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Le soutien scolaire, l’autre privatisation de l’éducation – entretien avec Erwan Lehoux

Nous nous sommes entretenus avec Erwan Lehoux, membre de l’institut de recherche de la FSU (premier syndicat chez les enseignants) et auteur de « Payer pour réussir ? Le marché du soutien scolaire ».

Parcoursup accorde une importance nouvelle aux bulletins scolaires du lycée et notamment aux notes y figurant, n’est-ce pas une aubaine pour le marché du soutien scolaire ?

Les notes sont pour les familles le principal indicateur du niveau scolaire de leurs enfants. Les organismes de soutien scolaire l’ont très bien compris. Ce n’est pas un hasard si Acadomia met en avant dans certaines de ses campagnes publicitaires le nombre de points qu’ont gagné les élèves qui en bénéficient sur leur moyenne.

Il est évident qu’en renforçant le poids des notes obtenues par les lycéens durant l’année, la sélection instaurée à l’entrée de l’université donnera aux familles une raison de plus de recourir au soutien scolaire.

Il était possible de louer les services de sociétés pour réaliser des lettres de motivations destinées à Parcoursup, peut-on s’attendre à voir émerger un “ marché de l’orientation ” ?

Le marché du coaching scolaire existe depuis déjà quelques années mais ce dernier s’est en effet développé de manière significative cette année en n’hésitant pas à faire explicitement référence à Parcoursup. Il y a fort à parier que cette tendance se confirmera dans les prochaines années.

Premièrement, les enjeux des choix effectués par les familles en matière d’orientation n’ont jamais été aussi importants. En fin de 3e puis en 2nde  les élèves devront en effet choisir leur voie puis, selon les cas, leur filière ou leurs spécialités. Or, de plus en plus de cursus, y compris universitaires, conditionneront l’accès au fait d’avoir suivi une spécialité ou une autre.

Deuxièmement, le déroulement du cursus scolaire tel qu’il sera organisé dans le nouveau lycée proposé par Jean-Michel Blanquer apparaît plus illisible qu’il ne l’était déjà, de sorte qu’il sera plus complexe pour les familles de s’y repérer et d’effectuer leurs choix.

Troisièmement, la réforme de l’orientation, qui prévoit notamment d’en transférer une partie aux régions, risque de remettre en cause la possibilité pour les lycéens d’être correctement informés et accompagnés. Il s’agit là d’un cocktail explosif dont se nourrira le secteur marchand.

Plus globalement, la loi ORE a entériné le fait que l’enseignement supérieur public a désormais une capacité d’accueil limitée, laissant autant de place à l’enseignement supérieur privé, quelles sont les interactions entre le marché de l’enseignement et celui du soutien scolaire ?

Des liens économiques existent entre certains établissements privés et certains organismes de soutien scolaire. C’est par exemple le cas du groupe Ionis Education qui regroupe en son sein à la fois des écoles de commerce ou d’ingénieur et Ionis Tutoring qui propose du coaching et des cours particuliers « 100 % remboursés ».

La formule est la suivante : la moitié de la somme engagée est remboursée sous la forme d’un crédit d’impôt, comme c’est le cas dans les autres organismes ; le reste est remboursé, l’autre moitié est transformé en un « capital crédit enseignement » qui peut être déduit des frais d’inscription dans les écoles appartenant au groupe. D’une manière générale, le développement de l’enseignement privé et celui du soutien scolaire participe d’une même logique. Il s’agit de forcer le destin scolaire des enfants, c’est-à-dire de leur donner la possibilité d’atteindre certains objectifs plus ou moins ambitieux, en mobilisant les ressources économiques de la famille.

Lire aussi : Payer pour réussir ? Le marché du soutien scolaire. Extrait.

Dans votre livre vous exposez les différences de recours au soutien scolaire selon la situation des parents de l’élève, comment Parcoursup et la future réforme du Bac vont-ils accentuer ces inégalités ?

Le soutien scolaire marchand peut prendre différentes formes. Les familles relativement bien dotées en ressources économiques mais moins en ressources culturelles, telles que les ouvriers et employés les plus qualifiés ou encore les cadres et ingénieurs du privé recourent davantage aux organismes que j’ai qualifiés d’industriels comme Acadomia.

À l’inverse, les couches moyennes et supérieurs dont les ressources sont davantage culturelles, qui travaillent par exemple dans les secteurs de l’éducation et du social, préfèrent faire appel à des connaissances qu’ils rémunèrent « au noir ». Dans tous les cas, le soutien scolaire marchand apparaît comme un produit dopant, pour des élèves qui ne rencontrent pas de grandes difficultés et qui peuvent tirer leur épingle du jeu dans la compétition scolaire, en améliorant leur classement relatif. Pour certains, il s’agira de faire la course en tête, pour d’autres, d’assurer l’obtention du baccalauréat avant de poursuivre diverses formations.

Le coût économique de cette pratique est évidemment discriminant. Les enfants de cadres sont trois fois plus nombreux à bénéficier de soutien scolaire payant que les enfants d’ouvriers. Il n’est pas étonnant de constater que, à peu de choses près, le rapport est exactement inverse en ce qui concerne le soutien gratuit. On pourrait donc en conclure que cela permet de compenser les inégalités générées par l’existence d’offres marchandes.

Or, il n’en est rien. Les élèves concernés, non seulement, sont majoritairement issus des couches populaires mais, de surcroît, rencontrent plus souvent des difficultés assez importantes en classe. De ce fait, ces dispositifs sont nettement moins efficaces pour les élèves, voire parfois contre-productifs. Le soutien scolaire gratuit apparaît quant à lui plutôt comme la voiture balai, qui ramassent les élèves qui sont exclus de la compétition, autrement dit, « ceux qui ne sont rien » aux yeux du Président de la République…

La réforme du gouvernement s’intitule Orientation et réussite des étudiants, votre livre « Payer pour réussir ? », pourquoi cette notion de réussite est-elle si importante dans l’enseignement ?

Les syndicats comme un certain nombre de partis politiques progressistes revendiquent souvent la « réussite pour tous ». Le titre du projet pour l’école proposé par le PCF en 2005 utilisait d’ailleurs l’expression. Elle traduisait alors l’aspiration à la démocratisation scolaire.

Cependant, les forces libérales et réactionnaires l’ont rapidement récupérée tout en en dévoyant le sens. Il s’agit en effet d’en souligner exclusivement la dimension individuelle voire individualiste tout en affirmant par ailleurs qu’il convient de prendre en compte la personnalité des élèves, leurs goûts, leurs talents, leurs potentiels… La réussite est alors entendue comme le fait de donner aux élèves la possibilité de « se réaliser », c’est-à-dire de parvenir à certains objectifs en quelque sorte prédestinés : des grandes études pour certains, des études courtes pour les autres, ceux qui ne seraient pas faits pour l’école et qui s’y ennuient. C’est oublier que ces différences en matière de personnalité sont en réalité socialement construites et reflètent les inégalités sociales.

Désormais, il faut donc se méfier des discours en faveur de la réussite, car ils cachent souvent un projet de reproduction des classes sociales. Le soutien scolaire s’inscrit parfaitement dans cette optique et c’est aussi ce que je dénonce dans le livre.

« Payer pour réussir ? Le marché du soutien scolaire. » – Erwan Lehoux – éditions Sylepse

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