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Violences policières durant le confinement : vers une exacerbation des tensions entre population et forces de l’ordre ?

Depuis le début du confinement, de multiples témoignages ont circulé afin de dénoncer les violences policières qui sévissent en France et plus particulièrement dans les quartiers populaires. En Belgique, des émeutes ont fini par éclater.

Des violences policières, dont la dénonciation est difficile…

Nombreuses sont les vidéos qui circulent aujourd’hui sur la toile dénonçant des contrôles policiers violents et autres bavures. Le vendredi 27 mars, un homme âgé de 21 ans porte plainte contre X pour “violences volontaires aggravées par personne dépositaire de l’autorité publique, en réunion, avec usage ou menace d’une arme” selon l’agence France-Presse. Sofiane rapporte avoir été tabassé par la police après s’être enfui par peur, n’ayant pas son attestation sur lui. Suite à ces événements, son médecin a constaté que Sofiane était en incapacité totale de travail pour quatre jours. Plusieurs habitants des immeubles voisins au lieu de l’agression ont filmé la scène et ont ensuite publié les vidéos sur les réseaux sociaux. 

Ces réseaux se manifestent tristement comme étant l’un des derniers lieux sûrs pour que les victimes de violences policières puissent témoigner. L’observatoire des violences policières tenu par une association partage activement les preuves (essentiellement des vidéos) de ces violences sur Twitter. 

https://twitter.com/obs_violences?lang=fr

Cela montre le manque d’infrastructures pour accueillir et traiter les plaintes des victimes, forcées de saisir directement le procureur général ou d’aller faire enregistrer leurs plaintes au commissariat pour leur donner davantage de crédibilité auprès des autorités. Leurs plaintes sont souvent rejetées, tel qu’en témoigne un autre habitant des Ulis, Yassin, victime de violences policières ayant conduit à un traumatisme crânien sans fracture et à 5 jours d’ITT. Ce trentenaire père de famille explique ainsi que sa plainte n’a pas été acceptée à deux reprises, après s’être déplacé dans un commissariat puis dans une gendarmerie. Le recours à l’IGPN, surnommé « police des polices », ne constitue pas non plus une solution idéale. En effet, le dossier du plaignant est parfois traité au bout d’une période particulièrement longue et l’enquête se déroule en interne, souvent sans visibilité réelle sur la procédure. Rien qu’entre le 17 mars, début du confinement, et le 14 avril, 7 plaintes et 166 signalements ont été effectués auprès de l’IGPN d’après franceinfo, ce qui constitue un nombre significatif de données à examiner pour cette institution qui comptait 292 agents en 2018.

De plus, l’ampleur des moyens techniques déployés par les forces de l’ordre pose question.  A Nantes, un hélicoptère a été envoyé par la gendarmerie afin de surveiller la zone et a conduit à l’arrestation de trois jeunes individus. Equipé d’une caméra infrarouge, l’appareil peut détecter une présence humaine ou animale à plusieurs centaines de mètres à la ronde. Compte-tenu de son altitude, il n’est ni visible ni audible pour les personnes au sol. Cette surveillance liberticide engendre un ressenti d’une partie de la population envers les forces de l’ordre, ces dernières ne respectant pas les libertés individuelles de chacun. 

Le confinement accroît les risques de violences policières et les difficultés à les faire condamner. A Béziers le 8 avril, Mohamed Gabsi, père de famille âgé de 33 ans et sans domicile fixe, décède pendant un contrôle de police. Embarqué de force après avoir résisté à son interpellation, un policier s’assoit sur lui pour le maintenir à l’arrière de la voiture de police selon les déclarations officielles. L’individu arrive inconscient au commissariat, les policiers ne parviennent pas à le réanimer.  Une partie de l’interpellation a été filmée et témoigne de la brutalité exercée envers Gabsi, ce dernier aurait hurlé « vous allez me tuer» avant d’être emmené par les agents municipaux. Il s’agit du premier mort suite à un contrôle de police depuis le début du confinement en France.

Ce confinement participe à nourrir la peur grandissante de sortir de chez soi, notamment pour aller porter plainte et se faire soigner. Les conditions sont propices à donner aux forces de l’ordre un pouvoir bien plus étendu qu’avant avec la mise en place de stratégies de surveillance liberticides. Une attestation manquante ou mal remplie passe pour être un motif désormais suffisant pour justifier des contrôles musclés par la police.  Alors que l’information circule inégalement selon les ménages, le gouvernement a changé une fois l’attestation et deux fois au moins la teneur des informations à compléter en demandant l’ajout de l’heure du déplacement et la ville de naissance.

…et qui apparaissent plus récurrentes dans les quartiers populaires.

