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Marx 2018, épisode 2 sur 3

La philosophie : ☐ La sauver ☐ La détruire ☑ L’achever

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Alors qu’en 1848 toute l’Europe est traversée par des tentatives de révolutions prolétariennes, l’heure est pour la bourgeoisie à la remise en question.

Capitalistes et idéologues serrent les rangs face à la menace du prolétariat qui se soulève dans tous les pays les plus avancés et fait trembler l’ordre bourgeois. Pour la première fois, le prolétariat se bat par lui même et pour lui même, il ne sera plus jamais le bras armé de la bourgeoisie, ou du moins est-ce ce que Marx et Engels espèrent.

Dans cette configuration, l’heure est aussi à la remise en question pour la philosophie, et pour Marx et Engels, philosophes et révolutionnaires ayant lié leur destin à celui de la classe ouvrière. Les Thèses sur Feuerbach et l’Idéologie allemande réussissent le tour de force d’être à la fois l’aboutissement et le dépassement de la philosophie occidentale, et l’ouverture de quelque chose de nouveau, d’une nouvelle forme de recherche de la connaissance.

Cette dernière aventure philosophique, qui achève plus de deux mille ans d’épisodes de la pensée, amène la vieille philosophie au musée des antiquités, et se sépare de cette vieille amie dans la joie d’un pamphlet particulièrement vigoureux et polémique contre ces philosophes jeunes hégéliens, Bauer et Stirner qui, à l’image des personnages de dessins animés, gesticulent dans le vide  sans se rendre compte de l’absurdité de leur agitation, en attendant leur inévitable chute.

Trois textes fondateurs

La fin des années 1840 représente pour Engels, et surtout pour Marx, un tournant majeur. Le premier avait certes réussi à produire un travail colossal sur les conditions de vie ouvrières en Angleterre, mais il lui manquait encore une armature théorique et conceptuelle pour consolider son ordre du jour révolutionnaire et l’appuyer sur une réelle conception scientifique du monde.

Au contraire, Marx, venant de la philosophie, avait un travail à faire pour sortir de la spéculation abstraite. La collaboration des deux donne lieu à une progression très rapide de leur pensée. Lorsque Marx, expulsé de Paris par la police de Guizot, s’installe à Bruxelles, il se lie avec la Ligue des Justes, et rédige sur un carnet quelques notes qu’Engels publiera plus tard sous le nom de Thèses sur Feuerbach, en écrivant qu’elles préfiguraient déjà le marxisme de la maturité. Revenant à Bruxelles plus tard dans l’année 1845, Engels trouve un Marx ayant réalisé des progrès considérables, et ils s’attellent ensemble à écrire L’Idéologie allemande, qui règle définitivement leurs comptes avec leur vieille conscience philosophique d’autrefois.

Ce travail accompli, ils rédigent pour la Ligue des Justes, rebaptisée Ligue des Communistes sous leur impulsion, le Manifeste du Parti communiste, qui demeure aujourd’hui d’une actualité frappante, en dépit des quelques éléments purement contextuels. Ces trois textes marquent une transition très rapide vers le marxisme de la maturité, entre 1845 et 1848, de la philosophie encore abstraite vers le socialisme scientifique.

Les reformulations de la problématique

Entre 1844 et 1845, les problèmes insolubles qui occupaient le jeune Marx subissent une transformation radicale dans la manière dont Marx s’y rapporte.

C’en est fini de l’aliénation, pour commencer, du moins dans sa forme des Manuscrits de 1844. Ce concept qui pourtant nous parle toujours beaucoup aujourd’hui disparaît presque totalement de L’Idéologie allemande, où il est remplacé par le concept de division du travail. L’aliénation se décrivait comme une contradiction au sein de l’essence humaine, mais Marx, dans la VIème Thèse sur Feuerbach, renonce enfin à cette abstraction idéaliste :

« dans sa réalité effective, c’est [l’essence humaine] l’ensemble des rapports sociaux ».

