Rédaction | Avant Garde
Vivre ensemble

Les mobilisations sociales, réprimées et criminalisées


La stratégie de répression brutale des mouvements sociaux, que ce soit physiquement par des doctrines de maintien de l’ordre agressives ou judiciairement par une criminalisation croissante de l’action collective est de plus en plus dénoncée.

Une stratégie de la violence

Les images d’affrontement largement relayées par les chaînes d’information en continu se sont largement banalisées. D’abord en marge des manifestations syndicales, c’est désormais dans les rassemblements des “gilets jaunes” que se concentrent ce dangereux jeu d’affrontement entre manifestants plus ou moins venus pour en découdre et forces de l’ordre. Les gouvernements depuis 2016 se sont finalement largement accommodés de cette situation, y voyant le moyen d’adopter une posture de défenseur de l’ordre quelles que soient les revendications des très majoritaires manifestants pacifiques.

Toutefois, l’affrontement sans fin et sans but apporte son lot de blessés, de mutilés et surtout alimente une course à une violence toujours plus grande. Les forces de l’ordre, très soutenues par les différents ministre de l’Intérieur, semblent de moins en moins enclines à la retenue. Les récents changements de doctrines, assumant davantage l’affrontement, contribuent à aggraver encore cette situation. L’arsenal des policiers augmente, donnant toujours plus de place à l’affrontement. Le nombre de blessés également. Le nombre de policiers et gendarmes déployés augmentent bien plus vite que les effectifs formés au maintien de l’ordre. Des milliers de fonctionnaires sont ainsi mis au contact de situations difficiles sans les formations requises. À cela il faut ajouter la fatigue d’une surutilisation des forces de l’ordre et un sentiment d’impunité provoqué par l’absence de condamnation unanime des abus les plus flagrants ainsi qu’un esprit de corps particulièrement fort.

Des acteurs syndicaux marginalisés

Face aux forces de l’ordre, des groupes plus ou moins constitués y voient l’occasion historique de conquérir une hégémonie par les armes face à des syndicats majoritaires en nombre, mais rendus incapables de maîtriser leurs propres manifestations. Incapable d’impulser un réel mouvement de masse, ils viennent prendre la tête de cortèges syndicaux mal animé, s’autoproclamant plus légitimes que les travailleurs en grève. Les mots d’ordre, les revendications et les slogans n’ont pas d’intérêt pour ces groupes, qui privilégie une scénographie guerrière. Un combat dans lequel il sont objectivement soutenus par des stratégies de maintien de l’ordre irresponsables.

Comment assurer la sécurité d’un défilé quand le rassemblement est noyé sous un nuage de gaz lacrymogènes avant même le départ de la manifestation ? Comment assurer l’unité d’un cortège face à des stratégies de coupures, les charges de policiers et l’utilisation de canon à eau ? C’est un combat perdu d’avance pour les syndicats qui se voient derrière reprocher la responsabilité des violences. Le premier mai dernier, à Paris, la manif n’avait pas pu s’élancer que le secrétaire général de la CGT devait quitter momentanément le cortège tandis que le ballon de la FSU gisait à terre.

Une criminalisation de l’action militante

L’autre volet de cette répression, c’est une criminalisation toujours croissante des militants. La confusion résultant des affrontements donnent lieu à de multiples arrestations aux justifications parfois fantaisistes. Des fois, personne n’est capable de justifier les arrestations, on ne compte plus les gardes à vue qui finissent sans aucune poursuite. Les juges de leur côté se trouvent à distribuer des rappel à la loi à tour de bras dans des comparutions immédiates où les prévenus n’aspirent qu’à rentrer chez eux après plusieurs dizaines d’heures d’incarcération.

Les contrôles préventifs se sont généralisés suites aux manifestations de 2016, désormais, c’est des arrestations préventives que l’on constate. Des dizaines de manifestants sont incarcérés en amont de la manifestation puis relativement souvent relâché faute de poursuites, après la manifestation. Une stratégie assumée par le procureur de la République de Paris. Des infractions sont également détournées pour servir de prétexte à des arrestations, et même des condamnations contestables. Ainsi, le groupement en vu de préparer des violences, est régulièrement invoqué avec succès par les procureurs. L’infraction nécessitant que peu d’éléments pour être prouvé est quasiment systématiquement invoquée même dans le cas de personne arrêtée seule. On se rappelle également les interdictions de manifester prononcées dans le cadre de l’état d’urgence qui devait être une mesure antiterroriste.

Si les lois pénales sont ainsi détournées pour en faire des outils de maintien de l’ordre, il faut par ailleurs noter que les législateurs ont également créé des multiples lois suffisamment floues pour sanctionner davantage les manifestants. On peut noter l’interdiction de se dissimuler le visage récemment introduit par la loi dite “anticasseurs”. L’utilisation importante de gaz lacrymogène et leur volatilité obligent pourtant bien souvent les manifestants à se protéger les voies respiratoires en se masquant le visage. Une action qui les expose désormais à une arrestation et une condamnation…

Des condamnations de plus en plus nombreuses

Cette stratégie de l’affrontement et de la criminalisation semble avoir trouvé une limite contre le mouvement des gilets jaunes. Elle a plutôt bien fonctionné lors de la loi Travail en empêchant le mouvement pourtant soutenu de ne jamais atteindre les pics de mobilisations observées lors du mouvement contre la réforme des retraites de 2010. Elle a également permis d’annihiler en décembre dernier un mouvement lycéen en l’espace d’une semaine. Les images des lycéens de Mantes-la-Jolie sont encore dans toutes les têtes, mais c’est à travers tout le pays que l’affrontement a été systématiquement provoqué. Malgré des épisodes de violences intenses, des arrestations et des condamnations nombreuses, le mouvement des gilets jaunes a fini par trouver son ciment dans ces affrontements.

Aux revendications hétéroclite du mouvement une fois annulé la hausse de la fiscalité des carburants s’est ajouté la question des violences policières et de la répression, pourtant pas au centre des préoccupations des premiers gilets jaunes. Les ratés judiciaires côtoient les violences policières alimentant un mouvement qui aurait pu se perdre dans ses contradictions il y a plusieurs mois. Le gouvernement semble perdu dans cet engrenage, accusant d’un côté l’ensemble des manifestants d’être des “casseurs” et de l’autre contraint de reconnaître leur légitimité par une série de mesure. La violence des forces de l’ordre est immédiatement justifiée par celle supposée des manifestants, quitte à s’arranger avec la vérité. Les déclarations précipitées du ministre de l’Intérieur sur l’Hôpital Pitié Salpêtrière ont sont le témoignage, la seule attaque a été celle de policiers contre un étudiant au sein même de sa cité universitaire.

De plus en plus de voix, se font entendre pour condamner cette dérive. Au-delà de cercle de la gauche “contestataire” habituée à dénoncer les violences de la police, le Monde a ainsi publié un éditorial appelant à “Briser l’engrenage de la violence lors des manifestations”. L’Humanité à la pointe des dénonciations des exactions policières que ce soit dans les quartiers populaires ou les manifestations a réalisé une excellente enquête sur les conséquences des violences subies par les lycéens de Mantes-la-Jolie. Mediapart recense depuis plusieurs mois les signalements de violences qui lui sont faits. Le gouvernement doit désormais entendre ces voix et changer de stratégie.

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Collectif de rédaction d'Avant Garde