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Claire Guéville : “Il faut une adhésion de toute la société à ce qu’est l’école pour que ça fonctionne”

Après l’assassinat terroriste d’un enseignant le vendredi 16 octobre, Avant-Garde est allé à la rencontre d’une enseignante, Claire Guéville, qui est secrétaire nationale du syndicat SNES-FSU en charge des lycées et professeure d’histoire-géographie.

Quel sentiment vient en premier après la terrible attaque qui a eu lieu le vendredi 16 octobre à Conflans Saint Honorine quand on est soit même professeure et à fortiori d’histoire géographie comme la victime ? 

Quand on est prof c’est à la fois un mélange de colère, d’abattement et d’incompréhension, C’est un mélange de sentiments d’autant plus fort que l’on sait que ce que le collègue faisait en classe est exactement dans le même esprit que nous on le fait, c’est de cette manière là qu’on se sent concerné, ça crée un lien immédiat et une émotion extrêmement forte, on fait le même métier et c’est ce métier qui est attaqué.

Les professeurs d’histoire géographie de collège sont aussi professeur d’EMC (éducation morale et civique), matière dont on a beaucoup parlé ces derniers jours. Quels moyens on donne réellement à cet enseignement ?

C’est un enseignement qui a été mis en place en 2013, je le précise parce qu’on le réduit souvent à une réaction aux attentats de 2015, ce n’est pas le cas, ça a été pensé dans la loi Peillon, qui s’appuyait sur quelque chose qui existait déjà : ECJS (éducation civique juridique et sociale) en évacuant tout un pan qui était autour des luttes sociales, des combats pour les droits individuels et collectifs, ça existe toujours, mais ce n’est plus central comme ça l’était. 

Dans un premier temps, l’EMC devait bénéficier d’un groupe à effectif réduit parce qu’avant d’être un enseignement c’est une méthode de travail. On devait mettre en place ce qu’on appelle le “débat réglé” apprendre aux élèves à prendre la parole, à débattre, à se respecter, à progresser dans la réflexion et l’argumentaire. C’était articulé à des moyens : le travail en demi-groupe, mais très rapidement avec la réforme du collège il n’y a plus eu de demi groupe. En lycée c’est le seul enseignement qui bénéficie d’effectif réduit avec des moyens fléchés jusqu’à l’année dernière : ça a été supprimé avec la réforme Blanquer. Je mets au défi quiconque d’organiser un débat réglé avec tous les apprentissages que ça implique avec 35 élèves dans la classe. Donc on peut dire que les moyens ont été réduit de moitié. 

Souvent on appuie, en français, en philo et bien sûr en EMC sur des intervenants extérieur, notamment lors de la semaine de la presse. Mais évidemment quand les espaces d’enseignement se restreignent, ces espaces là de débats avec des intervenants se restreignent. On n’a pas les moyens d’aller au bout d’un programme qui est intéressant et qui devrait servir d’appui. Après j’aimerais dire que l’EMC ce n’est pas l’alpha et l’oméga de la lutte contre les discriminations, contre la radicalisation, ce n’est jamais qu’un enseignement. Il n’est que d’une heure toutes les deux semaines, en classe entière, il faut savoir raison garder. Au total en lycée, c’est 18h annuelles. 

Pour les bacs professionnels la réforme n’a rien arrangé de ce côté ?

La réforme en bac pro a réduit tous les enseignements généraux, tous les enseignements non professionnels, l’EMC est réduite à quasi rien. Par exemple on a plus qu’une heure et demi par semaine d’histoire géographie, c’est du saupoudrage. L’espace où peut se développer un dialogue s’est encore plus réduit. 

Le ministre de l’éducation a longtemps revendiqué “l’école des fondamentaux : écrire, lire, compter”, aujourd’hui il aimerait que l’entièreté des professeurs deviennent des éducateurs à la vie, à la démocratie, à la citoyenneté, etc. Sans que ceux-ci soient formés. Qu’est ce que ce revirement t’inspire ? 

Oui tout le monde doit faire de l’éducation civique, mais j’ose le dire : non tout le monde n’est pas capable de prendre en charge l’EMC, les questions sensibles sur les libertés, la laïcité, etc. Il s’agit d’avoir des formations, la formation continue n’existe quasiment plus. Les valeurs de la république et ces principes, ne confondons pas les deux : la laïcité est un principe, les valeurs c’est la liberté, la fraternité, l’égalité, la devise. Tout cela nécessite d’avoir eu une formation universitaire, d’avoir réfléchi à la question pour être prêt à aborder des thèmes face à des jeunes ou à ses collègues, ça ne s’improvise pas. Or là on est dans une improvisation totale. D’un point de vue réglementaire c’est uniquement les profs d’histoire géo, au lycée c’est tout le monde. Dans les fait ce sont les profs d’histoire géo, souvent les profs de philo pour les questions d’éthique, ou le prof de SES (sciences économique et sociales), parfois le prof de SVT sur les questions de genre. Il peut y avoir une prise en charge transversale de la question mais ce n’est pas le plus fréquent. 

