Réforme du bac, recul de l’égalité filles garçons en maths

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Éducation

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Jean-Michel Blanquer a annoncé l’éventualité d’un retour des mathématiques dans le tronc commun au lycée général. Épilogue de plusieurs semaines durant lesquelles acteurs éducatifs et sociétés savantes ont alerté sur les chiffres de l’abandon des mathématiques. Cette annonce, si elle se concrétisait par des actes, marquerait un aveu d’échec important du ministre et de sa réforme du lycée.

Nous vous invitons à lire le premier article sur les mathématiques et la réforme du bac.

En effet, le choix d’abandonner les mathématiques dès la fin de l’année de la seconde ou à la fin de celle de terminale ne répond pas à une distribution hasardeuse. Ce choix est fortement marqué par des inégalités de genre. Jusqu’en 2019 (année de la mise en place de la réforme du baccalauréat), 83 % des filles pratiquaient les mathématiques jusqu’à la classe de terminale, que ce soit au sein de la filière S, ES ou L (en option). En 2021, elles n’étaient plus que 48 % à pratiquer la discipline jusqu’à la fin du lycée. 

Côté mathématiques « expertes », seulement 25 % des filles en 2021 suivent un enseignement de mathématiques de plus de 6 heures par semaine. Elles étaient 45 % avant la réforme.

« 25 ans de reculs sur les inégalités filles-garçons »

Pour l’association « Femmes et maths », cette réforme représente un recul de 25 ans par rapport aux politiques mises en place pour favoriser la place des femmes dans la discipline mathématique. En 1994, les filles ne représentaient que 40 % des effectifs d’une classe de terminale S. En 2019, elles représentaient quasiment 50 % des effectifs, soit un bond de presque 10 %. Avec la réforme du baccalauréat, la part des femmes dans les classes de spécialités mathématiques a chuté à 39 %, ramenant ainsi la proportion des filles faisant des maths « expertes » à un niveau inférieur à 1994. 

Pour Isabelle Gallagher, professeure de mathématiques à l’université de Paris et à l’ENS Paris, directrice de la Fondation Sciences Mathématiques de Paris, la demande faite aux élèves d’abandonner des disciplines toujours plus tôt ne fait que renforcer les stéréotypes de genre, les élèves abandonnant alors « naturellement » les disciplines pour lesquelles ils pensent « ne pas être faits ». 

Or, les mathématiques demeurent une discipline fortement masculine. La faute tout d’abord à des stéréotypes tenaces rattachés à cette matière.

Réputées comme une matière « difficile » et « complexe », les filles vont rapidement se détourner des mathématiques, faisant ainsi preuve d’autocensure vis-à-vis de leur propre cursus scolaire. Les mathématiques pâtissent aussi de la réputation d’une matière compétitive, dans laquelle, plus que dans les autres, il s’agit d’être le meilleur de la classe. « Complexité », « difficulté », « compétition »… Autant de qualificatifs renvoyant dans l’inconscient collectif à des caractéristiques masculines. Intériorisées par les filles, ces stéréotypes auront alors des influences bien concrètes sur leur cursus : abandon plus rapide en cas de difficultés, voire disqualification a priori vis-à-vis de la discipline.

Il faut ajouter à cela une absence de modèles féminins dans les disciplines scientifiques. S’il est aisé de citer des scientifiques de sexe masculin, le même exercice pour les femmes risque vite de prendre fin, une fois cité les noms de Marie Curie et d’Irène Joliot-Curie. Ainsi, la société patriarcale amène les jeunes femmes à se détourner des mathématiques. En leur demandant de choisir dès la seconde les matières qu’elles souhaitent continuer en première et terminale, la réforme du baccalauréat ne pouvait que creuser encore plus le fossé entre les filles et les mathématiques. 

Des conséquences bien réelles 

Loin d’être anecdotiques, ces inégalités dans la pratique des mathématiques ont un fort impact sur l’insertion des femmes dans le marché du travail et, de manière plus générale, sur les rapports de pouvoir dans la société. En abandonnant massivement les mathématiques, les femmes se ferment de nombreuses portes dans l’enseignement supérieur. 

Si elles représentent 86 % des effectifs dans les formations paramédicales ou sociales, les femmes ne sont plus que 27 % dans les écoles d’ingénieurs, 9 % dans les études d’informatique ou encore 31 % dans les filières scientifiques des classes préparatoires aux grandes écoles. 

Ainsi, comme le rappelle l’association Femmes et maths, « en se coupant d’une formation mathématique au lycée, les filles se ferment les portes de la plupart des études scientifiques, qui mènent aux emplois et aux carrières parmi les mieux valorisés ». 

La réforme du bac, en incitant les jeunes femmes à abandonner les mathématiques, les amène à se tourner d’autant plus vers des études dites « féminines », par exemple le soin à la personne, professions parmi les moins bien payées et parmi lesquelles on retrouve le plus de contrats précaires. Le gouvernement aura alors beau jeu de faire de la lutte pour l’égalité salariale un combat prioritaire, cela se cantonnera à des déclarations d’intentions, tant que celui-ci maintiendra une réforme qui éloigne encore plus les femmes de certains métiers parmi les mieux rémunérés. 

Au-delà des enjeux financiers, c’est la question du pouvoir dans l’entreprise et dans la société qui est posée. En plus d’être mieux rémunérés, les métiers issus des filières scientifiques et mathématiques sont bien souvent des métiers de cadres, amenant les personnes qui les exercent à des fonctions dirigeantes. Ici aussi, la réforme ne fait alors qu’éloigner les femmes de ces postes, et maintient alors une domination importante des hommes dans les structures de pouvoir du marché du travail. 

Quel avenir pour les mathématiques ?

Mis face à ce constat, Jean-Michel Blanquer a tout d’abord tenté de discréditer les chiffres, se lançant dans un numéro d’équilibriste dont il a le secret. Chaque parole flirtait avec les fake news. Une fois le numéro raté, celui-ci a fini par concéder qu’il fallait « envisager » une augmentation du volume d’heure de mathématiques dans le tronc commun.

Mais la piste envisagée, à savoir l’ajout de mathématiques dans la discipline nommée « Enseignement scientifique » (physique-chimie, SVT et mathématiques) s’est immédiatement heurtée au scepticisme des associations savantes et des syndicats professionnels.

Ceux-ci revendiquent le retour d’une discipline à part entière dans le tronc commun, permettant à l’ensemble des élèves de pratiquer cette discipline. C’est à cette condition, et à elle seule qu’il serait possible de tenter d’enrayer la spirale infernale mise en place par la réforme de Blanquer, et refaire du combat pour l’égalité fille-garçon dans l’éducation une priorité. 

Le reste ne sera que gesticulations et promesses préélectorales.