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En Corse, à qui profite la bétonisation et la spéculation immobilière ?

De 2006 à 2016, la population corse a augmenté de 36 000 personnes. Cette croissance deux fois plus rapide que la moyenne française, fait de l’île de beauté la deuxième région la plus attractive de France. L’essentiel de ces nouveaux arrivants venant d’autres départements françaises, certains y voient là une stratégie gouvernementale reposant sur la colonie de peuplement qui aurait pour but de faire progressivement disparaître les valeurs, les traditions ainsi que l’identité corse et de facto le vote nationaliste pour en faire une région comme les autres. 

L’identité Corse, une question centrale de la future élection territoriale ? 

Alors que depuis plusieurs mois le Préfet de Corse Franck Robine et les nationalistes du groupe Pé a Corsica à la tête de la Collectivité de Corse depuis 2015 s’opposent par communiqués de presses interposés et, alors que les élections territoriales approchent, la question identitaire revient avec force sur le devant de la scène médiatique. 

Ajaccio est sans aucun doute le lieu qui cristallise le plus ce débat. D’abord parce que la démographie de la ville ne cesse d’augmenter – de 66 809 habitants en 2011 à 70 917, sans compter la Communauté d’Agglomération qui l’entoure – et ensuite parce que son maire Laurent Marcangeli (ex-LR aujourd’hui DVD) est présenté par les médias comme le principal opposant au duo Gilles Simeoni – Jean Guy Talamoni pour les échéances électorales. 

La réélection de Laurent Marcangeli dès le premier tour de l’élection municipale le 15 mars 2020, a durci la stratégie des nationalistes qui rêvaient alors de faire tomber le bastion bonapartiste, comme ils l’avaient fait à Bastia en 2014. Alors qu’elle avait brillé par son absence entre 2014 et 2020, l’opposition nationaliste divisée est soudainement devenue bruyante. Les conseils municipaux sont devenus des « chjami rispondi » permanents entre le maire et l’avocat Jean-François Casalta, indépendantiste et membre de Corsica Libera. 

La Société Corse face à l’augmentation de sa démographie

L’arrivée massive de populations allogènes dans le pays ajaccien devient la coupable idéale à tous les maux de l’île : la disparition progressive de la langue, la bétonisation de l’île, la précarité… Pour l’opposition nationaliste et indépendantiste tout est de la faute du « français ». 

Interrogé sur la question de l’identité ajaccienne dans le Corse Matin du 26 janvier 2021, Etienne Bastelica, ancien président du groupe communiste à l’Assemblée de Corse et seul élu de Gauche au Conseil Municipal disant très justement que : 

“Certains ont l’impression que nous avons perdu notre âme” (…) “Mais en fin de compte, je pense qu’il ne faudrait surtout pas parler d’identité en opposition avec quelque chose d’autre.”

Et de reprendre : “Ce qui me fait peur, c’est qu’on assiste actuellement au retour de deux notions : celle de jalousie, et celle qui consiste à dire que l’enfer c’est les autres. Ce qui nous arrive, on n’y est jamais pour rien”, lâche-t-il, plein d’ironie, vitupérant sur la puissance de l’argent et ces “chantiers qui poussent au bord des routes”.

La population en Corse et plus spécifiquement dans la communauté d’agglomération ajaccienne n’a de cesse d’augmenter. Néanmoins cette augmentation constante se heurte au fait que la Corse soit une île, ainsi les lieux constructibles se font de plus en plus rares et à Ajaccio, de nombreux espaces verts ont été sacrifiés au profit d’habitations toujours plus imposantes. 

A cette population déjà existante, il faut rajouter les résidences secondaires, occupées que deux ou trois semaines dans l’année. En 2020 on comptait 72 000 résidences secondaires en Corse, 28% du parc de logements de la région, de plus 34% de ces habitations se situent à moins de 500 mètres du littoral. Seuls 37% de ces résidences appartiennent à des résidents corses. Il s’agit notamment d’héritages, de vieilles maisons familiales situées dans le visage familial. 

