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Environnement

« L’avenir de notre propre espèce est donc questionné. » entretien avec Alain Pagano

A l’occasion de la journée internationale de la biodiversité, nous avons interviewé Alain Pagano, maître de conférences en écologie à l’université d’Angers.

La biodiversité, c’est quoi ?

Alain Pagano : Ce mot vient de biologie et diversité (biodiversity en anglais). Il nomme la diversité du vivant sous toutes ses formes (les espèces, mais aussi leur diversité génétique et celle de leurs populations), et toutes ses formes d’organisation (les habitats, les écosystèmes). En termes plus communs, la biodiversité est souvent connue comme le nombre et l’abondance des espèces (dont l’Homme) présentes dans un écosystème.

On entend régulièrement dire qu’elle est menacée, en quoi l’est-elle concrètement ?

AP : Il y a plusieurs causes. La première c’est la destruction des milieux (par exemple la déforestation) ou leur modification (par pollution, par hausse des températures, à l’exemple des coraux qui blanchissent, etc.) qui réduisent les domaines vitaux et suppriment des lieux de reproduction. Par ailleurs, cela contribue à ce qu’on appelle « la fragmentation des populations ». Les espèces sont constituées de réseaux de populations avec des migrations entre elles, des échanges reproducteurs qui contribuent au brassage génétique. Quand des milieux disparaissent, les populations ne sont plus si voisines et plus « à portée de migration » contribuant à l’appauvrissement génétique. Tout cela conduit à l’extinction d’espèces.

La deuxième cause, c’est l’introduction d’espèces exotiques dans le milieu naturel qui peut amener de nouvelles maladies, ou induit des prédations d’espèces indigènes les amenant à l’extinction.

L’ensemble des causes, dont beaucoup sont liées à l’activité humaine, amène nombre de mes collègues à considérer que nous vivons actuellement la 6e crise d’extinction majeure de la biodiversité. Les cinq premières crises ont été majeures aboutissant pour la plus sévère d’entre elles à la disparition de 95% des formes de vie de l’époque. Nous sommes dans un schéma de ce type avec la disparition de très nombreuses espèces comme l’actualité nous le signale avec des cas comme le déclin des abeilles, de très nombreuses espèces d’oiseaux et d’amphibiens, d’espèces emblématiques comme l’ours blanc, les tigres, des primates…

Pensez-vous qu’il faut protéger la biodiversité et pourquoi ?

AP : La première des raisons, c’est une raison de survie de notre propre espèce. Quand on sait que 95% des espèces peuvent disparaître en raison des modifications environnementales, on ne peut prédire quelles seront les espèces survivantes dans le cadre de cette crise-là qui se caractérise, entre autres, par un réchauffement climatique rapide et brutal, facteur aggravant. L’avenir de notre propre espèce est donc questionné.

Mais même si on est optimiste sur notre propre devenir, d’autres raisons plaident pour une préservation de la biodiversité. Certaines espèces rendent des services (abeilles pollinisatrices, plantes « dépolluantes »…) à l’Humain et à l’écosystème. De plus d’autres espèces sont utiles en terme pharmaceutiques (plantes, …). Et enfin la nature, les paysages, les espèces font partie de notre patrimoine, ils contribuent au bien-être (qualité de vie, tourisme …).

Ces raisons et d’autres nous amènent à considérer que la nature est un bien commun à préserver.

Quels sont selon vous les enjeux politiques à la préservation de la biodiversité ?

AP : Le capitalisme exploite l’Humain … et la Planète ! Ce sont les logiques court-termistes de profit qui engendrent les pollutions et l’épuisement des ressources naturelles. Il faut donc mener bataille autour de quelques grands principes:

La planète n’est pas une marchandise ! Tout ce qui relève de l’environnement ne devrait pas pouvoir relever du secteur marchand et de l’usage privé : non brevetabilité du vivant, encadrement de l’exploitation des ressources (y compris génétiques) naturelles, etc.

L’écosystème, les ressources naturelles, la biodiversité sont des biens communs qui relèvent du domaine public ! On devrait s’orienter vers un soutien à la recherche publique dans ce domaine, le développement d’un service public de l’écologie permettant une expertise indépendante et des solutions dégagées de la loi du profit.

Y a-t-il d’autres mesures politiques concrètes d’urgence à prendre ?

AP : Nous pouvons prendre des mesures très concrètes, dans le cadre d’un plan d’urgence contre le réchauffement climatique qui est une des causes aggravant la crise de la biodiversité. En France, le transport routier (poids lourds et voitures) est le principal émetteur de gaz à effet de serre (29%). Il faut donc s’engager pour la gratuité des transports en commun, qui a également le mérite de réduire la pollution de l’air et redonner un peu de pouvoir d’achat, ainsi que pour le développement de la SNCF (pour le transport de personnes mais aussi de marchandises), à l’inverse des projets du gouvernement actuel. Ce plan de développement du ferroviaire devrait d’ailleurs être porté à l’échelle européenne pour réduire la part du transport poids lourds.

Tous ces enjeux environnementaux sont des dossiers particulièrement sensibles pour la jeunesse : c’est en effet eux qui vont user de ce monde pour un paquet d’années et on doit leur souhaiter que ce soit dans les meilleures conditions !

Rédaction
Rédaction
Collectif de rédaction d'Avant Garde