À quoi sert encore Mélenchon ?

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Le leader de la France insoumise se présente pour la troisième fois en 10 ans à l’élection présidentielle. Pour quelle utilité ? Grand orateur, programme de rupture, accents complotistes et échecs de structuration, on fait le tour de Mélenchon version 2022.

Un excellent tribun

Jean-Luc Mélenchon reste un excellent orateur. Ses discours sont extrêmement bien construits, il sait captiver son auditoire et bénéficie de talentueux metteurs en scène de ses meetings. Au-delà des innovations technologiques (hologramme, immersion olfactive) dont il s’est fait le spécialiste, c’est toujours un plaisir de l’entendre discourir.

Le ton est agréable, le verbe est juste et l’incarnation sonne toujours vrai. C’est sans nul doute le meilleur des 12 candidats enregistrés à cet exercice.

Il parvient même — dans ses prestations — à se donner une hauteur qui manque à beaucoup. Son discours sur l’intervention française au Mali est ainsi un modèle.

Sa capacité à exposer des idées clairement, à les incarner et à les défendre dans la contradiction, avait assurément contribué à créer les espoirs de 2012 et 2017.

Si l’espoir fait vivre, il ne semble pas faire gagner une élection.

Une incapacité à construire un rapport de force

Ses qualités tribuniciennes ne parviennent cependant pas à faire oublier ses échecs. Tout d’abord son départ du PS. En 2008, la motion portée par Benoît Hamon qu’il soutient ne remporte que 20 % des suffrages et voit une certaine Ségolène Royal prendre la tête du parti. Il s’agit donc d’un Mélenchon incapable de rassembler qui partira avec un nombre limité de militants.

La construction du Front de Gauche est laborieuse. Le format « cartel de partis » n’aide pas. Un grand nombre des forces représentées au niveau national dans cette union ne sont constituées que de quelques centaines de militants concentrés principalement dans les grands centres urbains, voire uniquement en Île-de-France.

Son Parti de Gauche souvent résumé à sa personne peine à exister.

Le sabordage du Front de Gauche

Jean-Luc Mélenchon obtient toutefois un score honorable en 2012 malgré une fin de campagne difficile. Il n’aide pas la réussite des élections législatives suivantes. Déçu par sa quatrième place, il refuse toute négociation avec le PS et s’embarque dans une aventure personnelle à Hénin-Beaumont, qui se soldera par une humiliante troisième place, et un appel à voter pour le candidat socialiste.

Il sabote le Front de Gauche deux ans plus tard en multipliant les attaques contre le Parti communiste, ses dirigeants et ses militants. Il crée alors le mouvement pour une sixième république qu’on peut raisonnablement qualifier de flop, avant de lancer la France insoumise pendant la mobilisation contre la Loi Travail.

La France insoumise, « mouvementiste » et « populiste »

Cette nouvelle structure s’inscrit dans une logique « mouvementiste » et « populiste ». La campagne atone marquée par l’effondrement du PS et l’effondrement moral de la candidature de François Fillon ouvre un boulevard inespéré pour l’ancien sénateur socialiste. Le « trou de souris » est pourtant saisi par un autre ancien membre du Parti socialiste, l’actuel président Emmanuel Macron.

Arrivé — à nouveau — quatrième du scrutin présidentiel, Jean-Luc Mélenchon refait le coup de la bouderie. Il appelle clairement à voter contre Marine Le Pen, mais organise tout de même une curieuse consultation internet pour les « membres » de la France insoumise en leur proposant de voter en faveur de l’abstention, le vote nul ou blanc, ou bien le de glisser un bulletin en faveur d’Emmanuel Macron. C’est la deuxième option qui arrive en tête juste devant le vote pour le candidat d’En Marche suivi de près par l’abstention avec un résultat presque divisé en trois tiers égaux.

Avec cette démarche de pseudo démocratie directe de son mouvement, Mélenchon fait voler en éclat le front républicain.

Aux élections législatives suivantes, il cherchera à faire valoir la victoire que représente la création d’un groupe à l’Assemblée nationale de 17 députés. Avec près de 20 % au scrutin présidentiel, le résultat n’est pas fameux, et en partie dû à une stratégie isolationniste. Le PS dispose d’un groupe plus important, Emmanuel Macron — auréolé de sa large victoire au second tour — malgré un score au premier tour seulement supérieur de 4 points à celui du leader de la France insoumise parvient à en faire élire 314.

L’agitation permanente

Le groupe insoumis à l’Assemblée a, dès le début, été pensé comme le moyen d’installer une opposition de gauche à la majorité présidentielle. On peut — à nouveau — parler d’échec.

Les coups d’éclat et les envolées lyriques davantage destinées à YouTube qu’à leurs collègues ont empêché les députés de la FI de jouer tout rôle parlementaire d’envergure. Le nombrilisme des combats parfois menés laisse songeur. À titre d’exemple, on peut mettre au crédit des députés « insoumis » l’assouplissement des normes vestimentaires dans l’hémicycle et la revalorisation des femmes de ménage du Palais Bourbon.

Après avoir quasiment insulté les syndicats de salariés pour leur refus de se joindre aux « marées populaires » qu’on peut — à nouveau — qualifier d’échecs, Jean-Luc Mélenchon s’est converti au spontanéisme.

En novembre 2018, on a alors pu voir le héraut de la planification écologique courir derrière les « gilets jaunes » et leur lutte contre la taxation de l’essence. Alors même que les revendications populaires étaient confisquées par les éléments les plus vocaux profitant de la stratégie de pourrissement adoptée par le gouvernement, Mélenchon s’engouffre dans une démarche — peut-être populiste —, mais avant tout stérile de dénonciation de la légitimité du gouvernement.

