Affaire McKinsey : un coup de couteau à la République

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Le 16 mars dernier, Éliane Assassi, sénatrice communiste et rapporteure de la commission d’enquête sur « l’influence croissante des cabinets de conseil privés sur les politiques publiques », remettait les conclusions de celle-ci entre les mains du président du Sénat. 

Un rapport de 417 pages visant à faire la lumière sur un « phénomène tentaculaire ». Celui du recours aux cabinets de conseil privés de la part de l’État sur des dossiers de politique publique. Plusieurs mois d’enquêtes et des dizaines de milliers de documents recueillis démontrent que des dossiers entiers tels que la crise sanitaire, les radars routiers, la réforme de l’aide juridictionnelle ou encore la stratégie nationale de santé ont été sous-traités à ces cabinets privés.

À l’évidence, cela pose un certain nombre de questions. Tant sur la conception qu’a le gouvernement Macron de l’État et de sa souveraineté que sur la dépense des fonds publics. En 2021, l’État a dépensé plus d’un milliard d’euros en prestation de conseil !

Quels « services » et à quels prix ?

Pourtant discrets, ces cabinets sont sortis de l’ombre durant la crise sanitaire avec leur intervention dans la stratégie vaccinale. Or, comme écrit dans le rapport, ce n’était que la face cachée de l’iceberg. Ce sont environ 40 000 « consultants » qui travaillent en France pour ces cabinets, dont le désormais célèbre McKinsey. Bien qu’existant avant le quinquennat Macron, cette pratique est devenue un réflexe depuis 2018. Entre 2018 et 2021, les dépenses de conseil des ministères ont plus que doublé.

D’une part, ces cabinets sont sollicités pour des compétences dont l’État et son administration disposent déjà en interne. D’autre part, ils interviennent sur des questions plus politiques que gestionnaires : 

« en pratique, les consultants sont intervenus sur la plupart des grandes réformes du quinquennat, renforçant ainsi leur place dans la décision publique. » 

Le cabinet Sémaphores se charge actuellement d’accompagner les préfectures dans l’organisation de la mise sous pli et de la distribution des professions de foi pour les élections présidentielles et législatives. Cela fait suite au fiasco de la propagande électorale privatisée des élections régionales et départementales de 2021.

McKinsey: le symbole d’une dérive

Parmi tous les soucis que posent ces pratiques scandaleuses, il en est un en particulier. La relation de dépendance qui peut s’installer entre ces cabinets et l’État. Cette dépendance pourrait s’installer mécaniquement au vu des missions qui leur sont données et notamment sur de l’aide informatique. Par exemple, un montant prévisionnel de 86 millions d’euros entre 2017 et 2026 a été établi avec Sopra Steria et EGIS pour la gestion des radars routiers. Mais le symbole de cette probable dépendance est le recours à McKinsey pour la réforme antisociale des APL de 2019. Près de 4 millions d’euros pour que ce cabinet « contrôle la viabilité des solutions informatiques de la Caisse nationale des allocations familiales ». Emmanuel Macron en est très proche depuis des années au par ailleurs.

McKinsey représente ensuite la « clef de voûte » de la campagne vaccinale. Il représente à lui seul près d’un quart des dépenses en conseil durant la crise sanitaire. Aussi, le cabinet organise durant cette période la journée des agents de Santé publique France par le biais « d’agents de liaison ». Cette omniprésence du cabinet privé dans l’administration publique est d’ailleurs mal vécue par nombre de travailleurs. Parmi leurs missions, ces consultants doivent en parallèle « transformer » l’administration publique en proposant des méthodes inspirées du secteur privé.

De l’argent public, de l’enrichissement privé

C’est enfin le 25 mars dernier que le Sénat saisit la justice pour suspicion de faux témoignage de la part d’un directeur du cabinet McKinsey. Il déclarait sous serment :

« Je le dis très nettement : nous payons l’impôt sur les sociétés en France et l’ensemble des salaires sont dans une société de droit français qui paie ses impôts en France ». 

Mais l’enquête de la commission atteste que le cabinet n’a pas payé d’impôt sur les sociétés en France depuis au moins 10 ans. Encore un nouvel exemple de la fraude fiscale et notamment l’optimisation qui permet par des montages financiers de se soustraire à la politique fiscale de notre pays. 

Certains membres de la direction du cabinet ont des liens forts et avérés avec le président et des membres de l’exécutif. Cela représente un nouveau scandale d’État et prouve le peu de respect pour la Nation et ses finances de leur part. D’un côté des consultations ne menant parfois à aucun résultat ou venant simplement remplacer le travail de fonctionnaires. De l’autre côté des bénéfices juteux évadés au Delaware, un paradis fiscal reconnu.

Quelles conclusions en tirer ?

Qu’en est-il de la relation entre l’État et son administration, entre l’État et ses hauts fonctionnaires ?Comme le rappelle Éliane Assassi, « il n’y a pas au préalable d’intervention auprès de ces fonctionnaires pour savoir s’il y a vraiment utilité du recours à ces cabinets de conseil. ». Il y a de nombreux exemples où les agents publics se sont sentis infantilisés par ces consultants.

Ensuite, la question de la décision se pose. Durant la crise sanitaire, ces cabinets de conseil ont notamment rédigé des notes sous le sceau de l’administration. Rares sont les documents estampillés de leur logo. Certains consultants disposaient même d’une adresse électronique du ministère. De manière concrète, leur rôle est de présenter des scénarios « arbitrables ». Mais la réalité est plus hypocrite : sur trois scénarios par exemple, deux d’entre eux sont impraticables. Les décisions sont donc grandement orientées.

Enfin, la question de la souveraineté et des données. Lorsque des cabinets étrangers sont sollicités par l’État français pour réfléchir aux politiques publiques de celui-ci, que deviennent les données nécessaires au travail des consultants ? Ils déclarent les détruire, mais la réalité paraît encore floue et fera partie des suites de ce dossier.