Rédaction | Avant Garde
Environnement

Salon pour une agriculture pleine de contradictions

La nécessité d’une refonte du modèle agricole pour assurer les revenus des agriculteurs comme la préservation de l’environnement se heurte à une logique de profit d’un autre temps. Le Président de la République accentue ces contradictions en refusant de les traiter.

Un rendez-vous politique incontournable

Le salon de l’agriculture est un rendez-vous immanquable pour les politiques. Jacques Chirac aimait y passer une longue journée, Nicolas Sarkozy peinait à y passer quelques heures avant de se le faire reprocher, François Hollande aurait aimé y être bien accueilli, Emmanuel Macron y a rencontré un œuf en pleine campagne, avant d’y passer plus de 14 heures l’année dernière. Outre l’aspect obligatoire pour un politique de s’afficher dans le plus populaire des salons français, c’est également le lieu qui permet de montrer une proximité avec le milieu rural sans sortir de Paris.

Ce temps permet généralement de mettre sous les projecteurs les problématiques de la production agricole, des travailleurs du secteur et par extension ceux du monde rural. On peut donc tout à la fois s’attendre à des remarques plus ou moins inspirées sur le marché mondial des céréales, la désaffection pour la consommation de viandes, les règles sanitaires (absurdes et européennes !), mais également la solitude de l’agriculteur. À charge pour le politique de saisir avec la puissante FNSEA, un sujet au choix pour y faire une annonce plus ou moins inspirée montrant qu’il a entendu la détresse du monde agricole.

Lutte contre «l’agribashing»

Cette année, le Président a décidé en amont de sa visite de dénoncer « l’agribashing ». L’anglicisme disruptif au secours de la pensée rurale d’un Emmanuel Macron très urbain doit être compris comme l’ensemble des critiques (injustifiées donc) que subissent les agriculteurs. Dans Ouest-France, le chef de l’État déclare :

« Nous sentons aujourd’hui une tension forte dans la société et il faut à la fois protéger les agriculteurs contre les stigmatisations dont ils sont l’objet et réussir la transformation du système agricole. Les tensions, on les sent sur l’élevage et le bien-être animal, sur l’agriculture et l’usage des pesticides. »

Il vante ensuite les mérites d’une nouvelle cellule de gendarmerie « Demeter » (déesse grecque de l’agriculture) destinés à protéger les agriculteurs. L’occasion pour Emmanuel Macron de dénoncer « l’activisme violent » et de rappeler que « la République ce n’est pas cela ».

Pourtant les contradictions du monde agricole aujourd’hui paraissent être une problématique plus urgente qu’un relativement fantasmé « activisme violent » qui ciblerait les agriculteurs.

Un président fier de son action inefficace

Toujours dans le même entretien, le président de la République se félicite de la loi « égalité et alimentation » qui doit permettre de redonner du pouvoir d’achat aux agriculteurs. Pourtant plus loin, il assume vouloir ratifier le CETA (accord de libre-échange avec le Canada) malgré la concurrence renforcée que peuvent représenter des échanges internationaux plus soutenus. S’il a réaffirmé son opposition au Mercorsur (accord de libre-échange avec une partie de l’Amérique latine) sur le fondement du refus de respecter l’accord de Paris par le Brésil, il se félicite en même temps de permettre des exportations de bœufs vers la Chine. L’équilibre entre le respect de l’environnement et la rémunération des agriculteurs se heurte toujours à cette même contradiction d’un marché mondial dans lequel le profit est la seule boussole.

L’enjeu est le même sur l’usage des pesticides. L’interdiction du glyphosate en 2021 promet de déjà souffrir des exceptions. Il est vrai que les alternatives à ce dangereux pesticide n’existent pas encore pour toutes les situations. Cependant, les promesses du président s’émancipaient largement de cette réalité il y a encore un an. Le surcoût lié à des actions mécaniques de désherbage ou des baisses de rendement sont impossible à supporter dans le cadre d’une concurrence mondiale où les règles sanitaires sont différentes.

Ainsi sur les zones de non-traitement, le chef de l’État peine à donner une réelle vision de ce que pourrait être un arbitrage entre les impératifs de rendement auxquels sont soumis les agriculteurs et les inquiétudes des riverains. Une équation impossible à résoudre tant que ne sera pas éliminé ce poids d’une économie de marché qui dicte les pratiques agricoles en dépit de la planète, de la santé et des agriculteurs.

De la PAC aux retraites, le revenu des agriculteurs menacé

Le pouvoir d’achat des agriculteurs doit également faire face à plusieurs inconnus sur l’avenir de la PAC (politique agricole commune, programme européen de subventions) suite au Brexit. La sorte de l’Union du Royaume-Uni pose également la question de futurs tarifs douaniers qui pourrait frapper les exportations. Une réalité à laquelle les agriculteurs sont d’autant plus sensibles que les viticulteurs et fromagers sont déjà impactés par des mesures semblables prises par les États-Unis de Donald Trump. Pour les pêcheurs c’est même l’accès aux eaux poissonneuses anglaises qui est remis en cause.

Dans ce contexte, le chef de l’État fait le choix de s’en tenir à un rôle d’observateur, donnant un bon point à Lidle qui a fait des efforts sur ses prix d’achat et un mauvais point à Leclerc et à ceux qui cherchent à contourner la loi via une centrale d’achat installée en Belgique. Victimes tout à la fois du libre-échange et du protectionnisme, les agriculteurs voient leurs revenus décrocher malgré une utilité sociale indispensable et des subventions importantes.

Retraitée, la situation est encore pire et la nouvelle réforme dont ils devraient être les « grands gagnants » risque en réalité de ne pas changer grand-chose pour eux. Derrière la promesse d’une pension minimale de 1 000 € se cachent les conditions qui seront définies de la carrière complète. Un élément clef du futur système renvoyé à une future ordonnance… De plus, rien n’est prévu pour les retraités actuels alors que leurs pensions sont extrêmement faibles 780 € en moyenne pour un homme et 550 € pour une femme. La revalorisation des pensions agricoles à 85 % du SMIC au minimum était au menu d’une proposition de loi du député communiste André Chassaigne qui avait été adoptée à l’unanimité à l’Assemblée nationale et aurait dû trouver une majorité au Sénat. Le gouvernement avait décidé de la bloquer. Un blocage qui n’était pas l’œuvre « d’activistes violents » et probablement pas le fruit d’un « agribashing », mais qui venait s’opposer à l’augmentation prévue de la taxe sur les transactions financières pour financer les pensions. Une fois de plus, la protection du marché est passée devant celle des revenus des agriculteurs.

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Collectif de rédaction d'Avant Garde