Tout le monde doit s’emparer des questions civiques, oui mais pas n’importe comment, pas sans formation. S’il s’agit d’un enseignement il faut être un peu rigoureux. 

Le président multiplie les annonces de soutiens aux enseignants, disant qu’ils sont les piliers de la nation. Les références aux hussards noirs se multiplient. Après avoir fait preuve d’un mépris total pour les enseignants depuis le début du mandat, ces compliments sont hypocrites ? 

C’est un double langage, ce sont les rois du “en même temps”. Ils ont même déclarés que l’éducation nationale avait été choyée, hors on a une profession qui est dans une crise inédite, à la fois une crise de confiance mais aussi une crise morale. Et cette référence aux hussards noirs, à la troisième république je la trouve dangereuse, parce que ça fait référence à une conception de l’enseignement comme un rouage du pouvoir et de la façon dont il faut domestiquer les populations. Je pense qu’on n’est plus à l’époque de la 3ème république et de son empire colonial où il s’agissait de domestiquer les populations. On est aujourd’hui dans une conception de l’éducation qui libère et qui émancipe plutôt qu’elle ne soumet. L’école de la 3ème république a été libératrice mais elle l’a été contre le pouvoir, il faut en avoir conscience. 

L’école n’est pas imperméable à la société, on a souvent l’impression que professeurs et parents d’élèves ont des intérêts divergents, comment peuvent ils coopérer ?

Dans les textes les parents d’élèves sont associés, pas à l’élaboration des programmes, mais à leur validation. Les programmes passent au conseil supérieur de l’éducation, on vote sur les programmes et on vote avec des représentants de parents d’élèves, mais le Medef aussi, toutes les parties prenantes de la formation des jeunes sont représentés. Le souci, c’est que ces avis ne sont jamais pris en compte, encore moins depuis l’ère Blanquer. Il y a un mépris pour le personnel scolaire mais aussi pour tout ceux qui y sont associés réglementairement. 

Il faut une adhésion de toute la société à ce qu’est l’école pour que ça fonctionne. On ne peut pas faire l’école contre les parents, ce ne sont pas nos ennemis. Par contre il y a des espaces qu’il faut se réserver pour le dialogue à établir avec les parents et ces espaces ils sont de plus en plus dûr à avoir avec le manque de temps, de moyens, et de volonté politique aussi. Et puis quand les enseignants sont dans la difficulté parce que croulant sous les injonctions contradictoires de leur supérieur, c’est très compliqué d’aller voir les parents. Quand on est soi-même pas bien dans son travail, c’est compliqué de le défendre. Les parents, les élus, l’école, c’est l’affaire de tous mais cette affaire de tous doit se gérer de manière cadrée. Pour ça il faut que les espace dédiés soient respectés.

Il y a eu un précédent sur les programmes scolaires, les fameux “ABCD de l’égalité”. C’était en 2015, ça a été retiré sous la pression de lobbies, de gens qui pensaient que leur vision de la religion prévalent sur les lois de la République. 

La rentrée scolaire aura lieu le 2 novembre, un hommage sera rendu. Qu’est ce que vous en attendez ? 

De ce que j’en sais pour l’instant, le ministre a une conception extrêmement verticale de cet hommage. Il y aurait des textes choisis, des choses à visionner avec les élèves, confisquant aux enseignants ce moment. Il appartient aux enseignants de se réunir, de partager leur émotions entre eux d’abord parce qu’elle est grande. Les échanges laissent entendre que le ministère voudrait totalement cadrer la chose. Il y aura une minute de silence obligatoire. Au passage on doit signaler les élèves qui n’obéissent pas à l’obligation. Dans toutes les classes on a des élèves qui défient l’autorité, le contraire serait inquiétant, ça n’en fait pas des radicalisés. Il y a une volonté de pointer les déviants, ce n’est pas possible. 

Donc quand je vois le programme de cet hommage : lecture d’un texte, discussion, je me dis pourquoi pas, mais je ne suis pas convaincue. J’y vois vraiment la confiscation d’un temps aux enseignants qui auraient pu mettre en place leurs propres protocoles dans leurs établissements, on aurait pu leur laisser au moins ce moment là.