House of the Dragon : le nouveau cap de la mythologie Game of Thrones

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House of the Dragon : le nouveau cap de la mythologie Game of Thrones

Trois ans après la fin de la série Game of Thrones, immense dans son succès et son influence, et ayant remis au goût du jour le médiéval, les intrigues politiques et familiales intestines, ainsi que certains thèmes sociaux et sociétaux, HBO lance le prequel House of the Dragons. 

Le défi est de taille : non seulement faire oublier la fin contrastée de la série originale, ayant été très mal reçue par une grande partie du public, mais en plus renouveler le genre et l’univers de Westeros pour apporter quelque chose de neuf tout en proposant des personnages aussi forts et marquants que ne l’étaient Tyrion Lannister, Jon Snow, Daenerys Targaryen et ainsi de suite. 

Voyons donc ce que propose le premier épisode, et la force qu’il se donne pour perpétuer le mythe de Game of Thrones.

La force narrative de Game of Thrones

Si la série HBO a eu un tel succès — inégalé pour une série destinée à un public mature — c’est parce qu’elle constitue un tour de force narratif. Des dizaines de personnages, tous répartis sur un voire deux continents, se mélangeant dans une bonne douzaine d’intrigues et d’enjeux différents, constituent le fil scénaristique des huit saisons. 

Diffusée à partir de 2010, elle construit lentement son succès et les audiences augmentent au fil des saisons, dépassant le simple petit groupe de fans des livres originaux de G.R.R. Martin et les abonnés HBO. 

Game of Thrones propose de suivre les histoires de diverses familles de la noblesse d’un monde fantastique et de son continent principal Westeros, mais en se focalisant avant tout sur la noble famille Stark, celle à qui appartient la fameuse devise « Winter is coming ». L’hiver vient : c’est sur cette promesse que se lance la série. Elle fut vendue comme une série sortant du manichéisme quasi hégémonique des productions américaines grand public ; en réalité, si la série propose son lot de personnages « gris », le public sait toujours à peu près qui soutenir et qui détester, tellement certains personnages sont cruels et d’autres sont nobles. 

L’accent mis par G.R.R. Martin était également de donner une narration historiquement fidèle au moyen-âge européen, un objectif plutôt tenu, bien que parfois facilement ou parfois de manière anachronique. Ce n’est pas une faute : l’écrivain se sert de ce qui va dans le sens de son histoire de manière organique, fluide et pertinent. Dans cette intention, l’univers de la série est très développé, passionnant parfois, et certainement attachant car très caractérisé.

Mais politiquement, que peut-on prendre de la série ? Que dit-elle, que propose-t-elle ? 

Il n’est pas simple de répondre à cette question. La série suit tout un tas de points de vue, toujours sur plusieurs saisons, certains étant parfois contradictoires entre eux. Les intrigues personnelles remplacent aussi souvent les intrigues politiques, ce qui est cohérent dans un système féodal. 

Néanmoins, mettons en évidence un point central, présent du début à la presque fin de la série, et qui encore aujourd’hui est rarement évoqué : dans Game of Thrones, le peuple est totalement absent. Cela, à la fois comme entité politique que comme entité économique, sociale ou scénaristique. C’est tout juste donc si le peuple ne sert parfois que comme élément perturbateur, comme un inconvénient mineur, comme quelque chose dans le décor, dans l’arrière-plan. 

C’est sans doute à l’image du véritable rôle politique du peuple de cette époque, bien que ramené de manière grossière : le peuple de Westeros n’est pas très intéressant à regarder, agissant un peu au gré du vent. C’est pourquoi, tout simplement, le spectateur se fout d’eux et de leur sort. Bien sûr, on se doute bien que les Stark seront moins prompts que les Lannister ou les Targaryens à brûler vivants deux-trois gosses de paysans pour l’exemple, mais ce n’est pas là le cœur émotionnel de la série : nous voulons avant tout voir Jon Snow retrouver et sauver sa famille, Daenerys se venger, Stannis Baratheon rétablir l’honneur de sa lignée, etc. 

