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INTERNATIONAL

Sous le buste de Marx : l’extrême-droite tue

Chemnitz, ville allemande de 245 000 âmes, située en Saxe à la frontière de la République Tchèque sur la chaîne des Monts Métallifères, est devenue depuis le 26 août dernier le théâtre de la guerre idéologique entre l’extrême droite locale ; représentée notamment par Alternative für Deutschland -Alternative pour l’Allemagne, ou AfD ; et la gauche et autres militants démocrates.

Les scènes surprennent dans un Etat de droit : on assiste à des batailles urbaines, des rixes, des ratonnades, des pogroms, des chasses aux réfugiés…

Sans aller directement au point Godwin, il faut quand même reconnaître que les événements laissent une image de Déjà-Vu pour nos chers voisins du Pays de Goethe.

Et a à la fin c’est l’Allemagne de l’Est qui perd

La ville de Chemnitz se trouve en ex-Allemagne de l’Est. D’ailleurs, elle s’appelait à cette période Karl Marx-Stadt (la ville de Karl Marx, tradition soviétique oblige). C’est d’ailleurs l’image la plus saisissante: des militants aux idées nationalistes se réunissent devant l’imposant buste du fondateur de la Première Internationale avant d’aller chasser de l’étranger.  

Cette ville est  un bassin ouvrier assez important depuis la Seconde Guerre Mondiale lors de laquelle l’entreprise automobile Audi y employait des détenus de camps de concentration venus de la Tchéquie voisine. Cette entreprise existe encore. Pourtant, Audi, comme beaucoup d’entreprises du groupe Volkswagen auquel elle appartient, a la fâcheuse tendance à délocaliser en laissant quelques activités annexes, comme ici le montage des moteurs. En Allemagne la précarité au travail est assez prononcée, le SMIC allemand est moins élevé qu’en France (8,84€ contre 9,88€ par heure), le chômage est de plus élevé en Saxe (6,2%) . La ville comme le Länder, sont également particulièrement en retard en terme d’infrastructures. L’accueil d’une partie certes négligeable des populations réfugiées a été perçu comme trop élevé par une région qui n’a jamais été gagnante dans le processus de réunification. Bien au contraire, alors que l’Ouest du pays a connu un essor considérable en terme de développement, l’Est est resté à la traîne.

C’est donc sur ce terreau que prospère l’AfD, parti particulièrement populaire dans la Saxe puisqu’il est crédité à quasiment à 27% dans les sondages, soit deux fois plus que la moyenne nationale. Premier élément : l’AfD, comparé à son homologue français le Rassemblement National et malgré le fait que ce soit le troisième groupe au Parlement n’est pas un parti qui joue autant les premiers de cordées au niveau national. La constitution allemande, appelée Grundgesetz privilégie beaucoup les accords et consensus et laisse peu de places à l’expression des “petits et moyens partis” dans la pratique du pouvoir. Cependant, dans certaines régions, et particulièrement en ex-RDA, l’AfD fait office de premier parti d’opposition. Le mouvement d’extrême-droite dans l’Est du Pays y est très fort mais surtout très militant, structuré certes autour de l’AfD, mais aussi de souches néo-nazis comme le Nationalsozialistischer Untergrund (NSU, le souterrain national-socialiste, groupe terroriste). C’est d’ailleurs ce dernier qui s’amuse à créer un climat de terreur en organisant des rixes, des chasses à l’homme.

Un mouvement populiste aux accents passéistes

Le paysage politique allemand connaît un bouleversement qui semble dépasser la seule montée de l’extrême droite.  La charismatique présidente du groupe parlementaire de gauche radicale Die Linke (la gauche, tout simplement) Sahra Wagenknecht vient d’annoncer qu’elle fondait un mouvement appelé Aufstehen (Résister). Elle mêle un programme social très marqué à gauche (augmentation générale des salaires par exemple) avec une critique sévère des lois concernant l’immigration en Allemagne, sans contester le droit d’asile ni appeler à l’expulsion des réfugiés sur place. Elle propose notamment des contrôles plus fermes des frontières allemandes.

Son programme n’est pas sans faire appel à une certaine dose de nostalgie vis à vis de l’ancienne République démocratique allemande (RDA). La réunification ayant été autant marquée par l’ouverture des frontières que par l’arrivée d’un fort taux de chômage à l’Est.

