Août 1792, l’autre révolution

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« Des idées ne peuvent jamais mener au-delà d’un ancien état du monde, elles ne peuvent jamais que mener au-delà des idées de l’ancien état du monde. Généralement parlant, des idées ne peuvent rien mener à bonne fin. Pour mener à bonne fin des idées, il faut des hommes qui mettent en jeu une force pratique. »

Karl Marx, Friedrich Engels, La Sainte famille 

Des idées, les révolutionnaires français de Quatre-vingt-neuf n’en manquaient pas. Abreuvés d’idées libérales issues de la philosophie des Lumières, les uns s’inspirant de Montesquieu, les autres de Diderot, de Rousseau, les révolutionnaires croyaient faire la révolution au nom de leurs idées.

Cette unité flamboyante du Tiers-Etat en 1789 pour jeter à bas la monarchie absolue et doter la France d’une constitution s’appuyait entre autres sur l’illusion idéologique des députés croyant réaliser un idéal. Les motifs idéaux des révolutionnaires ne sont pas à négliger au profit de réductions simplistes sur une « révolution bourgeoise » dont tous les évènements n’auraient fait que servir l’ascension inévitable de la haute bourgeoisie. Chacun agit par le biais de ces motifs idéaux, la Liberté, l’Égalité, la Justice, mais à travers ce véritable champ de forces idéologiques, c’est au final l’intérêt matériel du groupe dominant qui trace son chemin.

Cela n’empêche pas d’autres acteurs de faire valoir leurs propres intérêts, et l’histoire de la révolution est aussi celle de la genèse des premiers mouvements populaires et l’acte de naissance du prolétariat moderne. 

L’échec de l’unité nationale

De 1789 à 1792, l’illusion d’une unité de tous les révolutionnaires derrière le projet constitutionnel s’est effilochée jusqu’à disparaître complètement. Sitôt arrivées au pouvoir, la haute bourgeoisie et la noblesse libérale estiment la révolution terminée. C’est une révolution de salon qui, à défaut de changer vraiment le régime politique, en a changé les bénéficiaires. C’est néanmoins également une véritable révolution sociale : les cadres économiques archaïques du féodalisme sautent pour permettre à ces groupes sociaux dominants de déployer pleinement leur activité marchande et capitaliste. Le voile idéologique de l’unité nationale se déchire pour laisser voir la réalité nue de l’exploitation. La nation qui était célébrée en 1789 s’avère n’être que l’enveloppe idéologique de la ploutocratie bourgeoise naissante, bien loin de l’idéal d’égalité civique qu’elle portait à son origine. 

En 1792, c’est ainsi une nation divisée et une patrie en danger qui se déchirent entre partisans du roi et démocrates. Depuis la tentative ratée de fuite de la famille royale les 20 et 21 juin 1791, la défiance caractérise les relations entre les révolutionnaires et la Cour, suspectée légitimement de préparer le retour de l’ancien régime. Pourtant, en septembre, la constitution est achevée. Elle est monarchiste, naturellement, mais également esclavagiste et censitaire.

En d’autres termes, elle caractérise une première ligne de fracture de classe qui va entraîner la constitution d’un courant démocrate fort, notamment dans les sections parisiennes et aux jacobins, porté entre autres par Robespierre. Les citoyens dits « passifs » sont toutes les femmes, et les hommes ne pouvant s’acquitter d’un impôt électoral, et ils sont tenus à l’écart de la vie politique officielle par la loi qui devait pourtant garantir l’égalité des droits.

La patrie est menacée quant à elle par la convergence opportune d’intérêts entre la Cour et l’Assemblée sur la question de la guerre. La Cour la souhaite en espérant la défaite de la France, pour rétablir tout le pouvoir du roi, l’Assemblée la souhaite officiellement pour propager la révolution, mais on peut déjà y déceler les prémisses de l’appétit capitaliste pour la conquête de nouveaux marchés. Une fois la guerre déclarée, la trahison du couple royal, la désertion d’officiers aristocrates et la désorganisation des armées font subir à la France des revers conséquents qui permettent aux armées ennemies, conduites par Frédéric-Guillaume de Prusse et le duc de Brunswick, d’entrer sur le territoire français. 

