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INTERNATIONAL

Pologne, ce que cache le bras de fer avec l’Union européenne

La décision de l’Union européenne du 20 décembre dernier d’activer l’article 7 du Traité de l’UE contre la Pologne, marque une nouvelle crispation des instances bruxelloises dans leur bras de fer avec les nationalistes polonais. Ce bras de fer peut-il conduire à un Polxit ?

Nous habitons en France, dans une nation qui garantit l’État de droit et qui est habituée, de par son poids politique à peser dans les débats européens comme internationaux. Notre nation a été une des fondatrices de l’Union européenne, si les Français se sentent, à raison, dépossédé d’une part de leur souveraineté par des prises de décisions de Bruxelles, la bourgeoisie nationale est loin de les subir. Quoiqu’en disent certains petits candidats de partis à l’ascension pas si fulgurante (malgré le silence des médias) cette perte de souveraineté en France est moins liée à l’Europe en elle même qu’à une mainmise bourgeoise sur le jeu politique.

Les aspirations d’indépendance des pays d’Europe de l’Est

De l’autre côté de l’ex-rideau de fer, les choses sont différentes. On parle de pays dont la formation ou les frontières définitives peuvent être relativement récentes, la formation d’un État tchèque et d’un État slovaque par exemple n’est pas du tout, même à l’heure actuelle, une évidence pour tout le monde. Concernant la Pologne, elle est depuis des siècles un État tampon entre Europe de l’ouest et Europe de l’est, entre zones d’influence germanique et russe. C’est un État dont les frontières ont été fixées en 1945 par les Alliés et qui de par son histoire est très sensible à la notion de souveraineté.

Il faut dire que l’histoire récente du pays ne l’encourage pas à se plier aux directives ne venant pas directement de Varsovie. Pour rappel la Pologne, qui fut jusqu’au XVIII siècle une monarchie constitutionnelle puissante, a été annexée par les empires russes, autrichiens et prussiens puis allemands entre 1795 et 1918. Elle a ensuite connu une brève indépendance avant d’être envahie en 1939 puis de devenir un “État satellite” soviétique en 1945, ce dont le pays s’est défait en 1989. La Pologne c’est aussi 30 millions d’habitants, la première économie d’Europe centrale (hors Allemagne) et une identité culturelle forte. Beaucoup de  Polonais se fédèrent autour de leur État ou de leur Église face aux “envahisseurs” dont on peut comprendre qu’ils se méfient un peu plus que nous au vu de l’histoire du pays.

Ainsi, ce qu’il faut bien comprendre c’est d’une part que le pays considère que les Russes à l’est sont des rivaux mais également les Allemands à l’ouest ! Par ailleurs la distinction est de moins en moins faite en Pologne (comme dans les autres pays d’Europe centrale) entre Bruxelles et Berlin, ce qui n’est pas étonnant puisque l’Allemagne considère depuis longtemps cet espace comme son pré carré. A défaut de coloniser outre mer comme l’ont fait la France ou l’Angleterre, l’Allemagne a étendu son influence à l’est et, de même que la Françafrique persiste malgré la fin officielle de la colonisation, la domination allemande sur l’Europe centrale est une vieille tradition qui a refait surface avec les années 1990.

Par ailleurs, d’autres pays ont fait de cette zone leur terrain de jeu, dont par exemple la France qui a massivement délocalisé sa production dans des pays comme la Pologne ou la Bulgarie. De fait, le capital économique de ces pays est massivement étranger, ce qui pose un problème de souveraineté économique, dont les gouvernements précédents (dans le cas de la Pologne les libéraux centristes de Platforma Obywatelska – en français Plate-Forme Civique) sont largement tenus pour responsables. Ces pays pourtant très riches et particulièrement productifs sont très sujets à la précarité et évidemment au chantage à la délocalisation de la part de grandes multi-nationales qui n’affichent pas vraiment leur intérêt pour les travailleurs.

