« Nope » : un troisième titre de confirmation pour Jordan Peele bouleversant les codes du genre

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Après Get Out (2017) et Us (2019), le réalisateur américain Jordan Peele propose une mise en abyme du cinéma à travers une traque d’Ovni horrifique sur les terres d’un ranch californien, près d’Hollywood.

Le père d’OJ (Daniel Kaluuya) et d’Emerald Haywood (Kéké Palmer) meurt soudainement sous une pluie d’objets métalliques se déversant sur le ranch de sa famille, suite à l’apparition surnaturelle d’une créature extraterrestre. Cette famille dresse des chevaux et vend leurs services pour des scènes équestres au cinéma. Après le drame, le frère et la sœur partent en quête de capturer une image de l’Ovni, tueur qui rôde sur leurs terres, afin de sauver l’entreprise familiale en faillite. 

La bande-annonce donnait à penser que le film parle d’une invasion extraterrestre et d’une quête à but monétaire, mais le long métrage sert un propos bien plus profond et nous entraîne dans une suite de péripéties toujours plus imprévisibles et épiques. 

Vertige et claustrophobie

Nous sommes d’abord marqués par cette impression d’immensité et de vertige permise par les nombreux plans larges époustouflants sur le désert californien, ainsi que le gigantisme visuel et sonore de l’Ovni. Le tout est sublimé par une superbe photographie assurée par le chef opérateur Hoyte Van Hoytema présent pour Interstellar (2014) et Her (2013), ainsi qu’une bande originale technologico-organique réalisée par Michael Abels également à l’origine de la BO de Get Out et Us. 

Toutefois une sensation de claustrophobie se dégage du film, car nous sommes tenus en haleine par cette menace venue du ciel. Le réalisateur confirme que l’écriture a eu lieu en pleine crise du Covid, et l’ambiance générale du long métrage est profondément marquée par sa peur du monde extérieur d’alors.

Un film sur le cinéma

Nope est indéniablement un film à références : des renvois à des figures de la culture populaire (tels OJ, Oprah Winfrey, etc.) ou des allusions à des classiques du cinéma comme Jurassic Park, Rencontre du troisième type et Les dents de la mer dont les motifs iconiques (société du spectacle, altérité et peur des abysses) imprègnent le propos même du film. 

Des références qui sont parfois très condensées, jusqu’à atteindre une overdose lancinante, mais difficilement reprochable, car elle fait sens dans cette quête d’appréhender l’industrie du spectacle. 

Le sens du film se trouve en effet dans la recherche de définition de ce qu’est le Cinéma : son histoire, son industrie, notre place de spectateur, la fascination qu’il entraîne et la quête aveugle de la mise en image. Nombreuses sont les références plus métatextuelles comme la présence tout au long du film de différentes technologies du cinéma (numériques, argentiques, mécaniques) ou encore la Caméra obscura, cœur de l’Ovni, qui marque une vertigineuse mise en abyme. 

Trouver sa voie dans l’industrie du cinéma

Une industrie du Cinéma décrite comme prolifique, mais à travers laquelle la communauté afro-américaine a peine à être reconnue malgré sa présence dès la genèse. Afin de le rendre visible, un jeu de phonétique marque un parallèle entre Hollywood et le nom de famille principale, Haywood. 

Cette problématique est particulièrement exposée dans le récit d’Emerald racontant qu’un ancêtre de leur famille serait le cavalier de l’assemblage photographique Animal Locomotion Plate 626 par Eadweard Muybridge de 1887. Il est considéré comme l’origine du film en tant que média. Nope semble donc avoir pour quête que les frères et sœurs, OJ et Emerald, ne tombent pas dans l’oubli, comme leur ancêtre, et trouvent leur propre voie. 

Outre la place discrète faite aux communautés afro-américaines dans le cinéma américain, le film met l’emphase sur les parts sombres de cette industrie. 

Critique d’une industrie

Citons le récit factice du singe tueur Gordy, ancienne vedette de sitcom, ou encore la mégalomanie du personnage Holst (Michael Wincott), dont la prédation sexuelle est vivement sous-entendue, faisant par la même occasion écho au mouvement #MeToo de 2017. 

Malgré les événements dramatiques et les nombreux signes de danger, certains protagonistes ne semblent pas en tirer quelques leçons, à l’image de Jupe (Steven Yeun). Celui-ci, bien que directement impacté par l’incident Gordy étant enfant, tentera tout de même de monétiser l’apparition de l’Ovni à travers un show équestre, reprenant les codes du western. Cherchant sa part de célébrité dans le monde du spectacle, il ne semble pas réaliser qu’il a été absorbé par un système d’exploitation infâme. 

Renouvellement du genre horrifique

Au-delà de la dénonciation des revers de l’industrie hollywoodienne, le film est globalement exemplaire dans le traitement de ses personnages féminins. Emerald occupe une place à part entière et ne sera pas sauvée de manière chevaleresque pour ses beaux yeux. De tels progrès en matière de représentations féminines sont aujourd’hui plutôt bienvenus, dans la mesure où ils ne semblent pas être une évidence lors du visionnage de films pourtant très contemporains. Par exemple, Dune de Denis Villeneuve (2021) arbore un discours réactionnaire et rétrograde, enfermant la femme dans une passivité et un dévouement déconcertant au sexe masculin.

Ainsi, le nouveau blockbuster de Jordan Peele renverse une nouvelle fois les codes du genre à l’instar de Get Out, Us ou d’autres films horrifiques contemporains comme Midsommar d’Ari Aster (2019). 

L’horreur nous convoque dès les premières secondes du film et annonce qu’il sera impitoyable envers nous à travers le regard glaçant du singe tueur ensanglanté Gordy, qui sonde les tréfonds de notre culpabilité. 

« Nope » devient l’expression de refus de regarder dans l’œil de la bête qui, pourtant, nous fascine tant.