La Gironde, parti de la grande bourgeoisie marchande, est prise dans ses propres intrigues et tente tour à tour de menacer ses ennemis aristocrates en excitant contre eux le mouvement populaire et en armant les citoyens passifs, puis de tenter de contenir ce mouvement pour éviter de se faire déborder. Les armes qu’elle a mises en circulation, elle ne les récupérera pas, et elles se retourneront bientôt contre elle. De même, les prolétaires qu’elle associe aux affaires de l’État en voulant les mettre en première ligne contre ses ennemis ne délaisseront pas la chose publique lorsqu’on le leur demandera.

Armés par la bourgeoisie, et formés par elle à manier ces armes et à s’occuper de politique, les prolétaires parisiens de 1792 illustrent avec un bon siècle d’avance sur leur temps la pertinence du matérialisme dialectique expliquant comment la bourgeoisie crée et arme ses propres fossoyeurs.

La révolution du 10 août 

Tandis qu’en juillet 1792 les fédérés, volontaires issus des départements, convergent vers Paris, Brunswick signait le 25 un manifeste menaçant de raser Paris si le couple royal n’était pas relâché. Bien loin d’effrayer le peuple parisien et les fédérés, cette menace a certainement joué un rôle capital dans l’association des Parisiens des faubourgs et des fédérés des départements pour défendre la capitale. L’Assemblée ne répondant pas à l’ultimatum des sections parisiennes demandant la destitution du roi, on sonne le tocsin dans les faubourgs dans la nuit du 9 août. Ce petit peuple d’artisans, de boutiquiers, d’ouvriers et de petits bourgeois se dote d’une Commune insurrectionnelle qui prend la place de la municipalité légale à l’Hôtel de Ville de Paris.

Appuyés par Robespierre, la Commune et les fédérés lancent l’assaut du palais royal. Les gardes nationaux font défection ou fraternisent avec les assaillants, seuls les nobles et les gardes suisses défendent le château, causant entre 500 et 1000 morts et blessés. Le roi, réfugié à l’assemblée, est suspendu de ses fonctions, puis placé à la prison du Temple. 

Alors que la France est menacée par une invasion, que Paris est à portée de main de la coalition ennemie, la bourgeoisie oscille entre un patriotisme de façade et une lâcheté bien réelle. Face à l’avancée des troupes ennemies, ceux qui quelques mois plus tôt ont déchaîné la guerre avec tant de légèreté envisagent à présent de déplacer l’assemblée derrière la Loire pour se protéger, abandonnant les sans-culottes parisiens aux baïonnettes prussiennes.

En s’organisant pour aller au front, en exigeant et en appliquant les mesures de salut public nécessaires, en associant toujours au salut militaire de la nation des revendications sociales pour améliorer le sort des travailleuses et travailleurs français, les révolutionnaires de 1792, et parmi eux la sans-culotterie parisienne en particulier, font une remarquable leçon de patriotisme à la bourgeoisie, donnant à la nation, au drapeau et à la patrie un sens prolétarien dont le Parti communiste français sera l’héritier cent cinquante ans plus tard.

En dépassant la révolution dans sa forme bourgeoise pour l’accomplir dans son contenu démocratique, les sans-culottes annoncent le siècle de mouvements ouvriers qui arrive. 

Les marxistes et la Révolution française

L’épisode de la Commune insurrectionnelle n’est-il qu’une anecdote de la révolution, une « ruse de l’Histoire » pour accélérer le mouvement de destruction des restes du féodalisme et d’accession au pouvoir de la bourgeoisie ? C’est la tentation qui menace toute lecture simpliste de la Révolution française. Mais même en reconnaissant le caractère évidemment bourgeois de 1789, il est indéniable que la frange la plus avancée de cette révolution a été et demeure à la fois une source d’inspiration et un exemple pour les révolutionnaires des siècles suivants.

