“Je me souviens du massacre du métro Charonne”

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Nicolas Devers-Dreyfus a adhéré à 15 ans à la JC par le cercle de son lycée parisien. Il a longuement milité au MJCF à Paris et a été membre du Comité national.

Révolté par la Guerre d’Algérie et les menaces contre la démocratie depuis le 13 mai 1958, il rejoint la JC au lendemain de la sanglante répression de la manifestation des Algériens du 17 octobre 1961. L’adhésion au PCF est arrivée dans la foulée. Marqué par un contexte où « dans certains commissariats de Paris, on torturait quasi ouvertement », Nicolas nous a confié admirer « le courage immense de la population algérienne à Paris ». 

Avant Charonne, la police parisienne et Papon avaient réprimé dans le sang la manifestation pacifique du 17 octobre 1961. Tu as adhéré à la JC le lendemain du massacre, pourquoi ?

Le massacre commis le 17 octobre 1961 a déterminé mon engagement. Ce jour-là, la Fédération de France du FLN appelle hommes, femmes et enfants à manifester pacifiquement pour protester contre le couvre-feu imposé à la population algérienne, en fait à tous les « basanés » de Paris. Espagnols, Maghrébins, Français bruns et méridionaux, il ne fait pas bon circuler la nuit. Entre plasticages [attentats à la bombe, NDLR] de l’Organisation de l’armée secrète et policiers menaçants, Paris a le visage d’une ville triste, presque en guerre. La police procède à un véritable carnage, noyant plus de 150 Algériens dans la Seine et le canal de l’Ourcq, en blessant sauvagement des centaines d’autres.

Au lycée Buffon, lycée de garçons du XVe arrondissement de Paris, élèves, enseignants et administration avaient été fortement engagés dans la Résistance.

En 1961, année agitée par les derniers et douloureux soubresauts de la guerre d’Algérie, la trace en était, seize ans après la Libération, encore vivace. Plusieurs enseignants encore en activité, le concierge, monsieur Talhouarn, par ailleurs secrétaire général des personnels de l’Éducation nationale, étaient d’anciens résistants.

Le débat politique était vif. La cellule communiste, emmenée par un talentueux et respecté professeur d’Histoire, Jacques Chambaz, dirigeant national, souvent en affrontement avec un pion, Philippe Robrieux, secrétaire national de l’UEC, voisinait avec un fort cercle de la JC animé par Axel Kahn et Luc Mazloum et un comité antifasciste dynamique, face aux menaces quotidiennes de l’OAS.

Il fallait du courage physique, car presque chaque distribution de tracts donnait lieu à de sévères bagarres avec les fascistes, parfois plastiqueurs déclarés de l’OAS, souvent fils d’officiers de l’École militaire proche.

C’est dans ce climat qu’après le massacre des Algériens de Paris le 17 octobre 1961, j’ai fait mon adhésion à la porte du lycée.

Le 8 février 1962 est appelé une grande manifestation contre le fascisme et pour la paix en Algérie. La manifestation s’est achevée dans le sang, par des dizaines de blessés et par 9 manifestants tués, peux-tu nous présenter ce que tu as vu et comment tu as vécu ce moment ? Quand as-tu réalisé ce qui s’est passé ce soir-là ?

Le 8 février s’inscrit dans une longue suite de manifestations interdites et durement réprimées. Ainsi, celle des jeunes le 18 novembre 1961, aux rendez-vous si bien organisés que je n’ai jamais réussi à rejoindre l’un des cortèges en mouvement, jouant à cache-cache avec la police. Celle aussi du 19 décembre, particulièrement violente.

Le jeudi 8 février 1962, était un jeudi, alors jours de congé dans les écoles. Aussi, les lycéens communistes de Paris avaient reçu la mission de s’installer dès 16 heures dans les cafés de la place de la Bastille, avant que le périmètre ne soit bouclé et les bouches de métro fermées.

Après quelques péripéties, et non sans avoir repoussé une charge de gendarmes mobiles s’en prenant à la queue de notre cortège, nous manifestons dans la nuit parisienne, rejoignons d’autres cortèges jusqu’à déboucher à plusieurs milliers boulevard Voltaire. En face du métro Charonne, le cortège s’arrête. André Tollet pour la CGT et Claude Bourret pour la CFTC prennent la parole et donnent la consigne de dispersion. Je suis dans les premiers rangs qui tournent le dos pour écouter les orateurs. Soudain, je vois le mur noir de centaines de policiers qui barrent l’accès à la place de la Nation s’ébranler droit sur la tête du cortège. 

