Affiche "Da 5 Bloods"
A LA UNE CULTURE

Culture – Da 5 Bloods, de Spike Lee

Spike Lee est l’un des réalisateurs états-unien qu’il est possible de qualifier de “superstar”. Il remplit toutes les conditions pour mériter ce titre : plus de trente ans de carrière dans le cinéma derrière lui, une collaboration active avec plusieurs grands acteurs (comme Denzel Washington, Samuel L. Jackson, Edward Norton, Adam Driver ect ect…), une vision d’auteur forte, une reconnaissance critique et académique largement acquise (en témoigne son Oscar pour le scénario de BlacKKKlansman), un bon succès commercial, et en bonus, un certain look excentrique et un sens de l’humour malin et raffiné. Dans sa filmographie se trouvent les cultissimes Do The Right Thing et La Vingt-Cinquième Heures, et les moins connus mais tout aussi fascinants Malcom X, Jungle Fever, et les clips de They Don’t Care About Us et This Is It de Micheal Jackson. Ses films traitent de la société états-unienne, du racisme, du lien profond et terrible entre les deux, et sa patte de réalisateur se caractérise par, outre une beauté esthétique systématique, une utilisation du montage alterné alliant images du réel et images internes à la réalité du film.  C’est donc un cinéaste du concret, du réel, profondément immergé au sein du monde social dans lequel il vit, qu’il réussit à traduire par le montage, sans un style de mise en scène “documentaire” à proprement parler.

Les Etats-Unis sont en ce moment même traversés par des manifestations anti-racistes de masses et  par des débats politiques concrets sur le passé et présent ségrégationniste des Etats-Unis. La mort de Georges Floyd, tué par un représentant de l’état, a eût un écho dans la société si puissant qu’il dépasse les frontières nationales. Alors quand Spike Lee sort sur Netflix son dernier film, Da 5 Bloods, narrant de vétérans étasuniens noirs de la Guerre du Vietnam qui reviennent les lieux des batailles qu’ils ont menées, l’œuvre dépasse son existence artistique, et devient un point de rencontre entre société et histoire. Mais que dit-elle, exactement ?

Les thèmes classiques de l’horreur de la guerre…

Le concept scénaristique du film prête initialement à sourire. Après avoir combattu il y a un demi-siècle dans la guerre du Vietnam, Paul, David, Otis, et Eddie reviennent en tant que vétérans à Hô-Chi-Minh-Ville, d’où ils repartiront rapidement pour aller s’enfoncer dans la dangereuse, car toujours truffée de mines, forêt vietnamienne pour mettre la main sur un “trésor” perdu. Les scènes initiales du film sont très légères, très joyeuses presque : les personnages ont une franche et profonde amitié entre eux, et malgré leurs âges respectables, se comportent presque comme des adolescents, avec leurs blagues tournant autour du sexe, leur attitude taquine les uns envers les autres, et une certaine excitation pour l’aventure qu’ils vont vivre. Le spectateur comprend rapidement que lorsqu’ils étaient soldats dans la Guerre, ils n’étaient pas si différents : ils n’étaient que des jeunes hommes comme beaucoup d’autres. Ils semblent à première vue ne pas avoir beaucoup changé, après cinquante ans et une guerre difficile. Sauf qu’au contraire, si, ils ont profondément changé. Si toute la première partie du film est plutôt légère, agréable à regarder, parfois drôle et pleine de moments de chaleureuse amitié, la guerre et les traumatismes qui l’accompagnent invariablement ne tardent pas à les rattraper. 

Ces derniers éléments constituent alors de l’un des thèmes centraux du film, qui se dissémine petit à petit partout dans la première partie, avant de prendre violemment le dessus dans la deuxième, à l’image d’un traumatisme qui reste sous-jacent dans l’esprit des personnages, mais qui reste invariablement présent et corrosif, avant de ressortir violemment et de se déchaîner lorsque l’on se l’attend le moins. Spike Lee montre toute l’horreur que la guerre peut avoir sur un être humain, tant bien même il soit rentré au pays après avoir combattu. En ce sens, ce n’est ni le premier ni le dernier réalisateur à avoir adopté ce point de vue, citons par exemple Voyage au Bout de l’Enfer de Micheal Cimino. Spike Lee affirme sans ambiguïté qu’il n’y a rien de glorieux dans cette guerre impérialiste, et s’il s’amuse à reprendre Apocalypse Now et sa célèbre scène de la Chevauchée des Valkyries, héroïsant les G.I., ce n’est que pour montrer ensuite à quel point ces batailles les ont brisées intérieurement.

Un traumatisme que les héros du film vont devoir revivre à nouveau au fin fond de la forêt vietnamienne. Spike Lee choisit de traiter ces personnages de manière plutôt classique, en les travaillant comme des archétypes. Il y a en premier lieu le soldat qui a réussi à se refaire une vie après la guerre, même s’il restera changé à tout jamais par ce qu’il a vécu. Il y a aussi le soldat qui, au contraire, est hanté chaque nuit par ses traumatismes, victime du syndrome du survivant, celui qui culpabilise d’avoir survécu tandis que d’autres sont morts. Enfin, une bonne partie de l’histoire sera centrée sur le soldat “leader”, Norman, intelligent, doté de valeurs morales fortes, et qui inspire ses compagnons d’armes dans les moments les plus difficiles, qui sait ce qu’il faut faire et ce qu’il ne faut pas faire. Le film se fera alors confronter ces archétypes les uns contre les autres, afin de dresser un portrait des vétérans d’une guerre, mais au-delà de ce simple aspect, Spike Lee étend ce traitement archétypal bien au-delà des personnages principaux. Le personnage interprété par Jean Reno, le personnage de Vinh Tran, et de Hedy Bouvier, chacun représente un autre aspect du conflit vietnamien, que ce soit le colonisateur français, le patriote vietnamien loyal à Ho-Chi Minh, où le français anti-guerre.

