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Retraites : deux mois de luttes et un rendez-vous le 20 février

La mobilisation contre la réforme des retraites a fêté ses deux mois. Plus de 60 jours au cours desquels le gouvernement n’est pas parvenu à convaincre qui que ce soit du bienfondé de son projet. Les syndicats appellent à se mobiliser le 20 février prochain.

Une mobilisation à l’ampleur inédite

Les cortèges n’ont pas fait autant le plein que ceux de 2010, cependant la grève dans le secteur des transports a dépassé en durée celle de 1995. Rarement, une mobilisation aura coalisée des secteurs aussi différents. Des avocats aux cheminots en passant par les professeurs et même leurs élèves, c’est toute une population qui s’oppose à un projet de réforme injuste.

Au-delà des grèves, la mobilisation a aussi pris d’autres formes. Des actions de blocage, notamment sur les ports, mais aussi des plus symboliques. Les marches au flambeau ont ainsi permis à des milliers de salariés ne pouvant pas se mettre en grève de faire entendre leur voix après leur journée de travail. Le passage en heures creuses des compteurs, voir la suspension de tout décompte et le redémarrage des compteurs électriques fermés pour impayés ont été le moyen pour les électriciens d’allier contestation et solidarité.

La durée reste l’élément le plus remarquable de cette mobilisation. Malgré deux mois marqués par des grèves importantes et face à un gouvernement inflexible, la bataille de l’opinion a été largement remportée. Une majorité de Français demande le retrait de la réforme des retraites, une majorité continue de soutenir la mobilisation. Une victoire dans les esprits qui ne se traduit pas nécessairement en rapport de force. Cependant, les journées d’action sont loin d’être désertées, jeudi dernier encore plusieurs centaines de milliers de manifestants défilaient dans tout le pays.

Des syndicats moteurs de la contestation

L’autre enseignement de ces deux mois de mobilisations est le retour des syndicats de salariés sur le devant de la scène. Annoncés morts et incapables d’organiser les aspirations populaires après le mouvement des gilets jaunes, cette mobilisation démontre leur nécessité. Méprisés par le gouvernement depuis le début du quinquennat, décrit comme ringards par une presse aux ordres et peu inspiréee, les organisations de travailleurs se sont imposées comme les principales actrices de la mobilisation.

On ne peut pas cependant dire qu’on est revenu au temps du syndicalisme rassemblé. La désindustrialisation du pays et l’atomisation du salariat sont également passées par là. Cependant petit à petit, on constate un rajeunissement des porteurs de chasubles rouges dans les cortèges, preuve d’une vitalité renouvelée. Si les bastions historiques continuent d’être de grands pourvoyeurs de troupes, les réductions drastiques d’effectifs de ces dernières années dans ces entreprises signifient qu’une part croissante des manifestants provient d’ailleurs.

La division syndicale n’a pas non plus provoqué la chute de légitimité du mouvement. Il faut dire que le gouvernement a fait absolument tout ce qu’il était possible de faire pour ne pas se mettre la CFDT dans la poche. La confédération « réformiste » s’est retrouvée prisonnière de ses contradictions en voulant à la fois défendre l’idée d’une retraite par points tout en s’opposant au projet gouvernemental. Sa position difficilement compréhensible ne lui a pas permis de réellement montrer ses muscles lorsqu’elle a appelé ses troupes à se mobiliser. Pire le faux retrait de l’âge pivot est intervenu trop tardivement pour qu’elle puisse le revendiquer comme sa victoire. La future conférence de financement qu’elle a réclamé risque d’être une nouvelle désillusion.

À l’inverse, les syndicats mobilisés font la démonstration de leur utilité auprès d’un grand nombre de travailleurs. Ils s’affirment également comme acteur crédible de défense des droits des salariés tout en s’imposant comme interlocuteurs obligatoires du gouvernement.

Un gouvernement dans les cordes

Le gouvernement paie chèrement son entêtement. Le ministre Delevoye a été contraint à la démission quelques jours après le début du mouvement. Tête pensante de la réforme, l’ancien haut commissaire trichait depuis le début de son mandat qu’il cumulait avec des emplois et fonctions qui le plaçaient en conflit d’intérêts. Un faux départ dans la défense du projet qui n’a pas été rattrapé par le gouvernement. Les annonces du Premier ministre n’ont d’ailleurs pas imprimé dans la tête des Français. Les explications plus ou moins fantaisistes sur la nécessité d’allonger le temps de travail quand dans le même temps le taux moyen de cotisation baisse ont été particulièrement mal perçues.

La répression policière indigne qui s’est abattue sur des manifestants pourtant calmes a également obligé le gouvernement à s’expliquer. L’envoi systématique des forces de l’ordre sur les piquets de grève ou des actions de blocage a contribué à éloigner encore la police des citoyens. Après une année marquée par des affrontements très violents entre les manifestants des gilets jaunes et les forces de l’ordre, l’exécutif aurait été inspiré de profiter d’une mobilisation nettement plus cadrée pour faire baisser la pression. La stratégie du pourrissement s’est accompagné de tentative de faire monter inutilement les tensions dans les cortèges pour retourner l’opinion. L’échec de ces tentatives et le tollé suscité par des images accablantes pour la police ont même obligé le gouvernement à critiquer certains manquements manifestes de policiers.

À la peine pour défendre son projet, le couple exécutif est de plus en première ligne. Ni la ministre des Solidarités ni celle du Travail n’incarne la réforme portée principalement par le Premier ministre. Le Président est même directement exposé depuis ses vœux durant lesquels il a endossé la responsabilité du projet. Signe de l’impopularité de leur réforme, les enquêtes d’opinion montrent que les popularités du chef de l’État et de celui du gouvernement sont en chute libre.

Une démocratie verrouillée

Le plus paradoxal dans cette mobilisation, c’est que son succès dans la rue dans l’opinion ne trouve pas de traduction dans les institutions. Le fait majoritaire hérité de la Ve république couplé à l’alignement du calendrier législatif sur le calendrier présidentiel conduit à un blocage démocratique. La réforme est rejetée dans la rue, ne trouvent grâce qu’aux yeux des plus fidèles soutiens d’Emmanuel Macron et pourtant elle devrait être largement adoptée sans modification substantielle par une majorité aux ordres.

Une contradiction insupportable qui vient une nouvelle soulignée la nécessité d’un dépassement des institutions de la Ve République. Le discours de la majorité essayant de se convaincre de leur propre légitimité en invoquant les scrutins de 2017, le respect des principes républicains, etc. contraste cruellement avec les aspirations de centaines de milliers de travailleurs à pouvoir décider de leur avenir, décider de ce qui est des valeurs qu’ils produisent, décider de leur droit au repos. Le renvoi à des ordonnances de parties essentielles du texte à venir s’ajoute à cette première contradiction comme un ultime déni démocratique.

L’enjeu de la mobilisation toujours en cours est bien évidemment l’avenir du système de retraite. Le retrait du projet de loi est toujours la revendication phare qui unit une majorité de Français derrière elle. Cependant, un débat sous-jacent est désormais apparu sur le fonctionnement démocratique de nos institutions. L’option référendaire notamment défendue par Fabien Roussel, secrétaire national du PCF et député du Nord constitue une porte de sortie de cette contradiction. Le gouvernement serait avisé de s’en saisir, en attendant les syndicats ont déjà donné rendez-vous le 20 février pour une nouvelle journée d’actions. 


Rédaction
Rédaction
Collectif de rédaction d'Avant Garde