Actuellement, mesurer les violences policières relève de l’impossible et le nombre d’études portant sur ce phénomène en est donc très limité. Le peu de données communiquées et l’obscurité qui s’étend toujours sur le traitement des plaintes pour violences policières empêchent de généraliser un phénomène qui semble tout de même être bien présent. Les violences policières toucheraient bien plus les banlieues et quartiers populaires. Dans ces quartiers, les forces de l’ordre sont fortement présentes. Aux Ulis, la maire Françoise Marhuenda avait demandé un renfort de policiers pour faire respecter les mesures de confinement. Cette priorisation du déploiement de la police dans les banlieues et quartiers populaires engendre des contrôles plus nombreux dans ces zones. Les bavures policières y sont également plus fréquentes. Sofiane et Yassin ne sont pas les seuls à en avoir témoigné.  

Christophe Tardieux, bédéiste plus connu sous le pseudonyme de Remedium, a dénoncé ce fait en images via son blog Médiapart « Cas de… ». Remedium illustre le face-à-face brutal entre Ramatoulaye B., jeune femme de 19 ans habitant à Aubervilliers sortie achetée de la nourriture pour son bébé, et huit agents de police le 19 mars aux alentours de 16h. Elle est insultée et tasée devant son petit frère âgé de 7 ans terrorisé. 

Frappée ensuite dans le camion de police, Ramatoulaye ressort avec cinq jours d’ITT et un traumatisme lourd dû à la vague de violence qui s’est abattue sur elle. En reprenant aussi le récit d’Houssam, informaticien à Santé Publique France victime d’insultes racistes et humilié lors d’un contrôle à Aulnay-sous-Bois le 19 mars, Remedium entend bien montrer l’existence d’un ciblage des quartiers populaires et celle d’un racisme institutionnalisé au sein des instances policières. En effet, Houssam témoigne des propos exécrables qu’un policier a tenus envers lui : 

« Écoute-moi bien, sale arabe. Maintenant, tu prends ta voiture et tu vas te faire enculer ailleurs. Sinon on va t’embarquer […] Quand on veut embarquer quelqu’un, on trouve toujours l’inspiration. ».

L’extrême violence déployée par les forces de l’ordre actuellement dans les quartiers populaires ne peut toujours pas se mesurer précisément, néanmoins elle est de plus en plus constatée grâce aux différentes déclarations circulant sur les réseaux sociaux en majorité. Il est nécessaire plus que jamais de mettre un terme à l’invisibilisation des violences policières dans notre société afin de commencer à pouvoir lutter contre ce phénomène auquel le confinement profite trop largement. Les tensions provoquées par ces violences et par leur déni sont d’ailleurs susceptibles de provoquer des émeutes.

En Belgique, une situation préoccupante entre civils et policiers

Les faits ont commencé vendredi 10 avril, dans le quartier belge d’Anderlecht à Bruxelles. Adil, jeune homme de 19 ans au volant de son scooter, est sommé par une patrouille de police de s’arrêter. Il décide alors de prendre la fuite. S’en suit une tragique course poursuite entre les forces de l’ordre et Adil, ce dernier étant finalement percuté par un véhicule de police et tué sur le coup. La nouvelle de sa mort provoque la colère et la tristesse de plusieurs Belges. Dans le quartier où Adil est décédé, des rassemblements sont prévus dès le lendemain en dépit du confinement. 

Le samedi 11 avril, les manifestants sont interpellés et répondent par des jets de pierre, incendies de voitures, etc. La police antiémeute est appelée pour disperser les jeunes présents à l’aide de canons à eau ; l’épisode se solde par deux policiers et sept manifestants légèrement blessés. Entre le samedi et le dimanche, environ une centaine de personnes sont interpellées pour éviter tout regroupement. D’après le témoignage d’Ahmed Ouammara, directeur de l’AMO Alhambra (organisme à destination de l’encadrement et l’intégration des jeunes) et éducateur, les contrôles de police abusifs ont toujours été récurrents à Anderlecht et les moyens déployés par la police (avant même que les heurts provoqués par les manifestants aient débuté) étaient jugés exagérés : 

« Qu’est-ce qui fait qu’à un moment, des jeunes se mettent à jeter des pierres ? Alors qu’au départ, un rassemblement pacifique était prévu. Mais lors de ce rassemblement pacifique, il y avait déjà des combis [fourgons] de police autour. Vous vous posez des questions ».

Les émeutes qui ont eu lieu montrent bien la profondeur de la crise liée aux crispations entre les forces de l’ordre et une partie des citoyens, pour qui le refus des autorités de faire face aux problèmes posés par les violences policières est insupportable.