Marx et Engels ont toujours été hésitants sur l’analyse de la période, oscillant entre la conscience claire du caractère bourgeois de la révolution et l’enthousiasme pour les évènements révolutionnaires qui poussent le peuple à déborder du cadre bourgeois et à poser les bases des mouvements communistes futurs. 

Dans un article publié dans la Pravda en juin 1917 (« sur les ennemis du peuple »), Lénine écrivait « Les jacobins de 1793 représentaient la classe la plus révolutionnaire du XVIIIe siècle, les éléments pauvres des villes et des campagnes. Contre cette classe qui avait déjà fait justice pratiquement (et pas en paroles) de son monarque, de ses grands propriétaires fonciers, de ses bourgeois modérés, par les moyens les plus révolutionnaires, guillotine y comprise, contre cette classe authentiquement révolutionnaire du XVIIIe siècle, les monarques coalisés d’Europe tournèrent leurs armes ».

Lénine déclare également que le jacobin de 1793 est le bolchevik de 1917, et il établit une continuité dans les pratiques politiques de ces deux mouvements révolutionnaires. La pratique révolutionnaire des jacobins, bien que nécessairement limitée par l’état de développement des forces productives et du prolétariat à peine embryonnaire, n’en demeure pas moins essentielle dans l’analyse que font les marxistes de leur propre pratique : par ses échecs peut-être encore davantage que par ses succès, elle donne à penser sur les chemins révolutionnaires et les difficultés qu’auront à affronter ceux qui luttent contre l’Ancien Monde. 

L’héritage du 10 août

L’acte de naissance du prolétariat dans la politique française (voire européenne) peut donc être daté d’août et septembre 1792. Pour la première fois (et une des seules fois) dans l’histoire de France, le « peuple » composé d’individus appartenant à un spectre social allant de la petite bourgeoisie au prolétariat naissant du XVIIIe siècle, s’érige en force politique contre la bourgeoisie. La lutte politique de ces deux mois intenses est une lutte de classes entre la bourgeoisie, détenant le pouvoir officiel légal, et le prolétariat, ayant constitué un pouvoir insurrectionnel illégal, mais populaire en face du premier.

La Commune aurait pu dans un coup de force s’emparer de la dictature pour elle seule, mais sa résignation à partager le pouvoir avec l’Assemblée et le Ministère témoigne de l’immaturité politique bien normale d’un prolétariat qui commence à peine à exister, et qui est toujours impressionné par le prestige et la hauteur des grands politiciens de la bourgeoisie. Pendant les deux mois de lutte contre l’Assemblée, la Commune obtient la convocation d’une Convention au suffrage universel, l’établissement d’un tribunal d’exception pour juger les contre-révolutionnaires, et elle participe activement à l’organisation du peuple parisien, qui se maintient jusqu’à la chute de Robespierre et l’écrasement du mouvement populaire.

Après les élections à la Convention, la Commune s’efface devant la légitimité des conventionnels élus au suffrage universel, mais la lutte de classes qui se déroulait en août et en septembre se retrouve dans une lutte entre la Gironde et la Montagne. L’héritage de la Commune se traduit par une permanence de l’implication du peuple parisien et des départements (les fédérés montant à Paris, notamment) dans la vie politique et les affaires de la Convention, jusqu’à l’adoption d’une constitution nouvelle qui établit le suffrage universel, et qui accepte d’empiéter sur le droit à la propriété.

Si le prolétariat parisien ne se manifeste réellement que par quelques coups d’éclat où il fait faire des pas de géant à la révolution, avant de s’effacer à nouveau derrière la petite-bourgeoisie à laquelle il est associé, ce sont précisément ces moments qui donnent à l’histoire révolutionnaire un contenu d’avant-garde, bien loin devant les revendications bourgeoises. Ces moments insurrectionnels ne sont pas que des éclatements de violence, ils portent toujours comme contenu politique les germes de ce qui deviendra quelques décennies plus tard le cœur des luttes communistes.