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Jérémy Bacchi : « Le sport pourrait peu à peu disparaître des chaînes de service public »

Ce sont souvent des contrats où l’unité de mesure est le milliard d’euros. La bataille pour les droits TV des différentes grandes compétitions de football est toujours âpre. Scandale autour de la chaîne « Médiapro », marchandisation du football à outrance, tentative de création d’une Super Ligue européenne de football… L’actualité footballistique est riche de polémique ou autre scandale financier. 

Jérémy Bacchi est sénateur communiste des Bouches-du-Rhône, membre du groupe d’études Pratiques sportives et grands événements sportifs. Il répond à nos questions sur le football et sa diffusion TV.

Il y a quelques années, le football n’était diffusé que sur une ou deux chaînes. Aujourd’hui il faut souscrire à plus de 4 abonnements pour suivre son équipe. Que s’est-il passé ?

Depuis la démocratisation de l’accès à la télévision, le sport, et plus particulièrement le football, suscite un grand engouement de la part des téléspectateurs·trices. 

En 2020, mises à part les trois allocutions présidentielles annonçant les confinements et déconfinements, neuf des dix plus grosses audiences concernaient une manifestation sportive. L’enthousiasme pour le foot à la télé corrélé au développement des marchés publicitaires et à l’émergence de nouveaux diffuseurs a conduit à une augmentation des ressources financières liées à la diffusion des matchs. 

Dans ce contexte, il est de plus en plus difficile pour les téléspectateurs·trices d’accéder au sport à la télévision. Cette multiplication d’opérateurs a conduit à l’éclatement des diffusions et donc des abonnements à payer. 

Le prétexte de la mise en concurrence pour faire baisser les prix des abonnements n’est qu’un leurre. Dans les faits, les prix n’ont pas baissé. À ce titre, l’exemple de Netflix est évocateur. Ayant le quasi-monopole sur les séries et les films, cette plateforme est en capacité de proposer de bas tarifs. À l’inverse, la mise en concurrence des chaînes sportives ne permet pas à l’utilisateur·trice d’avoir accès aux retranscriptions à moindre coût puisqu’il·elle doit souscrire à plusieurs abonnements pour avoir accès à une programmation correcte. 

Pour illustrer ce propos, je peux également citer le scandale de médiapro, avec les conséquences que l’on connaît. Il a révélé le fossé existant entre les réalités économiques des Françaises et des Français et ces groupes médias gigantesques. 

Au final, suivre son équipe devient quasi impossible pour la plupart des familles qui doivent souscrire à 4 ou 5 abonnements pour suivre les grands événements sportifs ou qui devraient payer 25 euros par mois pour la seule diffusion des matchs de ligue 1. C’est irréel et cela favorise le piratage. À ce sujet, l’exemple de Netflix cité précédemment est le plus parlant pour prouver qu’il existe une corrélation entre le piratage et l’accessibilité tarifaire. En proposant des milliers de films et de séries à moins de 10 euros par mois, Netflix fait chuter le piratage, car il rend une programmation diversifiée accessible même si elle n’est pas totalement gratuite. 

Quelle est la place de l’audiovisuel public dans la diffusion du football aujourd’hui ?

On assiste à une disparition progressive des retranscriptions sur les écrans en clair. Aujourd’hui, même la coupe du monde ou la ligue des champions basculent sur des chaînes payantes. Pour suivre les grands événements sportifs, un foyer doit débourser près de 100 euros par mois pour accéder aux grandes chaînes privées qui se partagent les droits : Canal +, Eurosport, BeIn Sport, RMC sport et Amazon Prime. 

Concernant le football, une étude comparative menée en 2020 montrait que, mise à part l’Angleterre, la France était le pays le plus cher des cinq grands championnats de football pour accéder aux diffusions devant l’Espagne, l’Italie et l’Allemagne. Aussi, lors de la coupe du monde en 1998, aucun match n’était diffusé en crypté. Pour la coupe du monde 2022, qui se déroulera au Qatar (avec tout ce qu’il y a de critiquable dans le choix du lieu), ce ne sont pas moins de 36 matchs sur l’ensemble qui ne seront pas accessibles en clair. Ces chiffres sont parlants. Voilà où nous en sommes. 

Le service public peut-il avoir les moyens de diffuser le championnat français (Ligue 1) ou la Ligue des Champions ?

C’est une question de volonté politique et de la place qu’on veut laisser ou non à la spéculation et au marché dans le sport et dans sa diffusion. 

Aujourd’hui, le budget alloué par l’État, outre le fait qu’il soit insuffisant (0,14 % du budget national), se fait au profit des patrons du football sans aucune contrepartie. C’est scandaleux et c’est surtout un engrenage duquel on ne pourra sortir si on ne s’extirpe pas de la logique spéculative de maximisation des profits. Les clubs eux-mêmes sont entrés dans un système complètement dérégulé et sont à la recherche de la cote en bourse considérant les joueurs comme des actifs financiers. 

Le financement du sport repose principalement, outre les jeux et paris sportifs, sur les droits de retransmission télévisuelle. Dans ce système globalisé, le service public agonise. Récemment, la volonté de supprimer la redevance audiovisuelle, alors qu’il s’agit de l’une des contributions les moins élevées d’Europe, a été annoncée par le Président de la République. Une telle annonce va dans le sens de la réduction des moyens de diffusion du service public. Cette trajectoire est dangereuse à l’heure où l’audiovisuel public fait face à un besoin de financement accru. 

J’en veux pour exemple la fusion des groupes TF1 et M6, à laquelle nous nous opposons, ou encore l’augmentation des droits de retransmission des principaux événements sportifs. Si l’on continue en ce sens, le sport pourrait même peu à peu disparaître complètement des chaînes de service public. C’est très inquiétant, surtout pour les ménages les plus modestes qui n’ont que le service public.

Quels sont les leviers immédiats pour rendre le football à la télé plus accessible aux classes populaires ? 

Nous avons passé une grande partie de l’année à travailler sur le projet de loi de démocratisation du sport. Si on peut y noter quelques améliorations pour la pratique, il est regrettable que ce texte n’apporte rien sur l’accès au spectacle qu’est aussi le sport ni même sur la diffusion sur les petits écrans. C’est très regrettable, car il s’agit de leviers importants pour rendre le sport accessible aux classes populaires. 

À l’heure actuelle, l’accès des citoyen·ne·s au sport télévisé est encore un peu protégé par la loi sur les événements sportifs d’importance majeure qui liste 22 événements dont la diffusion doit être assurée autant que possible par une chaîne gratuite. Il faut commencer par étendre cette liste. Une vingtaine d’événements c’est très peu. 

Ensuite, il faut impérativement que le service public reprenne la main et notamment sur les diffusions. Par conséquent, le gouvernement doit revenir sur sa décision de suppression de la redevance audiovisuelle publique. Le groupe CRCE a d’ailleurs fait un communiqué en ce sens. 

Enfin, il s’agit de mettre en place une intervention publique forte tournée vers la démocratie, la transparence et la maîtrise collective des outils à tous les niveaux. Pour ce faire, l’État doit allouer un réel budget au sport. Pour mener une politique sportive digne de ce nom, nous demandons que 1 % du budget national, soit 3 milliards d’euros, y soit consacré. Mais ce n’est qu’en changeant le regard général vis-à-vis du football et plus largement du sport en général que l’impact sera réel.