raoul-peck-colere-ne-suffit-pasRaoul Peck au Berlinale en 2017 par Maximilian Bühn, CC-BY-SA 4.0
CULTURE

Raoul Peck : « La colère ne suffit pas. »

Entretien avec Raoul Peck, ex-ministre de la culture Haïtien, cinéaste nominé aux Oscars pour I’m not your negro, directeur de la Femis (École nationale supérieure des métiers de l’image et du son), à l’occasion de sa venue aux Université d’été du PCF pour la sortie de son dernier film : Le Jeune Karl Marx (sortie nationale le 27/09/2017).

Comment l’idée de faire un film aujourd’hui sur Karl Marx et plus précisément, Karl Marx, jeune, vous est venue ?

Raoul Peck :  Ma première réponse spontanée, habituelle est de dire : je n’avais pas le choix. C’était un film qui fallait que je fasse et qui arrive à un moment où j’avais du mal à me retrouver dans ce contexte politique. Je n’avais plus de réponse par rapport à ce que j’appelle la montée de l’ignorance. C’est dans ce monde là, dans ce contexte là que, en tant qu’artiste, je me suis dis quelles réponses peut-on donner à tout ça et l’une des réponses pour moi ça a été de revenir à ce que j’appelle les fondamentaux.

C’est-à-dire qu’il y a deux grands fondamentaux dans ma vie d’homme, de militant, d’artiste c’est James Baldwin dont j’ai fait un film qui s’appelle I’m not your negro à partir de son œuvre que j’ai lue quand j’avais 17 ans et puis Karl Marx que j’ai étudié quand j’avais 20 ans qui m’a aidé à me former, qui m’a aidé à comprendre le monde dans lequel je vivais.

Le minimum que je pouvais faire c’était de le mettre à disposition d’une autre génération. Parce que votre génération en particulier, vous consommez les choses à une vitesse incroyable et tout est au même niveau. On ne sait même plus d’où on vient, sur quoi est on assis politiquement et donc c’est la recette vers une catastrophe.

Voilà, pour moi, ce film c’est ouvrir une fenêtre pour une jeune génération, pour qu’ils se l’approprient et le reste ça sera leur affaire mais au moins je dirai que j’ai essayé de transmettre quelque chose et c’est le début d’un travail. Le film n’est pas un objet de consommation, c’est un point de départ.

Vous diffusez ce film ici aux universités d’été du PCF, cette après-midi vous étiez devant la FI [R.P. : et au NPA il y ‘a deux, trois jours] du coup qu’est-ce que cela représente pour vous de diffuser votre film dans des milieux militants ?

R.P. :  Par expérience personnelle, j’ai toujours su qu’on ne s’en sortirait que dans un collectif.

Bon en effet, nous sommes dans une société très individualiste, très événementielle et moi ce que je mets en discussion est collectif, ce n’est pas dogmatique. Le mieux qu’on puisse faire c’est de revenir à ces classiques, à l’origine de tout, puisqu’on peut dire aujourd’hui, sans peur d’être contredit, que personne n’a dépassé Marx.

Revenir à ça, et en particulier au jeune Marx, c’est remettre les choses sur la table et essayer, peut-être, cette fois de faire mieux.

En ce moment, on voit bien que les attaques libérales de toute part touchent aussi le monde de la culture. Comment vous, en tant qu’acteur de ce monde là, voyez vous l’avenir de la culture ?

R.P. :  Alors c’est difficile de donner une réponse simple parce que tout est complexe, tout est compliqué, on n’a pas de recette à donner. Et aujourd’hui, je suis plutôt dans une démarche de dire : essayons de nous asseoir autour d’une table et mettons les choses à plat, et ensuite, si on peut, mettons nous d’accord sur une vision collective, sur des actions collectives, sur des sorties de crise collective.

Rien ne sert à anticiper quoi que ce soit puisque cette sortie de crise, elle n’arrivera que si on arrive à se mettre d’accord sur un minimum de chose et plus on retardera ce moment plus complexe ce sera.

D’autant qu’on a plusieurs couteaux sous la gorge : on a le couteau du gaspillage énergétique, on a le couteau de la destruction écologique, on a les grands chamboulements de population à travers le monde dans une Europe qui se sent assiégée, il y a les débordements populistes un peu partout, les débordement autoritaristes un peu partout, donc on ne manque pas de tache.

Plus on reculera ces échanges productifs et collectifs, plus on reculera les réponses à donner. Je ne crois pas dans les sorties de crises individuelles, je ne crois pas dans les gourous… l’avenir sera ce que nous auront pu décider ensemble.

Quel message auriez-vous transmettre à des jeunes engagés qui aimeraient transmettre cet engagement dans l’art ?

R.P. :  Je n’aime pas donner de message parce que j’espère que les films que je fais permettent de capter différentes choses et c’est à vous de voir ce que vous en faites. Mais si j’avais une formule à récupérer, ce serait une formule que Marx dit dans le film, en l’occurrence : « L’ignorance n’a jamais aidé personne. »

Ne pas rester simplement un consommateur mais vraiment s’éduquer… apprendre tout simplement, et le travail. Je voulais aussi rappeler dans ce film que Marx n’est pas comme ça, un jour devenu révolutionnaire. Il a passé des heures et des heures de sa vie à travailler et sans ça, il n’y a pas de réponse.

La colère ne suffit pas. Parfois on est en colère, on descend dans la rue mais ça ce n’est qu’une manière, après il faut consolider cette colère, lui donner un sens.