Au lycée de Tulle, répression politique sur fond de conflit social

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Au lycée de Tulle, répression politique sur fond de conflit social

Mais que s’est-il passé au lycée Edmond Perrier de Tulle ? À la lecture des Unes de la presse locale, c’est la question que nombre de Corréziens ont dû se poser. “Tensions”, “débordements”, “direction transitoire” … Ce vocabulaire, habituellement réservé aux manifestations ou aux conflits sociaux durs, a de quoi surprendre dans le lycée de cette ville de moins de 15 000 habitants. Reportage. 

D’un exercice incendie raté au conflit ouvert

Tout commence le mercredi 24 mai, lorsque les élèves du lycée assistent à une représentation théâtrale offerte aux élèves internes. C’est ce jour-là qu’a choisi la direction de l’établissement pour organiser une série d’exercices incendie dans l’établissement, interrompant à trois reprises le spectacle et provoquant l’exaspération du jeune public. Procédure habituelle dans de tels cas, certains élèves sont “cachés” afin de simuler des disparitions. Situation classique, mais qui a visiblement donné lieu à des “difficultés” de comptage des élèves de la part de l’équipe de vie scolaire selon la direction. D’après les élèves présents, le proviseur s’en serait en réalité pris de manière très virulente à un CPE et à un AED de l’établissement, les menaçant en public de sanctions administratives. Ambiance. Ce n’est pas la première fois que les élèves ont à se plaindre d’une direction peu à l’écoute. Des soucis de communication sont régulièrement pointés du doigt, qui ont été mis en lumière par cette situation considérée comme “inadmissible” par les élèves. 

Fait important, pour dresser un tableau complet de la situation, depuis le début de l’année, le Mouvement jeunes communistes de France est fortement implantée au sein du lycée et organise la mobilisation des jeunes.

Un rassemblement et des premiers coups de pression

Face à la situation de tension, un appel à se rassembler le lendemain devant l’établissement à 13h circule parmi les élèves pour soutenir les personnels visés par les menaces. Si le rassemblement s’organise de manière spontanée, les Jeunes Communistes du département relaient celui-ci depuis leurs réseaux sociaux. Un partage qui a visiblement agacé la direction qui convoque dans la matinée même Arthur Roche en tant que coordinateur départemental de l’organisation politique. Un motif donc ubuesque pour un élève qui assure avoir toujours strictement respecté la frontière entre son engagement politique devant le lycée et son engagement d’élu au Conseil de la vie lycéenne (CVL) et au Conseil d’administration (CA) à l’intérieur de celui-ci. Pourtant, les accusations de la proviseure adjointe portent sur des rassemblements organisés dans l’année, bien souvent avec l’accord tacite du proviseur, dans le cadre de la mobilisation contre la réforme des retraites. Arthur Roche se refuse alors à un tel procès et propose d’échanger sur le sentiment de malaise des élèves face à une direction incapable de les entendre. Une situation parfaitement assumée par la proviseure adjointe qui déclare dans la réunion, toute honte bue, qu’ “être un proviseur mal aimé, c’est être un bon proviseur”. Une vision de dialogue somme toute assez particulière. À 13h, donc environ 200 élèves se retrouvent devant le portail, tracts en main. Au cœur de leurs revendications : le “respect”. Celui des élèves, mais aussi de la communauté éducative, de la part de la direction.

La tension monte d’un cran

S’ensuit dans l’après-midi un jeu de chat et de la souris entre quelques élèves et la direction, sur fond d’alarmes incendies (encore elles !) activées dans les couloirs. Sur les coups de 15h, un élève est convoqué par la proviseure adjointe, car accusé d’en avoir activé une, ce qu’il continue toujours de nier. Las, des lycéens se réunissent de manière spontanée dans le bâtiment de l’administration aux cris de “Libérez Louis”. Hasard ou non, le jeune Louis est, lui aussi, dirigeant des Jeunes Communistes du département. 

Le lendemain matin, et face au risque d’un accroissement des tensions, les représentants des élèves au CVL décident à l’unanimité, y compris sa vice-présidente, de publier un communiqué d’appel au calme. 

