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“En Bolivie, le triomphe du MAS avec le binôme Arce – Choquehuanca signifie sans aucun doute un triomphe populaire”

Suite à la victoire du Mouvement vers le socialisme (MAS) le 18 octobre 2020 à l’élection présidentielle de Bolivie, Avant-Garde revient avec les Jeunes Communistes de Bolivie sur les perspectives pour Luis Arce et la jeunesse bolivienne, les conséquences du coup d’Etat de décembre 2019 et les défis à venir.

D’abord, pouvez-vous présenter votre organisation de jeunesse ?

Nous sommes la Jeunesse Communiste de Bolivie, branche jeune du Parti Communiste de Bolivie, fondée le 27 juin 1953. Nous organisons les jeunes de notre pays depuis 67 ans. Depuis que notre organisation existe, nous faisons partie intégrante de la création et du renforcement des organisations de jeunesses historiques, comme la Confédération des Élèves de l’Enseignement Secondaire de Bolivie (C.E.S.B.) et ses fédérations départementales, la Confédération Universitaire Bolivienne (C.U.B.) et ses fédérations dans chaque université autonome (1), ainsi que les syndicats de mineurs, d’ouvriers et de paysans, investis par nos militants, pour organiser le peuple dans sa lutte pour de meilleures conditions de vie ; nous jouons un rôle fondamental dans la lutte clandestine contre les dictatures qui ont ravagé notre pays durant plusieurs décennies.

Que signifie pour vous la victoire de Luis Arce et du MAS à l’élection présidentielle?

Le triomphe du MAS (2) avec le binôme Arce – Choquehuanca signifie sans aucun doute un triomphe populaire. C’est un triomphe des travailleurs, des jeunes, des femmes, des organisations sociales, des syndicats, des partis de gauche et de la population en général, qui durant un an de gouvernement dictatorial ont subi des assassinats, des tortures, des incarcérations, des menaces, des procès, l’insécurité au travail, et la corruption. Nos entreprises publiques ont fait faillite à cause de la dictature, et le peuple tout entier a été victime de la pandémie de covid, contre laquelle les putschistes n’avaient aucun plan de défense : nous avons eu des morts dans nos rues, dans nos maisons, aux portes des hôpitaux. Pour finir, nous avons affronté pendant un an ce que nous pensons pouvoir qualifier de pire gouvernement de l’Histoire. Le triomphe du MAS représente donc l’ouverture d’une brèche démocratique importante pour le développement de notre pays.

Quelles ont été les conséquences du coup d’Etat sur vous et votre pays ?

Le coup d’Etat a provoqué un retour en arrière, dans tous les sens du terme, pour notre pays. Du point de vue de l’économie et de la production, le fonctionnement des entreprises a été paralysé, comme l’industrialisation du lithium, la production d’urée, de carton, de papier. D’autres entreprises publiques ont fait faillite, comme la Boliviana de Aviación (3), à la tête de laquelle a été nommé l’ex-directeur d’une entreprise privée concurrente à la BOA. De la même manière, le désengagement de l’Etat a commencé avec des licenciements massifs et la diminution du budget pour les universités publiques. Concernant les autres aspects qui ont affecté durement la population, nous pouvons mentionner le non-respect de la réglementation du travail, qui est à l’origine de nombreux licenciements sans motif, l’intention de supprimer des aides censées éliminer l’extrême pauvreté, et la fermeture des écoles publiques pour l’année. Durant l’épidémie, le gouvernement putschiste – en plus de nombreux cas de corruption dans l’achat d’équipement médical – n’a jamais présenté de plan sérieux pour affronter la pandémie, et au contraire, a expulsé les médecins cubains et a interdit l’achat du traitement cubain et russe pour soigner la covid. En résumé, nous pouvons affirmer que ce gouvernement dictatorial nous a amené à la ruine économique et a coûté la vie à des milliers de Boliviens, qui sont décédés sans que l’Etat ne cherche à agir pour éviter ces morts.

Quel bilan tirez-vous des quatorze années pendant lesquelles Evo Morales était au

pouvoir ? Quelles ont été les principales avancées et les problèmes ?

Dans l’ensemble nous pouvons dire qu’en 14 ans, nous avons récupéré la souveraineté de notre pays, en combinant un processus de souveraineté économique – c’est à dire en redonnant à l’Etat la gestion des ressources naturelles, qui étaient jusqu’alors entre des mains étrangères et privées, et en développant l’industrialisation de ces mêmes ressources, même si c’est encore un peu lent et inefficace – avec un processus de récupération de la dignité de nos peuples indigènes et de la classe ouvrière en globalité ; nous avons commencé l’étape de décolonisation de secteurs importants de la société, que les gouvernements antérieurs à celui d’Evo Morales avaient rendus invisibles, c’est à dire qu’ils ne pouvaient pas faire partie des institutions de l’Etat. 

Nous avons également récupéré notre dignité en tant que pays en mettant fin à la dépendance politique et économique vis-à-vis des Etats-Unis et de l’Union Européenne, dépendance héritée de gouvernements précédents, totalement subordonnés à l’impérialisme nord-américain et européen. Les problèmes sont arrivés dès le premier jour : il faut souligner que depuis l’investiture d’Evo Morales à la présidence, l’impérialisme s’est opposé, à tous les niveaux, à son gouvernement. Mais laissons cela de côté et parlons rapidement des problèmes internes : le MAS, en tant qu’organisation qui englobe plusieurs classes différentes, aussi bien des paysans qu’une bourgeoisie attachée au capital financier, n’a jamais eu une vision assez globale du pays pour construire une alternative au capitalisme, ni n’a envisagé sérieusement la construction du socialisme. Au contraire, au cours des dernières années, il y a eu des rapprochements et des compromis avec les patrons, en laissant les travailleurs en dernière place sur la liste des priorités du gouvernement d’Evo Morales ; il suffit de voir les propositions d’Álvaro García Linera, vice président de Morales, concernant la construction d’un capitalisme andin amazonien.

