’empreinte des Bonaparte est omniprésente et sans doute impossible à effacer. Philippe Perfettini, directeur des collections napoléoniennes du musée du Palais Fesch à Ajaccio et auteur du livre « Napoléon : Punk, dépressif… héros » qui propose un portrait original de l’Empereur, a accepté de répondre à quelques unes de mes questions pour l’Avant-Garde : 

Quels étaient les rapports de Napoléon avec la Corse, Pascal Paoli et l’éphémère République de Corse, morte quelques mois avant sa naissance ? 

Napoléon et la Corse, c’est tout un poème, souvent tragique. On peut résumer ses rapports à son île natale en trois phases : de 1769 à 1793, de 1799 à 1815 et après 1821. Durant la première partie de sa vie, Napoléon grandit à Ajaccio et son départ sur le continent ne fait qu’accentuer sa “corsitude” tant il n’arrive pas à s’intégrer à la société française. Ses ambitions sont insulaires et il vit dans le culte de Paoli, qui est son père spirituel, et de son œuvre. Les choses se gâtent entre les deux hommes lorsque Paoli rentre en Corse en 1790 jusqu’à la rupture définitive en 1793. Lorsque Napoléon prend le pouvoir en 1799, il a un plan pour la Corse qu’il souhaite voir intégrer de façon stable et pérenne à la France qu’il gouverne. Pour cela, il nomme André François Miot au poste d’Administrateur général de la Corse et auteur des fameux arrêtés qui portent son nom. Si les projets de Napoléon sont louables, la prise de fonction du Général Morand à la suite de Miot gâche tout. Morand exerce un pouvoir sans pitié sur l’île et est responsable de la mauvaise image du régime napoléonien en Corse. 

Toutefois, à partir de 1821, la légende napoléonienne s’empare de l’île comme de l’Europe entière. Comme toujours, on trouve toutes les qualités du monde à ceux qui viennent de mourir et comme l’écrit Chateaubriand : « Bonaparte appartenait si fort à la domination absolue, qu’après avoir subi le despotisme de sa personne, il nous faut subir le despotisme de sa mémoire ». Cela se manifeste en Corse essentiellement grâce au cardinal Fesch et à Napoléon III qui font d’Ajaccio un lieu de pèlerinage napoléonien incontournable grâce à l’ouverture de musées, à la construction de la chapelle impériale et à la mise en valeur de la statuaire publique.

Que sait-on du caractère de Napoléon Bonaparte ? 

La littérature sur le caractère de Napoléon est sans fin. Beaucoup écrit sur son génie , ses visions, son sens de l’anticipation et de l’adaptation, plus encore sur sa personnalité. Tour à tour paranoïaque, séducteur, provocateur et mégalomane, naturellement. Afin d’offrir une vision globale de son caractère, il s’agit de remonter à l’enfance lorsque sa mère le décrit comme un séducteur né (les yeux d’une mère se trompent parfois), un amoureux de mathématiques, un querelleur, et un enfant débordant d’énergie. Le caractère s’affirme pendant ses études lorsque se révèle sa force de travail, mais tout ce qu’il a de génial éclate à partir de 1796 et la première campagne d’Italie. Il y montre également son caractère de meneur d’hommes hors-normes avec un don pour le commandement. Cette énergie, apparemment sans limite, qui le caractérise et constitue “le plus puissant souffle de vie qui jamais anima l’argile humaine” selon Chateaubriand, est également une des causes de son échec lorsqu’elle se transforme en fuite en avant avec la guerre à outrance qui le mène à la chute.

Beaucoup de gens mettent en avant le fait que Napoléon était un homme brillant, pourrais-tu nous expliquer pourquoi plusieurs de ses contemporains le considéraient comme un génie ? 

« Certes, c’était un être d’ordre supérieur » Voilà comment Goethe définit Napoléon lorsqu’il en parle à Eckermann. Hegel le décrit comme « l’âme du monde » et Victor Hugo dit « il avait dans son cerveau le cube des facultés humaines ». Comme il serait malhonnête de nier l’intelligence de Goethe, d’Hegel et de Victor Hugo, il faut donc bien se plier à l’évidence quant aux capacités hors-normes de Napoléon. Mais en quoi cette supériorité consiste-t-elle?La faculté la plus célèbre de Napoléon est sa science du combat, à tel point que son rival Clausewitz le qualifie de “Dieu de la Guerre en personne“. Effectivement, jusqu’à la campagne de Russie, il est quasiment impossible de le mettre en échec. Mais, ce n’est pas ce que j’estime être le plus remarquable car, comme le dit Maître Yoda, « Personne par la guerre ne devient grand ». Sa plus grande qualité à mes yeux est d’avoir compris comment mettre en place le bon système pour rendre effectives les grandes idées en germe depuis la Révolution. Il avait une vision, un plan, pour faire de la France le plus grand pays du monde et sait surtout s’entourer des meilleurs. N’oublions pas qu’il est militaire de formation, il n’est ni juriste, ni politicien, ni économiste… et pourtant, il sait créer les conditions favorables pour construire ses fameuses “masses de granit” sur lesquelles nous vivons encore aujourd’hui : Banque de France, Conseil d’Etat, le corps préfectoral, les lycées et surtout, toute la codification du droit avec le code pénal, le code de procédure pénale, le code du commerce et, bien entendu le code civil. A ce sujet, Napoléon dira d’ailleurs :  « Mais ce que rien n’effacera, ce qui vivra éternellement, c’est mon code civil ». Même si ce n’est pas que le sien…

