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La gauche prend le pouvoir en Colombie

C’est une victoire historique pour la gauche colombienne : le candidat à la tête de la coalition Pacte historique, Gustavo Petro, et sa colistière Francia Márquez ont remporté l’élection présidentielle colombienne avec 50,44 % des voix, contre 47,30 % pour le millionnaire « indépendant » Rodolfo Hernández. Pour la première fois dans l’histoire de ce pays, qui compte parmi les plus inégalitaires du monde, la gauche prend la tête du gouvernement. 

Mardi 21 juin, le peuple colombien a exprimé à travers les urnes son rejet de plusieurs décennies de politiques gouvernementales ultralibérales, marquées par le conflit armé, les violences politiques, le narcotrafic et la corruption.

Il faut dire que, ces dernières années, les politiques menées par les gouvernements successifs de droite n’ont eu de cesse d’amplifier les inégalités socio-économiques dans le pays. À ce titre, le bilan du mandat du président sortant, Iván Duque, est significatif : recrudescence du chômage et de la pauvreté, taux d’inflation parmi les plus élevés du siècle… 

Si la situation sanitaire due à la pandémie de Covid-19 a participé à la dégradation des conditions de vie des Colombiens, elle a surtout mis en lumière des problématiques antérieures à la crise. Déjà, en novembre 2019, des millions de Colombiens descendaient dans les rues pour dénoncer une série de réformes libérales et la non-application des accords de paix avec les FARC-EP. Un an plus tard, l’annonce d’une nouvelle réforme fiscale a déclenché une grève nationale de plusieurs mois, plongeant le pays dans une crise sociale sans précédent. Le gouvernement a répondu aux mobilisations par une répression sanglante, comme à Cali où la police a ouvert le feu sur les manifestants, causant la mort de 13 d’entre eux.

Le candidat Petro Gustavo, ancien guérillero du M-19 converti à la social-démocratie, et sa colistière, l’afrodescendante féministe et écologiste Francia Márquez ont su rassembler cette large frange de la société colombienne lassée du système politique en place et de ses représentants, et souhaitant porter un message de paix et de réconciliation dans un pays ravagé par la guerre civile. Une véritable dynamique s’est créée autour de la coalition Pacte historique — à laquelle prennent part le PCC et le Parti des communs (ancien parti FARC) —, permettant la victoire, bien que serrée, de la gauche au premier, puis au second tour des élections présidentielles. 

Une victoire inespérée

L’élection de Petro Gustavo n’était pourtant pas gagnée d’avance. Alors que l’on s’attendait à un second tour opposant la droite libérale et conservatrice traditionnelle incarnée par Federico Gutiérrez à la gauche progressiste du Pacte historique, c’est le millionnaire Rodolfo Hernández, surnommé le « Trump colombien », qui est arrivé en deuxième position, redistribuant les cartes de l’élection. 

Si le bilan désastreux du président sortant Duque et le mécontentement généralisé à son égard ont provoqué la défaite de la droite traditionnelle, ils ont également permis la percée de ce candidat « anti corruption » — pourtant seul candidat soumis à une enquête du parquet pour corruption —, connu pour ces débordements dans les médias et sur Tik Tok. En 2016, il déclarait être admirateur « d’un grand penseur comme Hitler », avant de se raviser.

De surcroît, la campagne était menée dans un contexte politique particulièrement difficile. Dans un pays où la gauche est stigmatisée, où les militants sont persécutés, où les leaders sociaux sont assassinés (171 en 2021, 147 en 2022), militer n’est pas une tâche facile. En raison de l’occupation de certains territoires par les paramilitaires et des nombreuses menaces de mort reçues à leur encontre, Petro Gustavo et sa colistière Francia Márquez n’ont pas pu mener campagne dans certaines régions du pays. 

Pourtant, mardi 21 juin dernier, le peuple colombien a pris les urnes ; 58 % d’électeurs se sont rendus dans les bureaux de vote pour exprimer leur choix. Ce chiffre n’est pas anodin : il s’agit de la plus haute participation jamais enregistrée depuis un demi-siècle, dans un pays qui possédait jusqu’alors des taux de participation électoraux extrêmement bas. Le vote massif des jeunes a contribué à faire baisser le niveau d’abstentionnisme dans le pays. 

Une victoire historique

Si cette victoire est historique, c’est parce que, pour la première fois depuis l’indépendance du pays, la gauche est arrivée au pouvoir. Historique aussi, car l’impressionnante participation du second tour, dans un pays où l’abstention est la norme, fait de Petro Gustavo le président le mieux élu de Colombie. Historique, enfin, car pour la première fois dans l’histoire du pays, une femme, noire, est nommée à la tête de la vice-présidence de la République. 

Cette victoire est également un puissant symbole de paix. Alors que la Colombie abrite depuis plus de cinquante ans des guérillas révolutionnaires dont le leitmotiv est la prise de pouvoir par les armes, et six ans après la signature des accords de paix entre le gouvernement et la guérilla FARC-EP, cette victoire réaffirme le choix d’une voie pacifique à la résolution des problèmes que traversent le pays. 

Perspectives et défis

Cette victoire, certes, inaugure de grands changements en faveur des travailleurs, des femmes, des peuples autochtones et afro-colombiens, des jeunes et des paysans. Au programme : des réformes sociales dont le but est de permettre à la population l’accès à des droits collectifs (santé, retraite, éducation, travail) et individuels, la sortie du modèle extractiviste basé sur l’exploitation et l’exportation des ressources naturelles, la souveraineté productive, la lutte pacifique contre le trafic de drogue et l’application des accords de paix…

Mais pour mettre en œuvre cet ambitieux programme, le futur gouvernement de Gustavo Pedro et le Pacte historique doivent faire face à de nombreux défis. Les fractures persistantes au sein de la société colombienne et l’absence de majorité au Congrès rendent difficile la mise en place de ses réformes. C’est la raison pour laquelle, dès son élection, Gustavo Petro s’est évertué à consolider la base sociale et politique du nouveau gouvernement, promouvant un grand « accord national ». Il souhaite construire une coalition politique permettant d’impulser certaines réformes depuis l’exécutif et au Congrès. Plusieurs forces ont déjà répondu favorablement : l’Alliance verte, le Parti libéral et le Parti de La U.  À ce jour, le gouvernement dispose de 54 voix sur 108 au Sénat et d’une majorité à la Chambre des représentants.