Comment décrivez-vous l’affrontement avec les capitalistes et contre l’impérialisme en Bolivie?

La lutte contre le système n’est jamais un sujet simple. Actuellement nous devons consolider notre lutte contre l’impérialisme nord-américain, qui a provoqué le coup d’Etat de 2019. Nous devons nous remettre des séquelles que nous a laissées la dictature, reprendre le chemin de l’unité latinoaméricaine et renouer ou initier des relations avec les Etats socialistes comme le Vietnam, la République Populaire Démocratique de Corée, Cuba et d’autres pays qui luttent pour leur souveraineté et leur dignité. Nous n’oublions pas que les Etats-Unis sont un pays en décadence, et en tant que tel, il lancera ses derniers soubresauts avec la force des armes, provoquant des guerres partout dans le monde. Et si nous parlons de lutte contre le capitalisme, la question est d’autant plus compliquée que le MAS n’a aucun plan, intérêt ni perspective de lutte contre le système capitaliste ; nous devons rassembler les travailleurs du pays, sans aucune forme de tutelle, mais en unissant les paysans et la jeunesse. Notre parti doit se préparer à diriger cette lutte.

D’après vous, quels sont les défis de Luis Arce pour le nouveau mandat présidentiel ?

La question est compliquée, le gouvernement d’Añez, qui s’est révélé être une bande de criminels qui ont volé tout ce qu’ils ont pu pendant leur vil et néfaste mandat , nous a laissés sans fonds économiques. Le gouvernement d’Arce doit dans tous les cas redresser l’économie, et cela ne pourra se faire qu’en récupérant toutes les richesses naturelles pour leur donner de la valeur ajoutée dans le processus d’industrialisation de notre pays. Aussi, le

gouvernement doit-il consolider son alliance avec la classe ouvrière, l’éloignement avec celle-ci ayant été un facteur essentiel dans la chute des putschistes. S’il faut dès maintenant établir des liens de travail et de coordination avec des secteurs du privé, il faut prioriser l’union avec la classe ouvrière et générer des mécanismes pour que celle-ci joue un rôle important dans la planification et l’exécution des plans et programmes économiques du mandat d’Arce.

Quelles sont les revendications de la jeunesse bolivienne pour lesquelles vous luttez dans la période ?

Les jeunes travailleurs ont lutté, cette dernière année, pour ouvrir une brèche démocratique, étant donné que beaucoup de jeunes comme Remi Fernandez, Osvaldo Gareca, Patricia Hermosa, Oerestes Sotomayor et beaucoup d’autres camarades ont été emprisonnés sans avoir commis aucun type de délit ; on les a accusés de sédition, de terrorisme, d’atteintes à la santé alors qu’ils n’ont jamais commis que le seul délit de lutter pour des conditions de vie meilleures. Maintenant que la dictature est vaincue, nous les jeunes devons lutter pour corriger les erreurs de la loi sur l’éducation, pour améliorer les infrastructures sanitaires, culturelles et sportives, pour que tous les jeunes bénéficient d’opportunités professionnelles stables et de tous les droits du travail inscrits dans la Loi Générale du Travail (4), il y a donc encore beaucoup de luttes à livrer, mais il reste clair que notre lutte fondamentale et finale vise à construire une nouvelle société plus démocratique et plus juste ; cette société, c’est le socialisme.

Comment voyez-vous la construction d’une société socialiste en Bolivie en opposition au capitalisme et à l’impérialisme ?

Premièrement, nous aimerions préciser que, en tant que marxistes-léninistes, nous admettons le socialisme scientifique comme outil et guide de transformation de la société. Ainsi, nous réitérons que la base de la société socialiste-communiste est la socialisation des

moyens de production, condition sans laquelle on ne peut pas parler de construire le socialisme.

Ainsi, nous croyons que pour parler de socialisme, nous devons réaliser une analyse et une étude scientifique de notre pays, de ses structures et de la corrélation des forces, en regardant sous quelles formes nous pouvons construire le socialisme en Bolivie, qui sans aucun doute a pour antécédent, pour expérience et pour guide le processus de construction du socialisme au 20ème siècle en Union Soviétique, au Vietnam, en Chine, en République Populaire Démocratique de Corée, à Cuba et dans d’autres pays, qui ont commencé à bâtir le socialisme-communisme, et que, malgré les erreurs commises, nous approuvons et nous considérons comme les germes de la création d’un monde nouveau.


(1) Universités publiques. “ Les universités publiques sont autonomes, y compris dans la gestion de leur budget. En plus de leurs ressources propres et des subventions départementales et municipales, les universités publiques sont subventionnées par l’Etat bolivien, notamment grâce à l’impôt sur les hydrocarbures. Par ailleurs, elles sont en mesure de signer des contrats et de recevoir tout type de donation.” Ministère des affaires étrangères et du développement international, ambassade de France en Bolivie, fiche Bolivie, septembre 2016.

(2) Le MAS = el Movimiento Al Socialismo, en français le Mouvement Vers le Socialisme, parti politique bolivien fondé en 1997 et dirigé par Evo Morales.

(3) La Boliviana de Aviación (BOA) est une compagnie aérienne publique bolivienne, créée en 2007 par le président Evo Morales, pour remplacer des compagnies privées.

(4) La Ley General del Trabajo est l’équivalent du Code du Travail en France.