Déclaration de la Young Communist League sur la politique en France

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Mouvement social en France : comme un arrière-goût thatchérien ?

La France est actuellement la cible d’une attaque généralisée contre ses services publics : rail, enseignement, collectivités territoriales, tous les secteurs sont attaqués un par un. Cette situation n’est pas sans rappeler ce qu’a vécu la Grande-Bretagne pendant les années Thatcher, et les résultats mirobolants de l’ultra-libéralisation se font toujours attendre…

Dans le cas du rail britannique, c’est une privatisation progressive sur près de dix ans qui eut lieu, et dont les résultats se font encore sentir aujourd’hui. Le véritable coup d’envoi de cette privatisation, comme en France, fut donné par l’Union Européenne en 1991. Dans sa directive 91/440, celle-ci obligeait les États à scinder le secteur du rail en deux, entre d’un côté la gestion des infrastructures ferroviaires, et de l’autre l’exploitation des services ferroviaires. C’est sous John Major, successeur conservateur de Thatcher, que la British Rail, dernière industrie étatique, fut donc privatisée. Malgré une opposition de la population et des partis de gauche (le Labour promettant à l’époque de renationaliser le rail à son retour au pouvoir : Tony Blair termina en fait le travail de privatisation), le réseau ferroviaire fut découpé en 25 lots, vendus à différentes compagnies : la privatisation a donc conduit à une véritable situation de monopole localisé, chaque compagnie possédant une certaine partie du réseau ferré britannique.

Aujourd’hui, une quinzaine de multinationales se partagent le réseau ferré, et, ironiquement, plusieurs entreprises publiques ferroviaires sont présentes en Grande-Bretagne : Ferrovie dello Stato Italiane au travers de C2C, Deutsche Bahn au travers d’Arriva (qui regroupe six sous-compagnies exploitantes), la SNCF au travers d’Eurostar, ou encore la Nederlandse Spoorwegen (Pays-Bas), avec Abellio. Si l’État britannique a aussi privatisé les infrastructures ferroviaires, le non entretien de celles-ci par les compagnies exploitantes, conduisant à d’importants accidents ferroviaires (comme l’accident de Hatfield), a obligé l’État à renationaliser le rail (par le biais d’une compagnie privée possédée par l’État britannique..). Cela conduit donc à une situation où l’État est chargé des travaux d’entretiens onéreux, tandis que les compagnies privées font des profits conséquents.

À titre d’exemple, le réseau et les signaux de la Côte Ouest ont été rénovés entièrement avec de l’argent public (à hauteur de 10 milliards de livres sterling), tandis que les frais d’exploitation de Virgin sur ce secteur étaient revues à la baisse. La privatisation du rail a donc seulement contribué à l’enrichissement de compagnies privées, au détriment du contribuable : les prix des billets ont encore augmenté de 3,4 % en moyenne au 1er janvier 2018, avec des tarifs en moyenne cinq fois plus élevés que dans le reste de l’Europe. Les trains sont en outre plus lents et souvent surchargés, malgré le fait que la Grande-Bretagne ait les prix les plus élevés des billets de train en Europe. Aujourd’hui, entre 60 et 76 % des Anglais (les chiffres varient selon les instituts des sondages) désirent une renationalisation du rail, et le programme du Labour Party, sous l’impulsion de Jeremy Corbyn, promet le retour d’un service public ferroviaire.

Le Royaume-Uni a aussi connu la “privatisation” progressive de l’enseignement. C’est sous le gouvernement travailliste de Tony Blair que les premiers frais d’inscription ont été instaurés, les universités publiques – auparavant gratuites – pouvant désormais demander jusqu’à 3000£ aux étudiants anglais (le cas de l’Écosse, du Pays de Galles et de l’Irlande du Nord est relativement différent du fait du principe de “dévolution”, les universités écossaises étant par exemple gratuites pour les Ecossais, et les universités d’Irlande du Nord ayant des frais d’inscription de 4030£ maximum). En 2010, la loi fut revue à la hausse sous le gouvernement conservateur et, malgré les gigantesques manifestations étudiantes, une loi fut passée fixant la limite à 9250£ par an (76 % des universités britanniques appliquant ce montant maximum en 2015-16). La quasi-totalité des étudiants ont donc dû souscrire un prêt pour payer leurs frais d’inscription, et la majorité doit également avoir un travail à côté, afin de payer des loyers très élevés comparativement à la France (les résidences universitaires étant souvent bien plus chères qu’une chambre en collocation).