On pourrait aussi souligner l’éphémère histoire d’amour avec Le Média et la création de l’Insoumission comme nouvel organe central.

5 ans d’échec aux urnes

Les élections européennes de 2019 sont les premières élections depuis le scrutin présidentiel. Fort des presque 20 % réunis à cette occasion, Jean-Luc Mélenchon espère faire de cette échéance un temps pour concrétiser les basculements de 2017 et devenir hégémonique à gauche. La liste conduite par Manon Aubry finit derrière les écologistes et la droite et ne devance celle du PS que de quelques milliers de voix. Pourtant, le sujet n’est pas étranger au corpus idéologique de la FI qui dénonce vigoureusement l’Union européenne.

Échaudé par cet échec et toujours incapable de conclure des alliances électorales, les forces de Jean-Luc Mélenchon ne parviendront pas non plus à s’imposer aux élections municipales, départementales et régionales. À ces dernières, on observera même de curieuses alliances avec des transfuges de LREM passés chez EELV dans les Pays de la Loire. En Île-de-France, la liste conduite par Clémentine Autain — et soutenue par le PCF — finira même derrière les listes écologistes et socialistes. 

Il est important de noter pour ces trois derniers scrutins le contexte de pandémie mondiale.

Ces échecs sont loin d’avoir provoqué une remise en question chez le leader de la France Insoumise, qui revient cinq ans plus tard avec une stratégie identique.

Programme attrape tout

Mélenchon se revendique de Mitterrand et s’inscrit dans un courant social-démocrate. L’utilisation du terme « éco-socialisme » a disparu. Le programme est désormais un outil de fédération plutôt que l’expression d’une vision. Ce qui ne signifie pas qu’il soit incohérent.

Au contraire, l’Avenir en commun est un outil très bien construit et efficace. Il évolue au gré des besoins de positionnement de Jean-Luc Mélenchon et appartient désormais à l’Union Populaire, la nouvelle structure mouvementiste à l’existence aussi vaporeuse que la France insoumise. Le programme a compté trois versions majeures, une en 2017, une en 2020 et la dernière il y a quelques mois.

Le programme est organisé en grandes thématiques. Ces dernières visent moins à organiser le propos pour constituer un projet global qu’à permettre au lecteur de facilement trouver les mesures avec lesquelles il est d’accord.

La partie écologique est une reprise quasi à l’identique des programmes maximaux défendus par différentes plateformes d’ONG écologistes antinucléaires. Les mesures sont ainsi déjà largement présentes dans l’espace médiatique, ce qui facilite la récupération de cet électorat.

En 2017, une partie entière était consacrée à l’Union européenne et aux fameux — et oubliés — « plan A » (renégocier les traités) et « plan B » (plus ou moins sortir de l’UE).

En 2022, on trouve une partie « la vie en état de pandémie permanente » dont le titre reprend une rhétorique quasi complotiste. Les mesures à l’intérieur sont pour l’essentiel plutôt classiques et pertinentes.

Un programme peu changé, un discours différent

On peut noter avec malice quelques changements remarquables. Sur la partie laïcité, on pouvait lire en 2017 :

Refuser de rencontrer d’État à État ceux qui obligent nos 30 ministres femmes à porter des accoutrements contraires à la dignité républicaine.

Ce qui n’apparaît plus.

Sur l’immigration c’est la bien curieuse proposition suivante qui a disparu :

Construire un programme pour l’aide au retour des réfugiés qui le souhaitent lorsque la situation de leur pays de départ le permet.

On ne peut aussi que déplorer la volontaire ambiguïté maintenue par Jean-Luc Mélenchon sur la vaccination. Sans jamais franchir la ligne de l’opposition et des délires complotistes sur le sujet, il s’est malheureusement employé à maintenir un flou dans le seul but d’apparaître comme opposé sur tout au gouvernement.

Sur la sécurité, les propositions sont quasiment identiques, à l’inverse du discours public qui s’est fait plus virulent. Les régulières violences policières et la gestion de plus en plus agressive du maintien de l’ordre ont probablement également donné une autre résonance à cet enjeu de la sécurité.

On retrouve également, l’éternelle sixième république, pour laquelle une troisième marche finissant place de la Bastille est prévue. Comme pour beaucoup de trilogies, le premier volet est souvent le meilleur.

Globalement, le programme est très proche de celui de 2017 et propose une rupture radicale avec les politiques menées actuellement.

Alors, à quoi sert encore Mélenchon ?

Il est impossible de dire avec certitude aujourd’hui qu’il n’accédera pas au second tour. Les enquêtes d’intention de vote laissent ouverte cette possibilité.

Il paraît illusoire de penser qu’il puisse remporter le second tour. Son adversaire serait alors selon toute vraisemblance, Emmanuel Macron et remporterait largement ce duel. Le problème de l’élection présidentielle, c’est que seule la première place à une réelle importance.

Il peut difficilement prétendre, à son âge, prendre une option pour le prochain scrutin. On ne peut que déplorer d’avance que dans cette hypothèse, il revienne au bout de cinq ans avec une nouvelle structure vaporeuse et de nouveaux échecs à créer une opposition efficace que ce soit dans la rue ou au parlement.

Pour un homme qui s’est fait la spécialité de dénoncer les institutions de la Ve République, il est particulièrement paradoxal de faire reposer à ce point son engagement politique sur le scrutin présidentiel.

On sait qu’il peut briller lors des dernières semaines de campagne. Prononcer des discours mémorables, survoler des débats télévisés, incarner un espoir et tout gâcher lors d’une nouvelle bouderie au soir du premier tour… ou du second.