Marc-Antoine Leroy | Avant Garde
FRANCE

La résistance en Corse : La libération – épisode 4

A l’occasion du 75e anniversaire de la libération de la Corse le 9 septembre prochain, nous publions une série d’articles revenant sur la Résistance en Corse.

Quand arrive la fin de l’été 1943 le Front National est affaibli et endeuillé. Avec l’emprisonnement de Nonce Benielli et les morts tragiques de Jules Mondoloni et Jean Nicoli, il a perdu trois de ses membres les plus importants. Néanmoins, le temps n’est pas au deuil et avec l’enchaînement d’événements importants, les patriotes n’ont guère le temps de pleurer leurs camarades disparus.

En effet depuis le débarquement allié en Sicile le 10 Juillet puis la destitution de Mussolini le 25 Juillet, les forces d’occupation ne semblent plus aussi intouchables qu’autrefois, alors que la rumeur d’un débarquement en Corse se fait de plus en plus pressante. Ce sentiment est renforcé le 4 Septembre lorsque deux officiers radios sont parachutés dans les hauteurs d’Ajaccio afin de faciliter la communication avec les Forces Françaises Libres. Et c’est toujours dans cette logique là que les nouveaux arrivants participent le 6 Septembre à l’opération qui voit Arthur Giovoni embarquer à bord du sous-marin Casabianca et partir pour Alger transmettre l’état détaillé des troupes d’occupations italiennes et allemandes, fournies par le Général Cagnoni à l’État Major, et s’entretenir avec le Général Giraud.

Lors d’un repas les deux hommes discutent de l’avenir de la Corse, au cours de celui-ci Giraud affirme : « Alors, Giovoni, dans quelques mois votre pays sera libéré. Vous préfériez dans quelques semaines n’est-ce pas ? » Le résistant répondit alors le plus spontanément du monde « Je préférerais dans quelques jours, mon général ». Une phrase prononcée presque au même moment où le tonnerre commence à gronder sur l’île de beauté.

Le 8 Septembre à Cargiaca, le fameux « Ribello », fait dresser des barricades à la sortie du village de Cargiaca pour bloquer trois camions italiens. L’escarmouche est violente, si les occupants du premier véhicule se rendent rapidement, ceux du second ouvrent le feu, permettant ainsi au troisième de faire demi-tour et de prendre la fuite. Les Italiens finissent cependant par déposer les armes alors que les patriotes s’empressent de s’en emparer. Le scénario se répétera d’ailleurs plus tard lorsque deux camions allemands arrivés en Corse quelques jours auparavant se retrouveront devant la barricade. Le premier tente le passage, mais le chauffeur est tué d’une balle en pleine tête et l’officier S.S est également abattu alors que trois soldats allemands parviennent à prendre la fuite.

 

Marc-Antoine Leroy | Avant Garde
Ajaccio 1943

Cet événement est suivi par le succès du groupe de francs-tireurs de Don-Jacques Natali à Monaccia d’Aullène qui parvient à désarmer tout un détachement de chemises noires.

L’espoir recommence à briller sur l’île de Cyrnos.

Le même jour à Ajaccio alors que le Comité d’Arrondissement du Front National tient une séance commune avec le Comité National, on apprend à 19 heures la capitulation de l’armée italienne. Cette nouvelle a l’effet d’une véritable bombe. Les résistants ne veulent pas laisser passer leur chance, comme ils l’avaient fait un peu plus d’un mois auparavant après la chute du “Duce” et s’empressent d’organiser l’insurrection civile contre l’envahisseur allemand. Moins de trente-minutes plus tard, trois cents hommes armés de pistolets descendent dans les rues et se retrouvent devant la Mairie. Très rapidement, les trois cents deviennent un millier et marchent vers la préfecture qu’ils envahissent rapidement. Pris au piège, le préfet essaie de noyer le poisson en expliquant qu’il n’est pas au service de Vichy ou d’Alger, mais de la France et qu’il préfère attendre les prochains évènements. Cette passivité et cette réponse déplaît aux patriotes qui décident donc de s’emparer de la préfecture. N’étant pas suffisamment armés, ils attendent le lendemain et entrent finalement dans Ajaccio le 9 Septembre 1943 aux alentours de 10 heures du matin sous les acclamations d’une foule en liesse qui accompagne les patriotes jusqu’à la Préfecture ou les derniers vichystes finissent par capituler.