Au final, le spectateur se rend compte que Spike Lee rejoue la guerre du Vietnam, cinquante ans après qu’elle se soit terminée, où Jean Reno représenterait le colonialiste français, Vinh le patriote vietnamien loyal à Ho-Chi Minh, et Hedy la française choquée par la guerre et qui tente du mieux qu’elle peut d’aider les victimes innocentes. En ce sens, Da 5 Bloods n’est ni le premier film, ni ne sera le dernier, à traiter des traumatismes de guerre des combattants au Vietnam, comme par exemple Voyage au Bout de l’Enfer. Mais il est également possible de  rapprocher Da 5 Bloods à un autre film “culte” de ce même genre et dans le même contexte de la guerre du Vietnam, à savoir le premier film Rambo. Ces deux mêmes films refont un portrait de la guerre, dans laquelle le héros ancien combattant se retrouve piégé au sein d’une forêt dangereuse, à devoir déjouer pièges et embuscades. La différence, et en quelques sorte l’originalité du film, est que là où Rambo accuse les médias, les journalistes, et les politiciens d’avoir saboter l’effort de guerre héroïque des soldats, Da 5 Bloods dresse un point de vue bien différent. 

Da 5 Bloods

Une antithèse profonde au récit états-unien raciste et réactionnaire

Tout au long du film, un rapprochement est fait entre les G.I. noirs et les combattants vietnamiens  aussi bien dans le passé de la guerre du Vietnam (notamment via la radio nord-vietnamienne, que les héros écoutent souvent et qui les informent mieux que leur propre gouvernement) que lors du présent de la quête des quatre vétérans (des anciens vietcong offrent un verre aux anciens G.I. en signe de respect mutuel). Cela se caractérise dès le début par un montage d’archives des manifestations anti-racistes et anti-guerre, de prises de paroles d’Angela Davis, et de Martin Luther King, qui attaquent l’idéologie impérialiste. Spike Lee construit alors un contre-récit, totalement à l’opposé du “mythe” dressé par les Etats-Unis sur la guerre du Vietnam, qui clame qu’il s’agissait d’une guerre juste et morale. Comme le dit Mohamed Ali au tout début, pourquoi devrait-il mener cette guerre pour les États-Unis quand ces derniers l’oppriment parce qu’il est noir, tandis que jamais un seul combattant vietnamien ne lui a proféré des insultes raciales ? 

L’ambition du film, qui se construit conjointement sur deux temporalités, celle de la guerre et celle du présent, est de reconnecter ces deux époques et les luttes antiracistes et anti-impérialistes qui les ont traversées. Cela peut aller de la relation difficile et tumultueuse entre l’un des vétérans et son fils, les deux ayant du mal à se comprendre, et représentant la difficulté de communication entre les anciennes générations et les nouvelles générations, au choix de casting de Chadwick Boseman pour le personnage de Norman, le soldat leader. Ce n’est ni un hasard, ni juste un bon choix de casting : Spike Lee fait ainsi écho au personnage de Black Panther, que Boseman interprète dans les films Marvel, qui a eut un écho très large dans la communauté afro-américaine pour être un super-héros noir noble, dans un traitement respectueux et non-condescendant. Une manière pour Spike Lee de connecter les héros du passés et les masses populaires afro-américaines du présent, de retrouver un héritage de lutte. La quête même des vétérans traduit cette volonté de se relier au passé. En revenant au Vietnam, en revenant sur les lieux où sont morts leurs frères d’armes, ils retrouvent ce qui a fait leur lutte dans le passé, la raison de leur solidarité, leurs valeurs. Spike Lee donne ainsi autant une leçons aux jeunes militants de Black Lives Matter qu’aux anciennes générations, chargées de montrer la voie et de guider. Guidés uniquement par le trésor au début du film, les vétérans devront choisir quoi en faire, s’il faut le garder pour soi, où s’il faut le donner à d’autres frères et sœurs qui en ont besoin, à le partager avec le collectif pour être tous plus forts. Le père devra gérer sa relation avec son fils, et Spike Lee donnera alors beaucoup d’importance à l’amour, au pardon, dans une optique presque de rédemption chrétienne, ce qui est une presque une nouveauté dans sa filmographie. Tout un bagage culturel, également marqué par une très forte utilisations des chansons de Marvin Gaye, un artiste d’une importance culturelle immense et évidente pour la communauté afro-américaine et qui avait également une relation tragique avec son père, qui est transmis à Spike Lee aux nouvelles générations de luttes. Solidarité internationaliste dans la lutte, amour familial sincère entre les générations, courage, sens du sacrifice, rejet de l’égoïsme et des vieilles rancœurs, Spike Lee affirme dans Da 5 Bloods, à travers un film fort, complexe et profond, que toutes ces valeurs seront celles qui permettront abattre le nationalisme, le racisme, l’individualisme, et l’impérialisme si présents aux Etats-Unis.