Selon son site internet, en une journée, déjà 100 000 personnes ont décidé d’adhérer à ce mouvement. Cette statistique extrêmement impressionnante doit être expliquée par le fait que la proportion de l’engagement politique dans la population allemande est quand même plus fort qu’en France, si bien que des gros partis tels le SPD (Sozialdemokratische Partei Deutschlands, Parti Social-Démocrate d’Allemagne) peuvent avoir encore jusqu’à 500 000 adhérents déclarés.

Son objectif est simple, dans une partie du pays totalement sinistrée, le programme est de répondre plus facilement aux attentes du peuple. Ce mouvement est profondément populiste, cependant il s’agit de ne pas répondre à la facilité en disant qu’il marche sur les plates-bandes de l’extrême-droite. Si le sujet de la fermeture des frontières crée des frictions au sein de la gauche, il faut voir que ce sujet n’est pas du tout traité par celle-ci en Allemagne, et particulièrement Die Linke. De plus, la culture politique n’est pas la même à l’Est qu’à l’Ouest de l’Allemagne.

Les fruits d’une réunification en forme d’annexion

En 40 ans d’influence soviétique, la RDA a été un régime aux frontières totalement fermées. Comment ne pas voir l’influence de cette manière de voir dans un pays qui a connu un mur entre deux parties de sa capitale et de son pays. Cette mesure n’est donc pas mûe par des intentions racistes, mais par une vision passéiste, fortement marquée par l’orthodoxie affichée de la leader Sahra Wagenknecht qui a toujours été attaché à la République Démocratique Allemande. Ce sentiment de nostalgie, partagé par une partie de la population allemande, est donc le facteur que cherche la députée pour trouver un électorat à l’Est.

Au fond, le problème est celui d’un pays qui, il y a quasiment trente ans, a fait le choix de se réunifier, alors que les autorités locales ont toujours refusé pour des raisons politiques cette option. Cette réunification n’a jamais eu lieu et les fractures sont encore visibles aujourd’hui.

La fête nationale allemande est le 3 octobre, date anniversaire d’une Allemagne enfin réunifiée sous l’égide de la démocratie libérale. En tout cas c’est comme ça qu’est dépeinte l’histoire. Mais comme il ne faut jamais faire confiance aux capitalistes qui raconteront toujours l’histoire à une sauce au goût douteux, il faut comprendre la dynamique de cette période.

Entre 1949 et 1990, il y avait deux pays: la République Fédérale Allemande (RFA), et la République Démocratique Allemande (RDA). En 1990, les Allemands sont appelés à un référendum à propos d’une réunification allemande notamment suite à l’euphorie qui marque la chute du Mur de Berlin. Pourtant, dans les faits, on assiste à un avalement de l’Est par l’Ouest : la RDA disparaît au profit de l’unique RFA et sa Grundgesetz, constitution inspirée de celle qui est rédigée aux Etats-Unis.

La suite est classique dans tout l’ex-”bloc soviétique”: précarisation des populations locales en démantelant manu militari le modèle social, créant un appauvrissement spectaculaire. La situation n’a profité qu’aux grandes entreprises ouest-allemande, récupérant les usines à moindre frais et les gérants à leur compte, comme par exemple Volkswagen qui obtient la gestion des usines automobiles de Chemnitz. Tout ça, bien évidemment, sur le dos du contribuable qui a vu ses impôts exploser, créant, malgré la réunification, un sentiment d’iniquité de traitement.

En Allemagne, une expression est consacrée à ce propos: Le Mur dans la tête. Si dans les moeurs cette réalité est surtout visible chez les populations nées avant 1989, dans les institutions, et malgré le fait qu’Angela Merkel vient de l’Est, ce sentiment n’a pas du tout changé. Alors qu’un vaste programme de “modernisation” de l’Est a vu le jour notamment sous le mandat de Gerhard Schröder (1998-2005), le retour de la droite allemande au pouvoir par Merkel et la crise de 2008 a vu un moratoire sur ces mesures. Dix ans après, les infrastructures ne sont pas rénovées et et persiste donc une véritable disparité entre l’Est et l’Ouest.

D’où ce sentiment d’Ostalgie (la nostalgie de l’est, les allemands aiment beaucoup les mots valises) représenté par l’excellent Good Bye Lenin. Malgré la réunification et la victoire de la “liberté face au communisme”, le niveau de vie et la sécurité des Est-Allemands lui n’a guère bougé depuis les années 90 et reste globalement pire que sous la RDA. La RDA qui, rappelons-le encore une fois, fut un pays fermé et n’a jamais connu d’afflux d’immigration comme à l’Ouest.  