Marc-Antoine Leroy | Avant Garde

“Et bien une insurrection je ne sais pas si vous en avez pratiqué, ou si vous avez assisté à une insurrection, mais ça vient on ne sait pas trop pourquoi, on ne sait pas trop comment. C’est un vent qui souffle. C’est quelque chose qui a été préparé de longue date, par on ne sait trop quoi, c’est un fluide qui pousse et d’un seul coup ça gicle ! Comme une traînée de poudre à laquelle on met le feu… et alors ça part, ça part, ça part et ça prend des proportions terribles. Ajoutez à cela, que les Corses étant des gens très vifs, comprenant très vite et voulant agir très vite et étant quand même récompensés de leurs efforts, de tous les efforts qu’ils avaient faits pendant la résistance ont bondit ! Et ça a été une journée sensationnelle.”

Henri Maillot, Résistant.

Le Front National publie alors l’arrêté préfectoral qui annonce le ralliement de la Corse à la France Libre, dissout les organisations antipatriotiques et donne les pleins pouvoirs au Front National. Ajaccio devient alors le premier bout de France libre et la liesse populaire finit par s’emparer de la cité impériale malgré la rumeur de l’arrivée imminente de toute une division de blindée allemande à Ajaccio.

Les ajacciens ne veulent plus de fascistes dans leurs rues, ils veulent s’armer pour pouvoir répondre à l’assaillant. Des femmes, aux adolescents en passant par les vieillards, tous ces nouveaux volontaires veulent s’armer pour lutter contre l’envahisseur. Cette excitation qui semble avoir pris le contrôle de la ville natale de Napoléon Bonaparte se diffuse rapidement aux quatre coins de l’île et exalte anciens et « nouveaux » patriotes. Ainsi à Sartène, l’une des régions où la résistance fut très active, les patriotes suivent l’exemple de leurs camarades ajacciens et prennent les armes, le 10 Septembre quatre cents hommes descendent sur la ville, ceux-ci sont alors rejoints par un groupe de gendarmes pour libérer la ville portuaire.

« J’ai été mis en présence du Général Giraud, qui m’a invité à déjeuner à sa table et à la fin du repas, il m’a amené dans son bureau et il m’a dit : « Vous vous êtes soulevés sans attendre mon ordre, mais j’ai promis d’aider les patriotes de Corse et je le ferai, je tiens ma parole ». »

Arthur Giovoni, Résistant et ancien maire d’Ajaccio.

Mais l’insurrection de Sartène est beaucoup plus violente que celle d’Ajaccio, des soldats allemands se cachent dans les demeures de quelques « collaborateurs » et finissent par ouvrir le feu sur les partisans qui répliquent aussitôt. S’en suivit alors une vraie bataille de rue, on avance lentement, de quartier en quartier on tente de faire reculer l’ennemi qui finit par battre en retraite. Bilan de cette première opposition, soixante morts et soixante dix blessés du côté allemand contre une dizaine de blessés et deux morts du côté des insurgés. Mais les forces du IIIe Reich reviennent à l’assaut avec des chars et pilonnent la ville, qui doit être évacuée. Les corses se battent alors seuls pendant dix longues journées avant que l’ennemi ne finisse par partir vers la plaine orientale.

« Ceux qui sont tombés dans ce combat, ce n’était ni des surhommes, ni des fanatiques, c’était des hommes ordinaires et des hommes qui aimaient leur famille, leur village, leur métier. Des hommes comme vous et moi et qui ont eu peur. Que serait le courage s’il n’y avait pas la peur ? Les circonstances de leurs morts, la dignité avec laquelle ils ont au moment suprême affronté la mort en fait à la fin des héros, à la fin des hommes hors du commun. Et c’est ce qui est attesté d’une part par le sacrifice héroïque de Scamaroni et d’autre part par les dernières lettres de Jean Nicoli qui sont bouleversantes et ont leur place dans la mémoire de tous les corses. »

Arthur Giovoni, Résistant et ancien maire d’Ajaccio.

Au même moment le 9 Septembre à Bastia, les gens ayant appris l’armistice italien la veille descendent dans les rues pour célébrer cela, contre toutes attentes ils fêtent cela avec les troupes du Général italien Cagnoni. Celui-ci qui souvenez-vous était passé du côté de la Résistance depuis déjà quelques mois organise alors la résistance bastiaise et parvient avec ses troupes à prendre le port et à mettre plus de 150 allemands hors de combat.