L’aliénation devient l’expression d’une contradiction dans ces rapports sociaux matériels historiques qui constituent l’essence humaine. Il s’agit de pointer les contradictions non plus dans une essence humaine illusoire, mais dans la réalité matérielle. La division du travail est pour chaque génération, pour chaque individu, quelque chose qu’il trouve déjà-là, qui s’impose à lui et lui assigne une place dans la production. Le libre déploiement de sa personnalité et de ses rapports à la nature et à l’humanité est entravé par cette place qui lui est assignée de façon totalement indépendante de sa volonté.

Le premier tome de L’Idéologie allemande, qui critique surtout l’ancienne conscience philosophique de Marx lui-même, développe une théorie de l’articulation de la conscience et de la vie matérielle, une nouvelle conception de la philosophie qui met en avant les faits historiques effectifs. La sortie de la philosophie classique pour Marx et Engels les fait déboucher sur la science de l’histoire et le communisme. Ce qui, au fond,  recouvre une même réalité, si on estime que le communisme est la dynamique principale de l’époque contemporaine, dont il s’agit de faire l’histoire au présent.

« Le mouvement réel qui abolit l’état actuel des choses »

La nouveauté qui permet à Marx et Engels de s’extraire de leur ancienne philosophie, c’est leur collaboration étroite avec le mouvement ouvrier. Pour le prolétariat, il n’est pas question de se bercer de douces illusions sur une fraternité interclassiste avec la bourgeoisie, il n’est pas non plus question de compter sur un progrès technologiques inespéré ou sur une meilleure organisation sociale pensée par un philosophe. Ces manifestations utopiques du communisme étaient le propre de la bourgeoisie libérale sensible à la misère ouvrière à l’époque où le prolétariat manquait encore de structuration, mais elles sont à présent totalement anachroniques.

Le prolétariat anglais, le plus avancé du monde, a déjà été forcé d’entrer en lutte contre la bourgeoisie. Pour un individu qui a déjà eu à travailler réellement, autrement que comme intellectuel bourgeois dans son bureau, comme étudiant ou comme journaliste, il va de soi que pour survivre, le prolétariat doit s’opposer aux intérêts de la bourgeoisie qui exigent toujours plus de sacrifices de sa part. Pour le prolétariat, le communisme n’a rien de théorique ou d’utopique, c’est non seulement l’urgence du quotidien, mais également son corollaire militant (l’organisation concrète de la classe ouvrière dans un parti communiste), à savoir:

« le mouvement réel qui abolit l’état actuel des choses »

Le communisme n’est pas un projet lointain et inaccessible, c’est la réalité qui se forme par l’activité même de la classe ouvrière organisée dans sa lutte contre la bourgeoisie, c’est la dissolution en acte de l’ordre social excluant le prolétariat par l’organisation de celui-ci, grâce à une conscience juste du mouvement historique. C’en est fini des utopies, des douces rêveries d’intellectuels romantiques et d’étudiants loins des réalités : la révolution est l’affaire de la classe ouvrière, et la libération sera l’œuvre des travailleurs eux-mêmes.

Après 1848

Malgré l’enthousiasme qu’on ressent à la lecture du Manifeste et de L’Idéologie allemande et cette confiance absolue en la nécessité de la victoire du prolétariat, celui-ci se fait écraser dans toute l’Europe. A peine obtient-il pour la bourgeoisie libérale quelques avancées.

En France, 1789 se rejoue en plus rapide : en février, le prolétariat fait la révolution et porte la bourgeoisie au pouvoir, en Juin arrive déjà le nouveau Thermidor an II, et l’écrasement du mouvement ouvrier par cette même bourgeoisie. Cette fois ci, la bourgeoisie n’aura pas laissé au prolétariat parisien l’occasion de s’emparer du pouvoir : elle l’écrase violemment.