Le massacre de King’s Landing : cynique, amère, mais juste

À partir de là, difficile donc de trouver des enjeux sociaux aboutis et non occasionnels. L’avant-dernier épisode de la série, intitulé The Bells, fût pour le moins controversé pour avoir montré Daenerys Targaryen, héroïne favorite de toute une partie de la fan-base, succomber aux pressions meurtrières nécessaires à l’établissement de son règne, et brûler de manière gratuite et intense aussi bien la capitale King’s Landing que ses habitants, le tout dans un massacre auquel le spectateur assiste directement. 

Pour la première fois depuis le début de la série, nous assistons aux conséquences de ces guerres, de ces conflits entre membres de la noblesse — très souvent à cause des mœurs personnelles ou familiales et rarement dans l’intérêt du plus grand nombre — sur la population civile. 

Nous suivons ici, par l’intermédiaire d’Arya Stark qui fuit à travers la capitale enflammée, des familles, des enfants, des mères, des grands-parents, courir dans le dédale de rues, s’abriter dans des refuges, s’exposer aux flammes pour sauver un membre de leur famille, et mourir ainsi brûlés. Ces scènes, ces plans longs, occupent une partie très importante de l’épisode, et c’est bien la première fois de toute la série que ce choix narratif fût pris avec autant de force et d’assurance. 

Le choc psychologique et émotionnel n’en est que plus grand, plus impactant : il y a de quoi appeler ça un brutal retour à la réalité, à toutes les tragédies de toutes les guerres qui traversent l’Histoire humaine. Derrière l’attachement à ces personnages, il y a donc bien une question sociale, évoquée à cet épisode uniquement ; mais évoquée de manière grandiose et, paradoxalement, d’autant plus forte qu’elle a été évoquée uniquement là. Daenerys Targaryen voulait libérer le monde de l’oppression des meurtriers corrompus, mais jamais elle ne voit la libération du peuple sans elle. Son personnage est fort et grandiose également pour cela ; il faut savoir alors respecter le choix des showrunners d’avoir osé aller jusque là. In fine, c’est une dénonciation des guerres, du prophétisme, du culte du chef, bien que certaines ficelles narratives à l’écriture soient trop grosses, maladroites, et expéditives.

Une résolution décevante

La série possède également une réflexion écologique avec la menace apocalyptique des Marcheurs blancs, ces êtres surnaturels accompagnant l’Hiver et nécessitant une union de tous les royaumes des Hommes pour éviter la fin du monde. Une métaphore assez évidente pour le changement climatique. 

Là aussi, la résolution de cette intrigue a choqué et déçu : le Roi de la Nuit, chef des Marcheurs blancs, est vaincu à la moitié de la saison finale, laissant Cersei Lannister — et ensuite Daenerys — comme antagoniste finale. Il a été affirmé que cela diminuait leur impact en tant qu’ennemis, enjeux narratifs, comme intrigue apocalyptique : cela est vrai. 

Néanmoins, cela signifie aussi que le véritable ennemi n’est pas la nature, les forces du mal, ou autres, mais bel et bien un ennemi politique. Une force humaine plutôt qu’une force naturelle. Les forces politiques qui ne font pas tout pour empêcher cette fin du monde et qui manipulent et violentent pour garder le pouvoir sont, in fine, les véritables ennemis. Cela est certainement décevant, mais ce n’en est pas moins pertinent et fort.

Il y a bien sûr beaucoup plus à dire sur Game of Thrones et la politique, ne serait-ce qu’en parlant du traitement de la masculinité et de la féminité, de la sexualité, des violences qui s’y ajoutent, mais cela ne tiendrait pas en un seul article. 

Retenons que de tous ces personnages, celui qui sut le mieux les comprendre et les sublimer fût Miguel Sapochnik, réalisateur des incroyables épisodes Battle of the Bastards — où il illustre de manière magnifique le personnage de Jon Snow — et The Long Night — où le spectateur ressent toute la terreur de la mort et de la fin du monde. Ainsi qu’également, The Bells. HBO fait bien les choses, et c’est lui — avec Ryan Condal — qui a été choisi pour être le showrunner de House of the Dragons, assisté de manière appuyée par George R.R. Martin.

À partir de là, comment cette série qui possède à la fois la difficulté et la force d’être un prequel — nous savons à peu près comment l’histoire va se terminer — peut évoluer et perpétuer la mythologie Game of Thrones ? Le premier épisode nous en donne déjà un excellent aperçu, loin de décevoir. 