Cette addition de facteurs, fait que le prix de l’immobilier en Corse a flambé, le prix du foncier en Corse a augmenté de 134% en seulement dix ans ! Rares sont les corses à pouvoir espérer devenir propriétaires et pour ceux qui ne peuvent pas profiter de logements sociaux, il est également difficile de louer à l’année et à un prix abordable. 

Pour lutter contre cela, les nationalistes proposent depuis plusieurs années de créer un statut de résident en Corse. Grâce à celui-ci toute personne voulant devenir propriétaire devrait attendre 10 ans avant de pouvoir le faire. Une mesure phare qui a toujours été condamnée par les communistes. 

Alors que le repli communautaire se fait de plus en plus sentir, que les tags « Arabi Fora » ( « les arabes dehors »), « IFF » (initiales d’« I Francesi Fora » c’est-à-dire « les français dehors ») et sa récente variante « IPF » (« les portugais dehors ») se font de plus en plus nombreux sur les murs de l’île, le statut de résident apparaît comme une réponse idéologique et surtout inefficace. Qui sous couvert d’écologie et de mesures sociales prône avant tout une certaine forme de xénophobie.

Spéculation immobilière et dérives mafieuses 

Bien évidemment que la question des résidences secondaires est à prendre à bras le corps pour lutter contre la spéculation immobilière, de même que l’utilisation de plateformes comme AirBnB par certains corses qui préfèrent louer à l’année scolaire aux locaux afin de pouvoir faire de la location estivale. 

En cela la direction qui a été prise par Ian Brossat à la mairie de Paris pourrait être une bonne inspiration : législation contre AirBnB et encadrement des loyers, ils seraient sans doute bien plus efficaces que la mesure de statut de résident. 

Cette proposition est d’autant plus ironique, qu’aujourd’hui que la plupart des constructions qui poussent ça et là sous les yeux des ajacciens ont été commandés par Patrick Rocca, François Padrona ou encore Antony Perrino, tous originaires de Corse, tous membres du consortium Corsica Holdings déjà propriétaire de Corsica Linea et du journal Corse Matin. 

Les deux premiers sont à l’origine de la construction d’immenses centre commerciaux, ils ont notamment permis à la Corse, d’être la région de France la mieux dotée en terme de m² de surfaces commerciales par habitant, grâce à eux, la Corse peut en effet se vanter d’avoir aujourd’hui 904m² de surfaces commerciales pour 1000 habitants Dépassant ainsi Dijon et le Havre. Un record dont beaucoup se seraient passés. 

Pourtant hormis à Gauche et dans quelques sphères nationalistes qui ne sont pas issues de la majorité en place à la Région, les condamnations contre ces structures, « Made in Corsica » se font rares et la question de l’aménagement de la Corse et de son futur ne semble pour eux pas s’encombrer de la question de la lutte des classes. 

Antony Perrino, pilier de l’économie insulaire et magnat de l’immobilier est incarcéré depuis le 28 Janvier 2021, pour blanchiment en bande organisée, abus de biens sociaux et association de malfaiteurs. Cet emprisonnement est principalement motivé par ses liens avec le grand banditisme et notamment la bande dite du « Petit Bar », qui est aujourd’hui la principale organisation mafieuse de l’île et qui est dans le viseur de la justice depuis plusieurs mois. 

Antony Perrino n’ayant pas encore été jugé, celui-ci est toujours présumé innocent. Néanmoins son incarcération est symptomatique du climat délétère qui règne sur l’île de beauté. De par l’augmentation constante de sa population, la Corse est devenue un véritable enjeu économique. Et dans un milieu aussi lucratif que celui de l’immobilier, les dérives et les manquements à la loi sont nombreux. Les permis de construire litigieux, notamment près du littoral, semblent de plus en plus fréquents et posent la question de la bétonisation et de la protection de l’écosystème insulaire.