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“Pendant vingt ans, Airbus a versé des dividendes à tout-va, et à la première difficulté, ils appellent l’Etat à la rescousse”

Dans un entretien dans Le Parisien le 21 septembre 2020, Guillaume FAURY, directeur général du groupe Airbus, annonce que le constructeur travaille sur trois concepts d’avion à hydrogène avec l’objectif d’une mise en service en 2035. Dans le même temps, il réaffirme que « personne ne peut garantir qu’il n’y aura pas de licenciements secs ». Pour rappel, Airbus envisage de supprimer 15 000 postes, dont un sur trois en France et 3 378 à Toulouse.  Avant-Garde s’est entretenu avec Michel MOLESIN, Coordinateur CGT pour le groupe Airbus.

Que pense la CGT de l’avion à hydrogène pour 2035 ?

Nous sommes perplexes. Bien-sur nous sommes enthousiastes à l’idée d’un nouvel avion. Nous sommes favorables à ce que l’aviation prenne sa part dans la décarbonisation de l’économie, même si ce n’est pas le poste le plus important. Nous menons depuis vingt ans une campagne pour l’aviation du futur. 

Parallèlement à cette annonce, les budgets Recherches & Développements sont en train de diminuer et des postes sont supprimés dans les bureaux d’études, ce qui nous fait douter sur la sincérité des déclarations sur l’avion à hydrogène. Il ne faudrait pas que ce soit juste une manière d’aller chercher des fonds publics sans contre-partie en terme d’emploi comme en terme de résultats. Pendant vingt ans, Airbus a versé des dividendes à tout-va, et à la première difficulté, ils appellent l’Etat à la rescousse. Ce n’est pas possible de fonctionner comme cela. Il faut un contrôle démocratique sur les aides publiques, Airbus doit être cohérent avec ses annonces.

Quand on voit que le carnet de commande est encore plein pour 10 ans, qu’Airbus communique sur un projet d’avion à hydrogène, comment expliquer que dans le même temps, la direction annonce que des licenciements secs ne sont pas à exclure ?

Le COVID a bon dos. La crise de l’aéronautique, nous pouvons la dater des années 2000 au moment où AirFrance et Aérospatiale (ancêtre public d’Airbus) ont été privatisés, ce qui a contribué à financiariser l’industrie. 

La crise, aujourd’hui, est utilisée pour récupérer des aides de l’Etat, tout en faisant pression sur les salariés pour un accord d’entreprise ayant pour but une dégradation des conditions de travail. Sous prétexte de compétitivité, la direction d’Airbus entend négocier avec les salariés une baisse de ce qu’ils appellent « le coût du travail ». Il s’agit clairement de chantage à l’emploi.

Peux-tu en dire plus sur la volonté de la direction d’Airbus ?

Le statut des salariés d’Airbus est clairement visé. Un accord de performance collective est négocié avec les organisations syndicales. Avec les syndicats qui ont pour habitude de faire de l’accompagnement des décisions de la direction, il n’est pas exclu que l’accord soit signé. 

Le patronat est dans une logique classique de lutte des classes : il s’agit de dégrader le statut des salariés d’Airbus, pour préserver et même faire augmenter la rentabilité du capital et les dividendes des actionnaires. La crise leur donne cette opportunité-là, ils la saisissent. La direction ne se soucie pas de l’avenir : si demain le secteur repart plus vite que prévu, ils embaucheront des tonnes d’intérimaires ou des salariés avec un statut inférieur. 

La direction fait peur avec des menaces de suppressions de postes, donc de notre côté, il n’est pas évident de mobiliser les salariés. Quand on a peur de se faire licencier, on se met difficilement en grève, particulièrement chez les sous-traitants.

On voit avec la crise sanitaire, et surtout la crise économique qui s’est accélérée, que les jeunes sont particulièrement touchés. Qu’en est-il à Airbus ? 

Dès le mois de mars, les jeunes ont été les premiers à subir les licenciements quand Airbus s’est débarrassé de ses intérimaires. C’est vrai pour toute la filière : les sous-traitants ont fait la même chose. 

Les alternants ont également payé cher la crise. Tous les alternants du lycée Airbus qui normalement sont embauchés en fin d’étude, ont été mis à la porte. Ces jeunes se retrouvent au chômage. On constate également que le nombre de places dans ces lycées ont été divisées par deux à la rentrée. 

A la CGT nous contestons le bien-fondé de ces licenciements. Avec le plan d’aide gouvernemental, les compagnies aériennes n’annulent pas leur commandes, les carnets sont pleins pour 10 ans. Nous entendons que des difficultés temporaires existent dans la livraison et il faudra s’adapter, c’est indéniable, et des solutions existent (chômage partiel temporaire, diminution du temps de travail etc.). 

Aujourd’hui, il est surtout urgent de garder le savoir-faire, donc de garder les salariés. Pour cette raison, nous proposons que pour tout départ volontaire, un jeune soit embauché. Nous ne nous opposons pas à ce que quelqu’un qui souhaite partir plus tôt à la retraite dans de bonnes conditions puisse le faire, cependant, cela ne doit pas dégrader les conditions de travail de celles et ceux qui restent. Nous avons besoin de monde dans la production, et également dans les bureaux d’études pour travailler sur l’aviation du futur. Ce qui peut être enthousiasmant pour de nombreux ingénieurs qui sortent des grandes écoles, qui, il y a peu, préféraient se tourner vers la banque, même ceux qui avaient fait des études aéronautiques. Comment valoriser les filières techniques quand les grandes boîtes comme Airbus n’embauchent plus ? Ce n’est pas le moment de relâcher les efforts qui ont été fait en direction de la jeunesse pour rendre le secteur de l’industrie attractif. Il ne faut pas que des décisions abruptes viennent freiner une activité stratégique, qui répond à des besoins réels.