Mais la Révolution Française a-t-elle eu une influence sur la façon de gouverner de Napoléon Bonaparte ? 

« Citoyens, la Révolution est fixée aux principes qui l’ont commencée. Elle est finie ». Ainsi s’achève la présentation de la Constitution de l’an VIII devant le Sénat le 15 décembre 1799. Le général de la République Bonaparte est désormais Premier consul suite au coup d’État du 18 brumaire. En l’espace de dix ans, il passe de petit soldat sans avenir en Corse à général auréolé de gloire avant de devenir chef de l’État à trente ans. C’est l’histoire d’un homme qui a changé le destin qui avait été écrit pour lui et en cela, il est le fils de la Révolution. A Sainte-Hélène, Napoléon se proclame se proclame d’ailleurs Messie de la Révolution, mais qu’en est-il durant l’exercice de son pouvoir? Cet héritage révolutionnaire, il est le premier à le reconnaître : « J’ai consacré la révolution, je l’ai infusée dans nos lois ». Toutefois, l’emploi du terme “finie” dans la présentation de la Constitution de l’an VIII révèle à lui seul toute l’ambiguïté du rapport entre Napoléon et la Révolution. S’agit-il de prendre le mot dans le sens de “terminée” avec l’instauration d’un régime qui devient de plus en plus autoritaire ou dans le sens de “parfaite” dans la mesure où, effectivement, il a «  refermé le gouffre anarchique et débrouillé le chaos », selon ses propres paroles ? Napoléon est un enfant du siècle des Lumières, il baigne dans cette culture qui influe évidemment sur le fond de sa pensée et de son action. 

Est-ce vrai que pour beaucoup, l’Empire a été un moyen de perpétuer les idéaux de la Révolution Française ? 

Ici aussi, le sujet est très ambigu. Comment peut-on consacrer les idéaux de la Révolution en instaurant un nouveau régime autoritaire avec une transmission héréditaire du pouvoir ? Je pense que c’est en 1815, lorsqu’il revient de l’île d’Elbe pour l’épopée des Cent-jours, qu’il reprend à son compte l’héritage révolutionnaire qui avait été noyé depuis la proclamation de l’Empire. Il écrit à cette époque :  « Il faut reprendre les bottes de 1793 », sous-entendu, il faut à nouveau sauver la France de l’agression des puissances étrangères et de la remise sur le trône d’un Bourbon. N’oublions pas que Napoléon, qu’il le veuille ou non, reste un homme du peuple et que c’est ce qui fait sa popularité. En 1815, il se proclame donc le défenseur des valeurs et des conquêtes de la Révolution, bafouées par l’étranger, et surtout par la dynastie des Bourbons . Il en appelle alors au peuple et, comme il le dit lui-même, « à l’armée jusqu’aux capitaines » car il considère que les élites l’ont trahi. Pourtant, il ne renonce pas à l’Empire, et ne renonce pas non plus à la collaboration avec les élites (libérales, notamment). Ce sera l’échec des Cent-Jours, et aussi l’expression de cette contradiction insoluble, chez Napoléon, dans sa relation avec la Révolution.

D’un point de vue institutionnel peut-on dire que l’Empire était en avance par rapport aux autres puissances européennes ?

Chateaubriand résume tout : « Alors s’opère dans le monde un changement absolu : l’homme du dernier siècle descend de la scène, l’homme du nouveau siècle y monte ; Washington, au bout de ses prodiges, cède la place à Bonaparte qui recommence les siens. Le 9 novembre, le président des États-Unis ferme l’année 1799 ; le premier consul de la République française ouvre l’année 1800 ». C’est à ce moment-là que la France va prendre de l’avance sur les autres pays en lançant une campagne de modernisation des institutions sans précédent. La France avance, et avance vite. L’Empire est l’héritier du Consulat. Mais l’élément déclencheur de la modernité française reste la Révolution qui n’a pas encore frappé les autres pays et c’est bien pour cette raison que les monarchies européennes font la guerre contre la France jusqu’en 1815.