Des élus, dont Léo Figuères, se portent courageusement à leur rencontre afin de protéger la dispersion. Ils seront grièvement blessés.

Avec l’agilité de mes 15 ans, je fonce sous une porte cochère mitoyenne d’une pharmacie — il n’y avait pas de code d’entrée à l’époque — l’immeuble a aujourd’hui été remplacé.

Derrière cette porte et dans la cour de l’immeuble, nous sommes quelques dizaines qui entendent la charge de la police et de ses cars. Nous observons que les habitants et les pharmaciens sont révoltés par la brutalité de ce qu’ils ont vu de leurs fenêtres.

Le calme revenu, un peu plus tard, nous découvrons un trottoir jonché de chaussures de femmes. Il y a du sang. Nous redescendons vers le métro Charonne et au-delà. Face à cette violence injuste, l’ambiance est à la colère populaire.

Avec d’autres jeunes, nous prenons sur le chantier d’une rue adjacente quelques munitions et nous revenons sur le boulevard. Nous ne nous vantons pas lorsque les responsables du Parti mènent l’enquête, d’avoir renversé un car de police isolé, dont le chauffeur âgé tire apparemment en l’air pour se dégager.

Vers 20 h 30, je rentre chez moi. Mes parents sont inquiets. À la radio, ils commencent à se dire qu’il y a des morts.

Quelles ont été les réactions dans les jours suivants ? Quels sentiments, quels souvenirs gardes-tu de cette période ?

Le lendemain, grève spontanée au lycée. Nous avons le sentiment que l’opinion bascule majoritairement en faveur de la fin de la Guerre d’Algérie, de l’indépendance.

Les militants antifascistes prennent définitivement l’avantage dans les lycées parisiens. Les visites à nos nombreux blessés dans les hôpitaux s’organisent. Et ce sera, le 13 février, la grandiose manifestation qui accompagnera jusqu’au Père-Lachaise les cercueils des morts.

Ce n’est pas faire injure à tous les courageux démocrates engagés dans le combat antifasciste et anticolonial que d’observer qu’à Charonne, les neuf victimes étaient à la CGT et que huit étaient communistes. 

Enfin, je portais une grande admiration pour ce que réalisaient nos « grands frères » de la JC parisienne, car deux générations se côtoient : ceux appelés avec vingt-huit mois de service militaire, trente-deux mois pour les rappelés, et nous les plus jeunes.

Il y avait ceux qui, dès 1955, avaient organisé les refus de partir en Algérie, tels les 600 conscrits de la caserne Richepanse, à Rouen, soutenus par 10 000 manifestants, ou les manifestations des jeunes du XIVe arrondissement de Paris, qui valurent à Danny Oliver l’envoi dans les unités disciplinaires du Sud algérien, ébranlant sa santé. Et ceux qui, tels Alban Liechti, Jean Vendart et les « soldats du refus », furent par les circonstances conduits à s’opposer à la sale guerre.

Ceux aussi, nombreux, qui, tel Jean Diard à la caserne d’Orléans d’Alger je crois, animèrent dans le contingent, avec d’autres jeunes révoltés par les horreurs de la répression, le mouvement de résistance aux putschistes d’avril 1961. Qui rappelle l’action décisive de ces fils du peuple sous l’uniforme, qui dans des dizaines de bases et de casernes tinrent en échec les factieux ?

Je me souviens avoir distribué avec quelque crainte des tracts à la caserne Mortier, et j’en ai retrouvé un exemplaire : « Soldats, marins et aviateurs de la garnison de Paris, le Parti communiste français vous parle », au fumet d’octobre 1917 à Petrograd.

Je reste persuadé que De Gaulle a été contraint, à contrecœur, de prendre acte du sentiment national algérien. La dégradation de la position internationale de la France, le délitement de l’armée qu’il voulait moderniser, entre factieux et contingent rebelle, le développement économique bloqué par le coût de la guerre et le pourrissement de la société civile conduisent De Gaulle, quoi qu’il lui en coûte, à tourner la page. Mais ses convictions demeuraient profondément colonialistes, sans aucune considération pour les droits des Algériens.