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Éducation

« C’est la suppression du caractère national du baccalauréat. »

Erwan Lehoux est professeur de SES et membre de la commission école du PCF. Il revient avec nous sur les conséquences de la réforme du bac qui interviendra dès la rentrée 2019.

Quelles sont les principales mesures de la réforme du bac général ?

Le bac passe en partie en contrôle continu. Quant aux autres épreuves elles sont complètement modifiées. Donc on commence par une réforme du bac lui-même qui induit ensuite une modification des trois années du lycée.

S’il y a deux choses à retenir c’est d’abord la mise en place du contrôle continu au bac et d’autre part la suppression des séries. Celle-ci se fait au profit d’un lycée dit  « modulaire » avec des spécialités qui doivent être choisies par les lycéennes et lycéens. Trois en première puis deux en terminale, sur la base d’un ensemble de combinaisons possible.

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Quels sont les conséquences de ces mesures ?

La première conséquence vient de la mise en place du contrôle continu au bac. C’est la suppression du caractère national du baccalauréat. Il n’y aura plus d’égalité entre un bac passé dans un grand lycée parisien ou dans un lycée de centre-ville et un bac passé dans un lycée de banlieue par exemple. Autrement dit, le bac n’aurait plus la même valeur. Ce qui s’inscrit dans la logique de l’ensemble des réformes qui sont menées actuellement par le gouvernement et en premier lieu Parcoursup et la sélection à l’université.

La deuxième chose vient de la suppression des filières au profit d’un lycée modulaire. Les lycéennes et lycéens sont amenés à faire des choix tout au long de leur scolarité en choisissant des spécialités qu’ils peuvent abandonner au bout d’un an au profit d’autres. La logique est d’imposer aux lycéennes et lycéens de faire des choix rationnels en anticipant sur l’avenir puisque chaque choix conditionne le futur des possibles. Du même coup, on oblige les élèves et leur famille à se comporter en « homos économicus », comme disent les économistes, c’est-à-dire des êtres humains calculateurs, rationnels, qui estiment la rentabilité future de leur choix. Les lycéennes et lycéens n’ont plus la possibilité de découvrir une discipline par curiosité ou par goût puisqu’ils devront faire leur choix en fonction de des portes que ça va leur ouvrir plus tard,bien plus encore qu’avant.

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Quels buts poursuit cette réforme ?

Elle s’inscrit dans un ensemble de réformes très néolibérales. En particulier, il y a un vieux projet qui est de diviser la scolarité en deux temps. Le temps de l’école du socle, l’école obligatoire qui va en gros jusqu’à la fin du collège, dans laquelle seraient enseignés ce qu’on appelle les « fondamentaux ». Ou plutôt, ce que le gouvernement et les néolibéraux appellent les fondamentaux, c’est à dire : lire, écrire, compter. Ce qui finalement serait une très maigre culture commune qu’il faudrait que tout le monde ait pour vivre aujourd’hui.

Ensuite il y aurait  un second temps qui irait du  Bac -3 au Bac +3, lycée/licence. Celui-ci ne serait plus obligatoire. Ce serait une toute autre logique qui serait que si l’on veut aller plus loin que l’école du socle, libre à nous. Dans ce cas-là, on n’a plus vraiment la possibilité de s’arrêter au bac, on projette directement la licence. Cette école serait destiné à former des techniciens mais n’est plus ouverte à tout le monde.

Il faut dire un mot sur le bac professionnel. Avant la réforme, c’était un bac comme un autre. La voie professionnelle est en train d’être complètement détruite. Du moins, la voie professionnelle scolaire au profit d’une voie professionnelle qui sera gérée par les patrons. Dans cette configuration, on voit bien qu’on a à la fin du collège, à la fin de l’école du socle, les élèves seront orientés d’un côté ou de l’autre.

Étant donné que ce n’est plus une école obligatoire pour tout le monde, on ne voit pas pourquoi ce serait l’État qui la prendrait en charge. L’État pourra se contenter de prendre en charge l’école du socle et derrière ce qui voudront continuer devront en assumer le coût. Puisque ça leur sera sans doute rentable plus tard en terme de salaire, à eux de faire les bons investissements, à eux de faire les bons emprunts. On en est pas encore là mais c’est aussi dans cette perspective-là qu’on peut penser la réforme.

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Quel contre-projet le parti communiste porte-t-il ?

On a un projet qu’on a intitulé « construire l’école en commun », ça veut dire deux choses.

Premièrement, une construction démocratique avec l’idée qu’aujourd’hui on est encore dans une école qui est très hiérarchique, très bureaucratique. On est certes en train de vivre le passage à une école du « management » mais on ne peut pas défendre simplement un retour à la veille école bureaucratique. On a donc besoin de penser une école dont le fonctionnement serait défini, dans un cadre national, mais par les usagers et les travailleurs. C’est une première chose. Évidemment, cela suppose de sortir des logiques de marché, avec une école 100% publique de la maternelle à l’université.

La deuxième chose, c’est que ce soit l’école de toutes et tous, qui fasse réussir tout le monde, parce qu’on est convaincu que tous les enfants sont également capables. C’est ce qu’on appelle souvent le « tous capables ». Il n’y a pas des différences naturelles, biologiques qui feraient que certains enfants seraient plus intelligents que d’autres. On a simplement des trajectoires différentes, qui font que face à l’école, certains ont déjà de l’avance en raison de ce qu’ils ont pu acquérir dans le cadre familial. Bourdieu appelle cela le « capital culturel ».

Il y a  d’autres enfants qui n’ont que l’école pour réussir à l’école, donc on veut faire une école pour ces enfants-là qui sont les enfants des classes populaires. Ça exige un bouleversement des programmes et une formation des enseignants qui soit tout autre, afin de leur permettre de reprendre la main sur leur métier et de proposer une pédagogie plus explicite, qui évite les prérequis. L’école demande aujourd’hui un tas de pré-requis, c’est-à-dire  qu’elle évalue des choses qu’elle n’apprend jamais. Une fois qu’on aura fait cela, on aura potentiellement des élèves qui arriveront au collège avec tous un bon niveau. L’école ne pourra alors plus remplir la fonction du tri social. L’idée d’une école du socle n’a alors plus de sens. On propose dès aujourd’hui d’allonger la scolarité jusqu’à 18 ans. C’est une mesure qu’on propose de faire dès maintenant, comme une conséquence du « tous capables », mais pas que. Allonger la durée de scolarité nous oblige à penser les choses autrement, c’est donc un levier pour changer l’école.

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Collectif de rédaction d'Avant Garde