Dans le port, l’Aliseao et le Cormarano, deux navires de guerre italiens parviennent à couler sept vaisseaux allemands, donnant ainsi un ascendant psychologique et matériel aux libérateurs. Le 12 Septembre il ne reste plus un seul soldat allemand en état de combattre dans les rues… Bastia est libre ! Mieux encore, on apprend que les Italiens ennemis d’autrefois, combattrons les allemands aux côtés des Forces Françaises Libres et des Francs Tireurs. Ce fut notamment cas au village de Lévie ou patriotes et italiens repoussèrent ensemble un convoi allemand composé de plusieurs chars et qui fut récompensé de la Croix de Guerre pour cet acte héroïque.

Les allemands ne peuvent pas faire dix kilomètres sans se faire bloquer par une barricade et tirer dessus par un groupe de francs-tireurs. Leur séjour Corse devient alors rapidement un calvaire. Malheureusement des fusils de chasses, des pistolets et quelques mitraillettes ne peuvent pas réellement venir à bout des nazis. Mais par chance, le 14 Septembre le 1er Bataillon de Choc, la 4e Division Marocaine de Montagne et le 2e Groupe de Tabors Marocains finissent par se mettre en action et viennent enfin en aide aux membres du Front National et aux italiens dans leur combat face aux troupes d’Hitler.

Les troupes coloniales joueront un rôle majeur dans la libération de la Corse en battant les allemands au Col San Stefano et surtout au Col de Teghime ou les marocains combattirent parfois leurs ennemis à coups de baïonnettes. Face à la ferveur des partisans et des F.F.L l’ennemi n’a pas d’autres choix que de battre en retraite, ils remontent la plaine orientale en direction de Bastia alors que les francs-tireurs, les italiens et les troupes françaises les talonnent et les harcèles. Et dans la Nuit du 3 au 4, les 10,000 soldats du IIIE Reich quittent la Corse, laissant ainsi l’île de Cyrnos aux mains de libérateurs.

“Di a guerra e scoppiatu lu rombu.

Le fracas de la guerre a éclaté.

U nimicu ha bercatu lu mar

L’ennemi a franchi la mer

Ma Sampieru ha sonatu Culombu

Mais Sampiero a sonné le Colombo

E all’armi ci torn’a chimar.

et il nous rappelle aux armes.

Porta in senu la Patria chi langue

La Patrie douloureuse porte en son sein

E speranza di l’umanità.

Les espoirs de l’humanité.

Ed e pronta a spossà la so sangue

Et elle est prête à épuiser son sang

Per un mondu di fraternità.

Pour un monde de fraternité.

Macchi corsa ! Banditi d’onore

Maquis corse ! Nous serons bandits d’honneur !

No’saremu in nome d’a Libertà.

Au nom de la Liberté.

Ritti o Corsi per vince o per more

Corses debout pour vaincre ou pour mourir

Tutt’uniti, in una voluntà !

Tous unis dans une même volonté !”

Le “Chant des Maquisards Corse” a été écrit et composé par le résistant Simon Vinciguerra en 1943. Il est l’équivalent du Chant des Partisans pour les Résistants Corses.

La Libération de la Corse joue un rôle important dans l’Histoire contemporaine, en effet elle sonna la fin des clans Landry et Pietri qui dominaient alors la Corse et fit de la famille Giacobbi comme l’une des plus puissantes de l’île. Paul Giacobbi, petit fils du Paul Giacobbi qui refusa de voter les pleins pouvoirs, ayant d’ailleurs été à la tête de la région de 2010 à 2015 avant de finalement être emportée par la vague nationaliste en cette même année 2015.

Les nombreuses actions du Front National et plus particulièrement des communistes qui composaient la colonne vertébrale de celui-ci, donnèrent au PCF une nouvelle dimension en Corse. Auréolé de cette image, Arthur Giovoni remporta les élections municipales de 1945 et devint le premier – et à ce jour le seul – maire communiste d’Ajaccio, une ville pourtant très marquée à droite, notamment à cause de la forte influence des bonapartistes.

La libération est sans aucun doute l’une des pierres angulaires du PCF en Corse, mais l’impact ne s’arrête pas aux simples partis politiques. Car encore aujourd’hui la Libération de l’île fait la fierté de nombreux insulaires et mélange souvent fantasmes et réalités historiques.

La résistance en Corse

La résistance en Corse : Vichy – épisode 1

La résistance en Corse : L’occupation italienne – épisode 2

La résistance en Corse : La répression – épisode 3