L’échec des politiques de l’Union européenne

On le sait, le Capital, n’a aucun scrupule à s’appuyer sur les groupuscules fascistes, quitte à ce que la bête échappe à la main du maître, malgré l’histoire très tourmentée de l’Allemagne vis-à-vis du fascisme. Les autorités à l’Ouest, pour déstabiliser l’Est, ont toujours constitué des groupes terroristes d’obédiences nazies. Ces mêmes pratiques n’ont pas changé depuis. Les autorités venant de l’Ouest devenant les autorités locales -par la force de la démocratie et de l’assentiment populaire- qui, pour asseoir sa mainmise, ont toujours fait preuve de collusion avec l’extrême-droite. A Chemnitz et dans la Saxe, il n’y a aucune exception à la règle, où la droite (représentée par Christlich-Demokratiche Union Deutschland, CDU, le parti d’Angela Merkel) a toujours eu un regard plutôt bienveillant vis-à-vis de l’extrême droite.

Si aujourd’hui les événements à Chemnitz sont les marqueurs de l’échec du libéralisme européen et des errements de la gauche, l’heure n’est plus de comprendre mais d’agir.

Ce qu’il se passe à l’Est pourrait prendre le nom du livre de Gabriel Garcia Marquez : « Chronique d’une mort annoncée ». Les politiques libérales européennes en matière d’immigration sont un échec. Les frontières sont fermées, à part en Allemagne, dans un pays totalement fracturé. Cette fracture n’est pas un cas unique puisqu’elle rend compte de tous les anciens pays socialistes aujourd’hui membres de l’Union Européenne. Plutôt que la perspective d’une croissance annoncée, ils ont vu surtout la brutale destruction de tout ce qui a été produit pendant des décennies. Ces pays sans repères, ont vu la montée de la même extrême-droite que celle qui fut montée de toute pièce par les puissances occidentales en période de Guerre Froide.

Une politique extérieure à remettre en question

Le vrai problème vient d’une Europe qui n’a aucun scrupule à vendre des armes aux puissances du Moyen-Orient, aux trafiquants d’Afrique, etc. Cet échec est le nid rampant à la peste brune qui prend un écho à Chemnitz. Pourtant, gardons à l’esprit que ce qu’il se passe là-bas n’est que la face émergée de l’iceberg du fascisme. Et si la violence rend les images spectaculaires en Saxe, gardons en tête que ce genre de scène se passe aussi au quotidien en Italie. En France, l’arrestation d’un groupuscule projetant de commettre des attentats islamophobes, ou encore la fusillade raciste de Beaune rappelle que la violence d’extrême droite est toujours présente.

L’Allemagne et sa chancelière, Angela Merkel, se targue d’avoir accueilli un million de réfugiés. Un discours humaniste qui aujourd’hui trouve des limites jusque dans les alliés de toujours de Merkel, pas franchement favorables à ce genre de ligne politique. La CSU bavaroise, menacée sur sa droite fait monter la pression. Rappelons tout de même que malgré la puissance économique allemande, la fécondité des ménages est au plus bas et le pays n’a d’autres choix que d’accueillir des réfugié face au vieillissement de sa population. D’ailleurs, cette même chancelière qui endosse le beau rôle en Europe, est la même qui a déclaré à Reem, réfugiée palestinienne, que l’Allemagne ne peut pas accueillir tout le monde.

En Allemagne, l’heure est à la responsabilité pour la gauche. Aufstehen ne représente manifestement pas une alternative crédible mais répond à un mal-être : la gauche ne parle pas aux classes populaires. Il est temps pour elle d’avoir un nouveau discours en direction des travailleurs et de faire front afin de contrer l’inquiétante montée de l’AfD et de son discours nauséabond. L’Allemagne est le meilleur exemple pour affirmer que s’il n’y a pas d’unité, le risque n’est pas absent de voir le fascisme au pouvoir. Hitler n’a d’ailleurs profité que des divisions de la gauche, tout en organisant, lui aussi, des batailles de rue, des rixes, des pogroms, des chasses à l’homme. Celui qui ne connaît pas l’histoire est condamné à la revivre.