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FRANCE

Zététique et Internet : Interview des créateurs de la “Tronche en Biais”

Le samedi 10 février 2018, lors du Play Azur Festival de Nice, j’ai eu la chance d’échanger avec le vidéaste Acermendax, auteur du blog « La Menace Théoriste » et de la chaîne Youtube « La Tronche en Biais », au terme de cette discussion, il a avec son comparse Vled Tapas eu la gentillesse de répondre à quelques questions pour Avant-Garde.

Bonjour Messieurs, je voudrais tout d’abord vous remercier d’avoir accepté cette interview, avant de vous poser deux questions simples, mais essentielles, pour ceux qui ne connaissent pas encore votre travail : Qui êtes-vous et qu’est-ce que la chaîne Youtube « La Tronche en Biais » ?

Acermendax :Je suis docteur en biologie, fasciné par les pseudosciences et les croyances plus ou moins bizarres que l’humain a au sujet du monde ou de lui-même… Et pour éviter de nourrir des croyances bizarres sans le savoir, j’ai cherché une méthode, cette méthode c’est la zététique (l’art du doute), et en fait c’est la démarche scientifique appliquée hors du labo à toutes les allégations qu’on ne pense pas forcément à tester empiriquement.

La Tronche en Biais est la chaine que j’ai co-créée avec Vled Tapas, Loki Jackal, puis Sisyphe pour parler de ces sujets, et notamment des biais cognitifs : les heuristiques mentales très efficaces pour réagir vite aux situations simples et pour se planter dans les situations complexes.

Vled Tapas : Pour ma part je suis Vled Tapas, musicien et musicologue de formation, qui s’est intéressé à l’esprit critique et à l’épistémologie au contact de Mendax à l’époque où je débutais sérieusement mes recherches dans cette étrange discipline scientifico-artistique qui est, hélas, mâtinée de pseudo-sciences et dans laquelle la méthode scientifique n’est que trop peu enseignée. Et du coup comme j’adorais mon travail, j’ai lancé une chaîne avec de la musique et de la musico qui s’appelle sobrement « Vled Tapas ».

Le 7 Janvier dernier un sondage de l’institut Jean Jaurès et de Conspiracy Watch, en lien avec l’IFOP révélait que huit français sur dix croyaient en au moins une théorie du complot, même si ces résultats sont bien évidemment à relativiser, ne croyez-vous qu’ils pointent du doigt les maux d’une partie de la population française, qui en plus de manquer d’informations, ne fait plus confiance aux médias conventionnels et aux méthodes d’enseignements et de recherches traditionnelles ?

Acermendax : Je pense que ce sondage a été très mal fait et que ces chiffres n’ont pas beaucoup de sens. J’ai eu l’occasion de le dire dans un article.

Douter des informations officielles n’est ni stupide ni inutile. Et les journalistes devraient comprendre que leur métier est en train de changer. Je pense que désormais leur rôle est aussi d’accompagner les usages nouveaux, de donner des repères dans la navigation des citoyens au milieu de flux immenses d’informations de qualités très variables. Sans cela la confiance ne reviendra pas, car elle ne sera pas méritée.

Le 6 décembre dernier vous avez sorti la vidéo « Biologie et orientation sexuelle » dans laquelle vous donniez la parole au neurobiologiste Jacques Balthazart dont les travaux sur l’homosexualité sont contestés par certains de ses collègues. Cette vidéo vous-a-t-elle causé des soucis ? Qu’avez-vous à dires à ceux et celles qui remettent en cause votre travail de recherche à cause de cela ?

Acermendax : Les travaux de Jacques Balthazart ne sont pas contestés par ses collègues, en tout cas pas plus que n’importe quel consensus en biologie. Ils sont surtout contestés par certaines personnes (en général d’abord connus pour être des militants) qui redoutent l’instrumentalisation de résultats scientifiques montrant que des facteurs biologiques ont des effets sur les comportements humains. Leur vigilance est bien inspirée, car dans le passé cette instrumentalisation a eu lieu, mais elle ne devrait pas les autoriser à nier des résultats scientifiques, car ce genre de dérive a aussi eu lieu dans le passé et personne n’a envie d’une nouvelle forme de Lyssenkisme.

Vled Tapas : Nous avons les luttes sociales à cœur et une partie de moi est heureuse de voir l’effervescence autour de ces questions – une partie plus grande, hélas, se lamente de l’image renvoyée par des militants des causes que j’embrasse. Mais je pense sincèrement que la défiance envers la science déssert tout le monde. Les progrès social et scientifique peuvent avancer main dans la main, d’autant qu’on ne le dira jamais assez mais la science est descriptive, pas prescriptive.