House of the Dragons, un début sombre, mais prometteur

La chronologie de cette nouvelle série dans l’univers de Westeros la place dans un tout autre genre filmique que Game of Thrones. Là où la série originelle se lançait dans un médiéval-fantastique plutôt réaliste, déclinant ensuite peu à peu dans une fantasy plus assumée, House of the Dragons commence directement comme une épopée fantasy dont la légende est à la fois noire et dorée ; dorée car elle place le spectateur directement au centre de l’âge d’Or du règne des Targaryens, le spectateur pouvant assister dès ce premier épisode à la toute-puissance et majesté d’un dragon adulte en plein vol ; noire, car la promesse de cette série est bien une guerre civile lancée entre plusieurs prétendants au trône, tout en ajoutant à cela les pires défauts des Targaryens, à savoir être des assassins impitoyables aux relations incestueuses assumées. Le synopsis est inévitablement shakespearien.

En un épisode, les scénaristes réussissent à présenter de nombreux personnages — principalement le roi Viserys, son frère Daemon et sa fille Rhaenyra — de manière organique, fluide et claire. Un exploit qui n’est pas des moindres car, là où Game of Thrones allait très lentement dans son exposition, ici tout doit aller très vite, et rapidement le spectateur assiste au délitement de la famille et aux risques qui pèsent sur le royaume. 

Les personnages sont caractérisés avec chacun leurs propres tempéraments, possédant même des évolutions au sein de ce même épisode, ce qui amplifie leur psychologie. 

Le casting est également bien pensé, avec Paddy Considine campant un roi instable émotionnellement, accablé par un destin tragique, donnant une vraie faiblesse à son regard tout en le rendant attachant par sa sincérité. Malgré tout, il reste un personnage naïf, contrastant en cela avec son frère, Daemon, joué par un Matt Smith surprenant, mais excellent dans son jeu, rendant son personnage aussi détestable par son narcissisme et sa violence que fascinant par son côté tête brûlée, sa frontalité, son affirmation d’être le seul noble de la Cour du roi à ne pas entrer dans les jeux de pouvoir hypocrites que se partagent absolument tous les autres personnages. 

Enfin, Milly Alcock interprète Rhaenyra de manière surprenante, sa présence et son charisme d’actrice rendant son personnage étrangement silencieux, en retrait, mais bel et bien active et observatrice, ne voulant pas le pouvoir, mais possédant très clairement la capacité et la volonté de s’en servir. Ces trois personnages entrent, dans ce premier épisode, dans des dynamiques de conflits et de relations très prenantes : on a envie de savoir la suite.

Un premier épisode à la réflexion féministe

Avec Rhaenyra est l’occasion d’aborder les thèmes féministes de la série qui retransmettent la réalité du monde de l’époque médiévale et des liens de pouvoirs féodaux. Les débats et conflits sur la possibilité pour une femme d’accéder au Trône ont bel et bien existé dans le monde, notamment en France où un débat juridique important prit place au début de la guerre de Cent Ans. 

Les scénaristes font le choix de montrer frontalement les violences subies par les femmes au Moyen-âge, tout en montrant des personnages féminins forts, allant contre une certaine récente doxa hollywoodienne qui voudrait bannir ce genre de propos pour ne montrer que des femmes évitant la souffrance et la douleur et en étant, en elle-même, au-dessus de tout cela. 

Au moment où les droits des femmes reculent dans de nombreux États américains, notamment en matière d’avortement, ce choix narratif et esthétique — le rôle-carcan des femmes dans la perpétuation des lignes nobles étant frontalement abordé dans l’écriture et la mise en scène — est plus que bienvenu. 

La série montre également les violences de cette société sur les hommes, aussi bien du point de vue du Tiers-Etat — une scène impliquant une certaine partie de la population de la capitale étant particulièrement sanglante — que du point de vue de la Noblesse, avec ce violent tournoi servant également de scène d’exposition. Dans ce qui est dit avec ces scènes, il y a quelque chose de la gestion de la violence inhérente à cette société, canalisée lors de certaines occasions — descentes dans les quartiers malfamés, joutes, etc. — pour être utilisée aussi bien en tant que défouloir que comme entité instigatrice de terreur, cela alors que le Royaume est en paix. 