Voilà pourquoi ces nations, modestes en comparaison des puissances occidentales, se replient sur elles-mêmes et plongent dans un nationalisme et une méfiance de l’étranger extrêmes. S’il faut chercher la cause de la montée des populismes d’extrême droite en Europe centrale et orientale, elle est sans doute à chercher par là.

La dérive autoritaire du gouvernement polonais

C’est dans ce contexte que la Pologne a récemment annoncé une série de réformes de la justice qui selon Bruxelles mettent en danger l’Etat de droit. Cette affirmation semble tout à fait véridique puisque ces réformes vont (entre autres) placer la justice sous contrôle direct des politiques, ce qui est une atteinte à la notion de séparation des pouvoirs théorisée par Montesquieu il y a déjà près de trois siècles et qui semble aujourd’hui une évidence pour tout Etat de droit un minimum soucieux des libertés.

En conséquence, Bruxelles a déclenché l’article 7 du traité de l’UE qui peut déboucher à une suspension du vote de la Pologne dans les instances européennes (ce qui va sans doutes faire trembler un pays eurosceptique qui compte bien ne pas suivre les directives européennes). Emmanuel Macron, en qui les Polonais voient un parfait représentant de Bruxelles, n’a pas manqué de condamner Varsovie et de se joindre à Angela Merkel. Cela risque assez fortement de conforter les Polonais autour de leur gouvernement. L’article 7 nécessitant l’unanimité des membres de l’UE, la Hongrie (et l’Autriche ?) devrait de toute façon s’y opposer.

Néanmoins, il serait caricatural de décrire le peuple polonais comme unanimement prêt à renoncer aux libertés et à plonger dans le nationalisme le plus brun avec un enthousiasme stupide. La Pologne a subi beaucoup de revers politiques, aussi bien avec les libéraux  – dont on connaît les succès -, que sous l’actuel gouvernement du parti PiS (Prawo i Sprawiedliwość ou Droit et Justice, arrivé au pouvoir en 2005), qui a lui aussi montré ses limites et qui n’a pas sorti le pays de la précarité malgré tout son nationalisme. L’abstention aux élections présidentielles de 2015 a atteint 51% et la gauche européiste ne fédère pas.

La gauche marxiste en Pologne est quasiment inexistante du fait de l’histoire du pays, même si nous savons qu’il y a bien sûr une différence entre les encombrants libérateurs russes de 1944 et une révolution prolétarienne. De plus, la politique anticommuniste connaît un nouveau souffle depuis l’arrivée du PiS au pouvoir : les symboles communistes sont interdits et les dirigeants communistes ont été condamnés aux travaux forcés en 2016. Mais c’est surtout un sentiment de défiance globale des idées marxistes et de tout ce qui s’en approche de près ou de loin qui empêche une gauche critique de se constituer, même si la fondation du parti Razem (Ensemble) en 2015, inspiré de Podemos pourrait rebattre les cartes.

Une opposition quasi-inexistante

Les principaux opposants à ces lois judiciaires sont aujourd’hui les magistrats notamment ceux  du KRS (Krajowa Rada Sądownictwa – Conseil national de la magistrature) un organe constitutionnel protégeant l’indépendance de la justice, ainsi que certaines classes intellectuelles mais. Mais dans un contexte de méfiance généralisée à l’égard de ceux qui pourraient faire le jeu de Bruxelles, il faut craindre que cela n’aboutisse pas à grand chose, d’autant que la classe politique polonaise, plus fragmentée que jamais reste largement passive face à ces réformes…

La contestation tend cependant à prendre généralement de l’ampleur, on se souvient par exemple de Piotr Szczesny, l’homme s’étant immolé le 19 octobre dernier à Varsovie pour protester face à la perte des droits civiques. On peut espérer que la jeune classe des diplômés de l’université, en partie moins sensible au populisme du PiS, sache porter un nouveau mouvement contestataire qui pourrait commencer ici puisque ces réformes judiciaires outrepassent directement la constitution du pays de 1997, la constitution post-communiste à laquelle il y a un sentiment d’attachement.

Sauf sursaut de l’opposition, il n’est pas impossible de penser que la Pologne se dirige doucement vers un « Polxit ».