D’ailleurs quelles sont vos méthodes de travail ? Comment préparez-vous vos vidéos ?

Acermendax : Je lis la littérature scientifique. Je réfléchis à un angle qui permet de faire passer les connaissances qui m’intéressent. Je contacte des chercheurs pour vérifier que je ne plante pas, je fais relire mes textes par les collègues et quelques chercheurs qui nous font l’amitié de se rendre disponibles. Pour les Tronches en Live c’est plus simple, on invite un spécialiste avec lequel on construit le plan de l’émission. Et par-dessus ça, je suis attentif à la communauté qui nous suit sur les réseaux et dont les critiques et suggestions sont très précieuses pour éviter les erreurs.

Vled Tapas : Je travaille de la même manière, mais beaucoup moins. Acermendax reste l’auteur principal de la Tronche en Biais. Pour ce qui est des tournages, je lis les textes plusieurs fois pour les avoir en bouche, ce qui est un exercice périlleux, croyez-moi, et être prêt à les réciter devant la caméra. En ce qui concerne les musiques, Loki, notre réalisateur bien aimé, me passe commande de ce dont il a besoin et je m’exécute. Je suis un garçon simple.

Vous considérez vous comme des « Chercheurs de Vérités » ? Que pensez-vous de ce terme d’ailleurs ?

Acermendax  : Que ceux qui cherchent les mensonges et à toujours avoir tort lèvent la main ! Personne ? Bizarre.

Vled Tapas : Le soucis de ce terme c’est qu’il est aujourd’hui horriblement connoté.

Blague à part, tu – Acermendax – n’es pas qu’un simple vidéaste, puisque tu as également écrit plusieurs romans, nouvelles, essais et autres pièces de théâtres, qu’est-ce qui t’a poussé à rajouter une corde à ton arc en te lançant sur Youtube ?

Acermendax  : C’est la faute à Vled. Il va vous expliquer ça.

Vled Tapas : J’avoue tout. En fait j’étais déjà sur YouTube depuis un an avec ma chaîne de musicologie et un soir, en discutant avec des camarades vulgarisateurs, je me suis rendu compte qu’il n’y avait personne qui parlait de scepticisme sur YouTube – Je découvrais plus tard que je me trompais puisqu’il y avait Hygiène Mentale. Cela m’a semblé une cause importante à défendre, j’ai donc contacté Mendax, et paf, ça fait la Tronche en Biais !

Je suis actuellement de lire ta pièce de théâtre « Le Marteau des Sorcières » paru en 2016 et que je ne peux que conseiller aux lecteurs de l’Avant-Garde ! Pourrais-tu nous parler de cette œuvre qui est me semble-t-il ta dernière en date ? Et pourrais-tu également nous dire ce qui t’a donné l’idée de mettre une telle opposition en scène ?

Acermendax : J’ai imaginé la rencontre entre deux personnages inspirés de personnages réels. D’un côté Kramer, l’auteur du « Marteau des sorcières » un manuel odieux pour administrer la question [NdlR : torturer] aux sorcières. De l’autre le Dr Janvier, inspiré de Jean Wier, qui contestait le diagnostic de l’inquisition et a préfiguré la psychiatrie en proposant que les femmes (souvent, très souvent des femmes) condamnées n’étaient pas possédées ou maléfiques mais simplement malades.

Dans la pièce, le docteur  voit arriver chez lui une femme en fuite accusée de sorcellerie par ses voisins. Il la protège, mais très vite l’inquisiteur l’apprend et se rend chez lui. Tout l’enjeu du face à face est de disculper Anna sans commettre d’impaire, car nier l’existence de la sorcellerie, c’est être hérétique, et donc courir droit à la mort. Cette pièce était l’occasion de montrer la folie de la pensée extrême, les sophismes infinis qui l’accompagnent, et la difficulté de convaincre ceux qui pensent n’avoir rien à apprendre. Mais je crois aussi que la pièce est drôle par moments.

Depuis le 1er Janvier, les 11 vaccins obligatoires sont désormais obligatoires pour les enfants français, cette décision prise par le gouvernement Macron / Philippe a remis les militants « Antivax » sur le devant de la scène, l’idée que les vaccins en réalité néfastes et inefficaces, semble avoir gagné du terrain et cette cause est en plus de cela défendue par quelques célébrités, Isabelle Adjani pour ne citer qu’elle, que pourrais-tu conseillers à nos lecteurs qui doutent de l’efficacité des vaccins ? Aurais-tu des livres, des études, des vidéos à conseiller à ceux-là ?

Acermendax — Tapez dans votre moteur de recherche tous les mots clés liés aux vaccins et ajoutez « sceptique » ou « scepticisme » et vous tomberez sur de nombreuses ressources.