La question du coût des études est donc centrale pour les étudiants anglais, mais elle n’est que la face émergée de l’iceberg. Si l’on regarde les chiffre, l’Écosse (où l’enseignement est gratuit pour les Ecossais) a proportionnellement moins d’étudiants issus de la classe ouvrière que l’Angleterre. La “sélection” sociale n’est ainsi par le seul résultat des coûts pour accéder à l’université, et révèle un problème sensiblement plus profond. À l’entrée à l’université, la sélection a en effet déjà eu lieu, notamment lors de l’entrée en secondary school (certaines étant plus réputées que d’autres, tout comme les lycées en France, ndt) ou en grammar school, écoles publiques avec concours d’entrée. La Grande-Bretagne a un système d’examen national, avec les A-levels. Les universités vont ensuite placer un seuil d’acceptation pour les candidats, les plus exigeantes demandant AAA, puis AAB, ABB, etc. La sélection est donc multiple, et intervient à différentes étapes, principalement à partir de la secondary school.

Les universités britanniques se sont progressivement transformées en grandes entreprises destinées à produire des savoirs, et la plupart ont actuellement de nombreux investissements en bourses, des frais de scolarité extrêmement élevés pour les étudiants étrangers et des systèmes de management extrêmement concurrentiels, destinés à optimiser les recettes. De nombreux départements d’archéologie sont menacés de disparaître dans les prochaines années par exemple, car pas assez rentables, tandis que les doctorants et enseignants-chercheurs (en sciences exactes notamment) sont pressurés pour produire toujours plus de publications et de “résultats”.

La situation française rappelle également les années Thatcher dans l’attaque en règle des syndicats qui est en train de se produire en France. L’intransigeance et le refus de faire marche arrière de Margaret Thatcher durant la grande grève des mineurs a eu un impact qui se ressent encore aujourd’hui dans la classe ouvrière britannique. Avec la privatisation, mais aussi l’échec d’une mobilisation qui dura une année entière, l’Union nationale des ouvriers de la mine (NUM) qui était une des clés de voûte du syndicalisme britannique, ressortit considérablement affaiblie, ce qui sonna le glas pour le mouvement syndical britannique. En 1984 fut également passée la première d’une longue série de lois anti-syndicats en Grande-Bretagne, sous la forme du Trade Union Act, qui durcissait notamment les conditions pour qu’une grève soit légale. Si le président français ne semble pas encore avoir annoncé explicitement le vote d’une loi s’attaquant aux syndicats, cela ne serait pas une surprise. L’attaque contre la SNCF, entreprise publique où les syndicats sont particulièrement forts, risque donc d’avoir un impact beaucoup plus important sur le long terme, car affaiblir les syndicats, c’est affaiblir le prolétariat.

Enfin, la question des collectivités locales, progressivement attaquées et privatisée est au centre de cette vague d’attaque par les capitalistes. Owain Holland, secrétaire de notre organisation, la Young Communist League, témoigne :

« Il y a environ six ans, le gouvernement régional de mon comté (en Cornouailles) a fait de celui-ci la première collectivité locale à sous-traiter la majorité de ses services à des entreprises privées. Cela voulait aussi dire que nombre de ses employés étaient transférés à divers compagnies privées. Le traitement des ordures ménagères et le recyclage pour une entreprise, le logement social pour une autre, les autoroutes, parcs et services environnementaux pour une autre encore, et ainsi de suite. Ce changement, conduit à la fois par le gouvernement britannique et l’agenda idéologique de privatisation de l’Union européenne a été une réaction de la part du gouvernement régional aux pressions financières qui pesaient sur lui, menées par la coalition gouvernementale Conservateurs-Libéraux Démocrates à cette époque. Bien sûr cela peut sembler absurde pour n’importe quelle personne pensant de manière logique, quand on considère les revenus qui ont été enlevés au gouvernement local et les services fournis en contrepartie. Ces services sont rendus par les mêmes travailleurs. Cependant, maintenant que le gouvernement régional n’est plus responsable de leurs retraites, leurs salaires ou leur bien-être, s’il considère qu’il dépense trop, il peut simplement dire à l’entreprise privée qu’il n’a plus besoin que certains services soient rendus…

Ce que cela voulait donc dire pour la région, c’était une réduction du poids des salaires, des retraites et des conditions de travail des employés avec le changement d’employeur (de la région à une entreprise privée), et, deuxièmement à un déclin de l’offre des services de proximité. De nombreuses infrastructures, comme les bibliothèques, ont déjà disparu. Il n’y a plus un seul centre pour jeunes restant dans le comté. La majorité des toilettes publiques a disparu. Des trous dans les routes sont laissés en l’état. Et les espaces verts poussent de manière incontrôlée.