Le prolétariat français s’est laissé abuser par l’illusion universaliste de la République. Seule classe authentiquement universaliste et républicaine, le prolétariat a pris pour argent comptant les discours bourgeois allant dans ce sens, mais Juin 1848 montre une toute autre réalité. La République de 1848 est avant tout la parure idéologique de la bourgeoisie, et la fonction idéologique du symbolisme républicain a prouvé son efficacité. Marx et Engels, optimistes avant 1848 quant aux capacités de résistance du prolétariat face à la force des idées dominantes, doivent nuancer leur propos et définir en matérialistes l’articulation entre la conscience et la vie matérielle des individus.

L’idéologie, conscience illusoire des rapports réels parce que les rapports réels sont la cause objective d’une conscience illusoire

Derrière cette définition un peu difficile se trouve le secret de l’idéologie en général. Dans un monde historique sujet à des contradictions extrêmement violentes entre les producteurs immédiats et la classe dominante et entre le travail matériel et le travail intellectuel, notamment, la conscience, qui n’est que le reflet de notre vie réelle (« ce n’est pas la conscience qui détermine la vie, c’est la vie qui détermine la conscience » !), est elle aussi sujette à des contradictions, qui se manifestent par des illusions sur les rapports réels.

L’idéologie est double : elle est spontanée chez la plupart des individus qui prennent leurs représentations pour argent comptant, sans les critiquer, et elle est renforcée par l’idéologie produite sciemment par une classe d’idéologues. L’idéologie n’est pas le moteur de l’histoire ou le poste de commande de la révolution, car elle est elle-même déterminée par les luttes effectives et les contradictions matérielles. Mais ça ne l’empêche pas d’exercer une action en retour sur ce monde réel.

En légitimant la domination, par exemple, elle décourage bon nombre d’ouvriers, divise les forces du prolétariat, oppose les individus entre eux au sein de la classe exploitée…

L’idéologie est un concept particulièrement d’actualité, dans le monde de l’après guerre froide, qui a généralisé et mondialisé la formule de Margaret Thatcher :

« There Is No Alternative ».

 

« Il y a le marxisme non seulement parce que Hegel et Ricardo ne suffisaient pas, mais encore (et surtout) parce qu’il y a le prolétariat »

B. Brecht 

Dans l’idéologie, tout est la tête en bas, et l’inversion des rapports réels masque la réalité du monde socio économique. Dans l’idéologie, ce ne sont pas un millier d’ouvriers exploités qui font vivre M. Michelin, mais c’est M. Michelin qui fait vivre un millier d’ouvriers en leur donnant gracieusement du travail. L’idéologie masque le processus d’extraction de la plus-value par le capitaliste. L’idéologie s’oppose à la conception matérialiste de l’histoire, de la société et de l’économie politique. Aussi, sa critique est-elle un préalable indispensable à la démarche scientifique.

L’idéologie nie tout rôle historique du prolétariat, et confine la « masse infâme » à un rôle subalterne dans l’histoire. Dans l’idéologie, ces ouvriers devraient s’estimer heureux que la bourgeoisie vertueuse et ses philosophes s’échinent à lui inventer un monde meilleur, mais lorsque les ouvriers prennent en main leur avenir et acceptent leur rôle historique, eux-mêmes dissipent ces idéologies en construisant dans la lutte, par l’action militante et la solidarité ouvrière, une autre culture et une nouvelle conception du monde. C’est dans la constitution de la classe ouvrière par la lutte pratique contre la bourgeoisie que se constitue une conception du monde ouvrier, dont la philosophie de Marx et Engels après 1848 devient le reflet théorique.

La lutte idéologique est un des côtés d’une lutte plus vaste, multiforme, que se livrent les classes dans l’histoire. La libération n’a pas lieu dans la conscience, et elle est un renversement de l’état des choses matériel et effectif, mais il n’empêche qu’une part importante de la lutte passe par la critique des représentations dominantes, dont le dénominateur commun est, in fine, l’anticommunisme et le conservatisme.