Certains ne l’entendent pas de cette oreille et un nouvel appel à rassemblement circule parmi les lycéennes et lycéens. Ce jour-là, tous les AED sont en grève pour protester contre les menaces auxquels certains d’entre eux font face. 

D’abord opposés à ce rassemblement, car souhaitant voir la direction apporter une réponse aux revendications des lycéens, les élus du CVL, Arthur Roche en tête, se rendent à la manifestation à 13h. 

Tentative de reprendre le dialogue

C’est devant le portail que les élèves rencontrent un Inspecteur d’académie, missionné pour recréer un dialogue entre élèves et direction. Celui-ci propose immédiatement aux élus de le rencontrer dans l’après-midi, proposition évidemment acceptée. Mais alors que le rassemblement semble se terminer, certains élèves choisissent de rejoindre à nouveau le bâtiment de l’administration pour y crier leur colère. Quelques inscriptions à la craie sont faites, quelques prospectus sont déchirés, et des extincteurs sont déplacés. Des “émeutes”, selon la direction.  Le rassemblement prend rapidement fin, suite à une intervention des élus du CVL demandant aux élèves de retourner dans le calme en cours, inquiets d’une éventuelle intervention policière demandée par la direction. Ceux-ci sont entendus, et les représentants des élèves peuvent entamer la médiation avec la direction, non sans avoir en amont ramassé les prospectus au sol “pour rendre service”, d’après Arthur Roche.  À l’issue de deux heures de discussion, un processus de désescalade est décidé, et la semaine suivante, de nombreuses réunions sont organisées avec les élus lycéens pour trouver une issue au conflit. Parmi elles, l’absence de sanctions envers les élèves est présentée comme un élément essentiel.

Une sanction dure… et politique 

L’affaire aurait pu s’arrêter là, mais c’est sans compter sur le zèle des services de l’Éducation Nationale bien décidés à prendre le parti coûte que coûte d’un proviseur plutôt que de ses élèves et des AED. C’est donc avec stupeur que trois élèves, parmi lesquels Arthur Roche, Louis et une autre de leurs camarades, reçoivent une convocation à un conseil de discipline départemental, conseil de discipline extraordinaire, extérieur au lycée et habituellement réservé aux récidivistes ou aux violences extrêmes.

 Il est injustement reproché au premier d’être à l’origine des débordements, au second d’avoir activé une alarme incendie, et à la dernière d’avoir ouvert la porte menant au bâtiment de l’administration lors du rassemblement des élèves. Mais au-delà de ces accusations floues, très peu et mal documentées, c’est le profil des élèves inculpés qui interroge. 

Alors qu’au moins 200 élèves, tous facilement identifiables, ont pris part aux mobilisations, seuls ces trois-là sont convoqués. Leur point commun ? Ils sont tous membres de la direction des Jeunes Communistes de Corrèze. De là à penser qu’il s’agit d’une cabale politique, il n’y a qu’un pas, qu’il n’est pas difficile de franchir. 

Se tient alors le mercredi 12 juillet un Conseil de discipline entièrement à charge, sous forme de procès expéditif, dans lequel la voix des lycéens est systématiquement méprisée et moquée. Pourtant, les élèves étaient venus avec un avocat, et avaient monté un dossier afin de répondre à chacune des accusations mensongères formulées à leur encontre. Insuffisant pour un conseil acquis au Directeur Académique des Services de l’Éducation Nationale qui se veut procureur, ayant déjà décidé de la culpabilité des élèves, et qui se contentera faute d’argument de les traiter comme des menteurs face aux preuves qu’ils ont fournies de leur innocence. Au final, les sanctions sont très dures : Arthur Roche écope de 8 jours d’exclusion, tandis que ses deux camarades sont exclus de manière définitive avec sursis. 

Une séance d’Éducation Morale et Civique version régime autoritaire, que ne risquent pas d’oublier les élèves, mais qui ne semble pas leur avoir fait baisser les bras. Certains ont déjà prévu de faire appel de la décision et aucun ne semble décider à céder. Le combat est donc loin d’être fini. 


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