Du point de vue d’un travailleur, cela a commencé quand les compagnies se sont entendues avec le gouvernement régional pour agir comme des gangsters, intimidant les travailleurs et passant outre les syndicats. Il y a maintenant une petite renaissance dans le travail et l’organisation des syndicats, mais à cette époque, nous sommes passés de 80% à 20% d’adhérents chez les travailleurs. C’est seulement en recommençant du début, comme nos ancêtres l’avaient fait il y a cent ans, que nous avons commencé à renverser la tendance.

Avec quelques syndiqués et syndiquées très engagés, nous avons travaillé dur pendant quelques années pour recruter et réorganiser. Les augmentations de salaires ont été pratiquement inexistantes, et quand bien même il y en avait, elles étaient inférieures à l’inflation. Cela veut dire qu’en moyenne le salaire réel des travailleurs a chuté d’environ 3-3,5% par an. À cause de cela, le niveau de vie des travailleurs a chuté d’environ 21% au cours des six dernières années. Pour vous donner une idée, notre région est en tête de la compétition de la région la plus pauvre du Nord de l’Europe depuis au moins onze ans. De nombreux emplois ont disparu. Une personne maintenant doit faire le travail de deux. On attend des ouvriers qu’ils travaillent plus longtemps et plus dur pour un salaire moindre. Le prix des heures supplémentaires a été réduit. De nombreuses personnes sont empêchées de faire des heures supplémentaires, afin de forcer ceux qui ont désespérément besoin d’argent à travailler les soirs et les week-ends pour un autre employeur. Souvent, les employés de boîtes d’intérim sont utilisés pour fournir des travailleurs bon marché et corvéables à merci dès qu’il y en a besoin. Les travailleurs ne reçoivent plus désormais la même retraite qu’ils auraient été en droit de recevoir avant. La valeur de leurs retraites a fortement diminué, tandis que l’âge de départ à la retraite augmentait.

La plupart des travailleurs ont perdu les droits leur permettant de partir en congé maladie pendant six mois à taux plein, pour un maximum désormais de quelques semaines. Cela, sans doute, a été la cause la plus importante dans l’augmentation de la pauvreté et de la misère. À cause de la dangerosité et de la pénibilité des travaux des ouvriers de route et de chantiers, de nombreux accidents du travail ont lieu, rendus possible par la mise en échec des mesures de sécurité, et désormais les travailleurs se retrouvent sans salaire après quelques semaines alors qu’ils sont dans l’incapacité de reprendre le travail.

Avec seulement un nombre restreint de logements sociaux, une crise du logement a lieu, les locations prenant au moins la moitié du salaire d’un employé, tandis que l’accession à la propriété est inenvisageable pour beaucoup : un accident au travail veut donc dire devenir sans-abri. Notre branche syndicale fait régulièrement des donations aux membres victimes d’accidents, mais ce ne sont ni l’État ni les employeurs qui supportent le poids de fournir aux blessés les moyens de leur subsistance.

Nous avons peut-être être été les premières victimes de ce modèle néolibéral, mais nous ne sommes pas les seuls. Des modèles similaires de privatisation et de sous-traitance ont maintenant été mis en place partout dans le pays. Les coupes budgétaires du gouvernement central ont même conduit à la banqueroute d’une des collectivités régionales d’Angleterre (Northamptonshire). Alors que les administrations locales étaient connues jusque-là pour être l’endroit où trouver des bons contrats, avec des standards bien au-dessus de ceux des employeurs privés et où les travailleurs étaient organisés, le déclin de la classe ouvrière organisée dans ces endroits a conduit à une grande contre-attaque des employeurs, mettant sous pression les standards nationaux dans d’autres secteurs d’emploi. Nous sommes dans la position aujourd’hui en Grande-Bretagne, où les deux plus jeunes générations, les “millenials”, ont grandi sans connaître ce que sont les syndicats, ni ce que veut dire “organisation des travailleurs” dans les lieux de travail. Cela rend toute tentative d’organisation dans les lieux de travail extrêmement difficile. L’austérité n’est pas limitée au Royaume-Uni et les lois de l’Union européenne impliquent des privatisations dans de multiples pays de l’UE, et participe à l’attaque néo-libérale contre les conquêtes ouvrières partout dans le monde. Au moins, après la sortie de l’Union européenne, un futur gouvernement socialiste aura la possibilité de nationaliser les industries britanniques et les services. En attendant, nous devons militer, éduquer et organiser avant d’arriver à ce point. »

La Ligue des jeunes communistes britannique exprime tout son soutien à ses camarades français qui luttent actuellement contre les réformes néolibérales de leur président, visant à rassurer la mainmise du capitalisme financier mondial sur l’économie française. Nous exprimons notre plus profonde solidarité aux travailleurs en lutte actuellement, et continueront à œuvrer pour un monde socialiste.

Traduit par Samuel