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Le droit de caricaturer attaqué par des réactionnaires et des libéraux

On a pu assister ces dernières semaines aux condamnations de certaines caricatures de la part de deux responsables de l’Église catholique française. On a pu voir Justin Trudeau, le très libéral premier ministre du Canada, exprimer — à propos des caricatures — qu’il n’existe pas de « liberté d’expression sans limites ». De réactions limitées aux courants réactionnaires islamistes, les caricatures sont désormais condamnées par des acteurs qui d’habitude se portent garant d’une certaine forme de liberté d’expression. 

La rédaction de Charlie-Hebdo a publié une sélection de courriers reçus estimant qu’ils étaient, en partie ou totalement, responsables des attaques récentes qui secouent la France et depuis l’attentat de Vienne, l’Europe. 

La presse satirique

La caricature de presse est un moyen de pratiquer un droit, la liberté d’expression. Celle-ci n’est pas « sans limite », mais la limite est particulièrement large en termes de presses, notamment satiriques. Le droit permet le traitement judiciaire, mais n’est finalement que l’expression d’une acceptation majoritaire à un instant défini et peut évoluer. L’invoquer ne constitue donc pas une réponse suffisante au débat qui ressurgit aujourd’hui. 

La caricature de presse est également un moyen d’expression culturellement marqué. La lecture de la presse écrite a nettement reculé sous l’influence de nouveaux médias. La presse satirique a généralement eu des audiences faibles, voire confidentielles. Charlie-Hebdo ne faisait pas exception. 

Loin d’être inaccessible, ce genre de presse nécessite toutefois une certaine familiarité pour être pleinement comprise. La diffusion de dessins sans contextes, parfois tronqués, à des publics n’ayant jamais entendu parler du journal, ne permet pas leur compréhension totale. La Une sur Erdogan paraît particulièrement banale si on la resitue dans l’ensemble des dessins du journal faisant apparaître des chefs d’État. 

On peut même — si on l’ose — dresser un parallèle avec la réception du Rap par des personnes qui n’y sont pas familières. La vulgarité volontaire, la violence des propos, la provocation des images utilisées ont même pu conduire à des procès contre des rappeurs. Là aussi, on a pu voir des textes tronqués, présentés en dehors du contexte de la chanson, sans les références culturelles nécessaires, être fustigés. 

Les caricatures religieuses

Le manque de références culturelles peut difficilement expliquer les positions des évêques de Nice et de Toulouse. La même remarque peut être faite sur le Premier ministre du Canada.  

Pour les premiers, les caricatures ciblant une religion sont inacceptables, car remet en cause le caractère sacré de concepts liés à leurs croyances. Cette remise en cause constitue à leurs yeux une insulte de leur personne. Ce qui les fait dire que l’ensemble des croyants seraient injuriés par des représentations peu glorieuses d’éléments sacrés de leur culte. Conséquences funestes de ces « insultes » contre les croyants, elles viendraient alimenter les violences des attentats. 

La position de Justin Trudeau est à peine différente, si ce n’est qu’elle inscrit cette « insulte aux croyants » dans une perspective communautaire plutôt que de l’ordre du sacré. Les expressions devraient, selon lui, éviter de « blesser » notamment des « communautés qui souffrent de discriminations ».

Ces positions viennent finalement enterrer la liberté d’expression. Avoir le droit de dire ou faire ce qui ne choque pas ce n’est pas un droit. Les droits s’apprécient uniquement à l’occasion d’un litige. L’importance de la jurisprudence n’est pas due — uniquement — à un législateur malhabile qui aurait laissé sa place aux juges. C’est dans l’adversité de deux positions contraires que s’expriment les droits. 

Une caricature peut être injurieuse, raciste, négationniste, ou encore faire l’apologie du terrorisme et tomber sous le coup de la loi. Cette limitation par loi de la liberté d’expression est nécessaire et admise par tous. La loi fait l’objet d’un débat — permis par cette même liberté — pour aboutir à une limite qui marque le rapport de force d’une époque. Cette limite n’est pas immuable et doit être amenée à évoluer.

Cependant, la seule autodéclaration en victime d’une caricature du fait que celle-ci ait choquée n’est pas acceptable pour garantir la liberté d’expression. Un tel fonctionnement conduit nécessairement à une restriction infinie de la liberté, tout à chacun pouvant se déclarer choqué sans que sa parole puisse faire l’objet d’un débat rationnel. C’est parce qu’il est impossible de définir ce qui n’est pas choquant, qu’il faut toujours continuer à revendiquer le droit de choquer. C’est cela, le combat pour le droit à la « caricature », c’est celui de la liberté d’expression.

Rédaction
Rédaction
Collectif de rédaction d'Avant Garde