Ainsi, il y a presque quelque chose de « sociologique » dans ce premier épisode, dans les relations femmes-hommes, dans une directe continuité avec Games of Thrones, mais là où les héroïnes de la maison Stark — Sansa et Arya — étaient certainement des personnages bienveillants, il est clairement amené ici que l’héroïne Rhaenyra peut être amenée à un antagonisme et des massacres, finalement de la même manière que sa lointaine descendante Daenerys Targaryen. C’est également une façon de s’éloigner du manichéisme.

Une réalisation satisfaisante

Au-delà de cet aspect politique, House of the Dragons profite d’une réelle qualité de production. Si une poignée d’effets spéciaux par ordinateurs font un tantinet factices, la plupart des décors et des costumes sont impressionnants. Il n’y a qu’à admirer la multitude d’armures des chevaliers du tournoi, chacune bénéficiant d’une vraie complexité et unicité, d’un sens du détail. 

En cela, il est difficile de ne pas la comparer avec une autre série fantasy qui sortira en début septembre, The Rings of Power, adaptée du prequel des Seigneurs des Anneaux : les bandes-annonces montrent un immense effet « cheap » malgré les 100 millions de dollars dépensés pour cette série et la qualité littéraire de son œuvre de base, donnant quelque chose de pauvre et de faux dans les images sorties du trailer. Comme quoi, ce n’est pas seulement le budget qui compte, ou l’histoire, mais également la manière de la filmer. 

Ici, Miguel Sapochnik renouvelle son travail sur Battle of the Bastards en rendant parfaitement crédible et vivant cet univers, amplifiant le côté fantasy par quelques changements pourtant simples — par exemple, augmenter le nombre d’épées autour du Trône de Fer lui donnant un aspect bien plus terrorisant et encore plus stylisé — mais pertinents et fonctionnels. 

Une narratrice vient également lancer la série, là où n’y en avait absolument pas dans Game of Thrones, donnant dès le début un côté de fable, de conte épique. L’absence d’un générique du début a initialement de quoi surprendre, là où la série originelle en possédait un si mythique et culte, aussi bien au niveau du visuel que de la musique ; pourtant, les réalisateurs ont affirmé qu’un générique d’ouverture sera bien présent à partir de l’épisode 2, et c’est bien pour directement lancer l’intrigue, plonger le spectateur en immersion dans les enjeux de cet univers, que cette décision a été prise. En compensation, la musique du générique de fin est celle qui a servi pour clôturer le tout dernier épisode de la saison 8 de Game of Thrones, affirmant le lien et la continuité voulue avec sa série mère. Une continuité et une référence loin de se limiter à ce seul générique, mais nous n’en dirons pas plus. 

Petite réserve

Malgré tout, il nous faut garder une petite réserve : la série, aussi habile qu’elle puisse être dans sa fluidité et sa maîtrise narrative, ne doit pas seulement être une continuité parfaitement cohérente avec la série mère, et il faudra que les scénaristes nous trouvent un « quelque chose de plus » à raconter, à nous faire vivre, des thèmes nouveaux, inattendus, des situations imprévisibles, pour que la série deviennent réellement une réussite totale et marquante. 

En somme, tout est parfaitement maîtrisé dans ce premier épisode. Il est impossible pour le spectateur de ne pas rester malgré tout sur sa faim, mais il s’agit là plus d’une réussite d’un premier épisode nous donnant envie de voir la suite que d’un défaut. 

Il faut alors saluer la volonté de la série de ne pas avoir sombré dans une sorte de puritanisme qui aurait pu l’amener à refuser de montrer aussi durement la violence, tout en résistant aux attaques racistes déclenchées lors de l’annonce du choix d’acteurs noirs pour interpréter les membres de la puissante dynastie maritime des Velaryon. 

Rappelons que Game of Thrones, en dix ans, a suscité de nombreux débats sociétaux sur le racisme, le sexisme, la violence, ce qu’il faut et ne faut pas montrer à l’écran. De nombreuses approximations et sorties dogmatiques ont été faites à ce sujet venant d’absolument toute sorte de lectures idéologiques du monde ; il est alors salutaire et bienvenu que House of the Dragon trace elle-même sa propre route, tenant fortement à l’expérience esthétique qu’elle veut transmettre et l’histoire qu’elle souhaite narrer.


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