De plus en plus de jeunes françaises, apprennent et se cultivent grâce à internet et ce en grande partie grâce aux vulgarisateurs dont vous faites partie. Ce rôle de Professeur 2.0 n’est-il pas un peu difficile à remplir ?

Acermendax : Ce n’est pas un métier de professeur. Quand on fait bien le job, on donne juste envie aux gens de se documenter par eux-mêmes pour aller au fond des choses. On fournit des ressources pour se débarrasser de quelques idées reçues, on aide à se mettre le pied à l’étrier sur telle ou telle discipline, mais ça ne remplacera jamais le travail personnel pour qui veut vraiment savoir quelque chose.

Vled Tapas : Le travail de professeur implique un échange avec les élèves. Je considère d’avantage que nous sommes des producteurs de sources.

Comme je l’ai dit plus haut, internet est une source intarissable de connaissance, mais il permet également à certains de diffuser des idées complotistes, réactionnaires ou pires négationnistes. D’après vous quel est le rôle d’internet ? Est-il à l’origine du problème ? Si oui comment pourrait-on changer cela et surtout comment essayez-vous de donner envie aux gens de s’intéresser aux sujets que vous traitez dans vos vidéos ?

Acermendax  : Internet accélère et amplifie ce qui existait déjà. Le bon comme le mauvais. Je n’y connais pas grand-chose, et je constate de manière désespérante que nos élus s’y connaissent encore moins, n’y comprennent pas grand-chose et pensent que légiférer par-ci par-là règlera le problème.

On a besoin que ceux qui savent et surtout ceux qui connaissent les méthodes par lesquelles on accède au savoir occupent le terrain, rendent leurs disciplines attractives, accessibles et visibles. Sinon ce sont les produits frelatés des pseudo-sciences qui vont continuer de rafler la mise et de nuire à beaucoup de monde.

Vled Tapas : Le temps de la science est malheureusement long. Et sur internet, tout doit aller très vite. Il est bien plus facile de propager une croyance fausse que de la réfuter. Internet deviendra une ressource formidable quand on éduquera enfin à l’utiliser au moins.

Si je ne dis pas de bêtises, l’un de vous – Acermendax – a eu la chance d’enseigner la biologie végétale dans quelques Universités de France, alors au vu de son passé, j’en profite pour vous poser une petite question qui n’a pas grand-chose à voir avec votre chaîne Youtube – à laquelle vous n’êtes pas obligé de répondre – mais qui pourrait intéresser certains lecteurs : Que pensez vous de la Loi pour la Sélection à l’Université ?

Acermendax : Je n’ai pas été un lycéen très adapté et studieux. J’ai eu des moments d’échec. Avec une telle loi je n’aurais probablement pas pu étudier à l’Université. Or l’Université a été un moment clef dans ma vie. On m’a donné le temps d’apprendre à apprendre, et le temps de devenir capable de douter et de me documenter méthodiquement.

Si on considère que mon travail actuel est utile, c’est à l’absence de sélection à l’Université qu’on le doit. Il s’agit ici d’une anecdote personnelle qui n’a pas beaucoup de poids face à des arguments scientifiques sur l’intérêt d’une telle loi. Mais de tels arguments existent-ils ? Je n’en ai pas croisé qui m’aient convaincu.

Vled Tapas : Pour donner mon expérience personnelle, j’ai étudié à l’université une discipline qui n’existe pas dans le parcours collège-lycée. J’ai donc eu une réelle épiphanie à ce moment là et mon envie d’apprendre s’y est développée. Comme mon collègue, j’aurais raté une des étapes les plus importantes de ma vie s’il y avait eu une sélection trop sévère.

Encore merci pour ta patience et tes réponses, pour clore cette interview, je vais donc vous poser un pot-pourri de questions aussi banales, que les premières que j’ai pu poser : Un dernier mot ? Pourriez-vous nous parler de tes futurs projets ?

Acermendax :  Nous allons certainement adapter La Tronche en Biais en livre… Je compte sortir une sorte de suite à l’ironie de l’évolution toujours au seuil avec un manuel d’autodéfense contre les arguments anti-évolution. Sur la chaîne, nous allons faire des lives pour parler de croyance et de géopolitique, de publication scientifique et de la question des origines, et niveau épisode scénarisé, nous préparons un documentaire sur un épisode clef de l’histoire des sciences lié à notre bonne ville de Nancy !

Vled Tapas : Du coup moi je vais faire pareil et en plus de ça je vais continuer à faire de la musique, sortir des disques, faire des conférences, des concerts, et enseigner autant que divertir !