Oussekine : une série indispensable

publié le dans

CULTURE

Cover Image for Oussekine : une série indispensable

Véritable fer-de-lance de la stratégie de Disney+ d’irruption sur le marché français, Oussekine narre en quatre épisodes d’une heure chacun l’une des plus grandes affaires judiciaires et politiques des années 80. Celle du meurtre de l’étudiant Malik Oussekine par les coups de policiers-voltigeurs et du procès qui s’en est suivi — dont les répercussions vont bien au-delà de cette simple période. 

Bénéficiant d’une production aux forts moyens, d’une mise en scène minutieuse et d’une écriture très politisée — mais pas forcément de la manière attendue — Oussekine surprend et se révèle difficile à regarder tant les faits sont durs et frontalement abordés.

La France n’est pas qu’un décor

Si l’une des sociétés de production est étasunienne — Disney+ bien entendu — c’est bien la seule composante de la création de cette série qui n’est pas française. Des producteurs aux scénaristes, en passant par les compositeurs et l’équipe technique, l’intégralité des métiers est recrutée en France, et la production est réalisée sur notre sol : il n’y a donc nulle délocalisation ni mainmise de producteurs étasuniens sur nos œuvres — qui traitent d’ailleurs de l’histoire commune de notre pays. 

Nous pouvons déjà saluer cette avancée, qui n’est bien évidemment pas aussi manquée d’un savant opportunisme financier ; rappelons-nous que lorsque des Étasuniens venaient faire des séries en France, en ne faisant que ramener des équipes techniques et des réalisateurs anglo-saxons — au lieu de faire vivre notre industrie et nos savoir-faire — cela donnait Versailles. Que tout le monde a oublié, et pour de bonnes raisons. 

Et il n’y a pas à broncher, Disney+ est venu chercher parmi les meilleurs noms du milieu de la série narrative grand public et, en même temps, exigeante. 

Une œuvre d’une qualité filmique indéniable

La mise en scène est attribuée à Antoine Chevrollier, un ancien du Bureau des Légendes et de Baron noir. La direction qu’il donne à la série est à la fois subtile — laissant le temps à l’émotion d’apparaître et d’exister, ne sombrant pas dans le « tout informatif » dans lequel se versent bien trop de séries françaises — et affirmée — en osant montrer directement le meurtre, la violence, le racisme, qui parcourent la France et, dans ce cas, sa police. 

La sensibilité de Chevrollier et sa finesse filmique par rapport à cette affaire permettent de garder néanmoins une distance digne avec les faits, les donnant à la vue du spectateur, mais ne sombrant jamais dans le pathos ou dans la facilité, rejoignant alors le combat de la famille Oussekine pour eux-mêmes garder la dignité alors que la violence — celle de la police, celle des journaux calomniateurs, celle des politiciens calculateurs et opportunistes, celle des jeunes nationalistes qui les insultent — s’abat sur eux. 

La série sort du naturalisme — du tout réaliste — en assumant des couleurs marquées, le jaune, le bleu, la direction artistique évitant les couleurs ternes que nous retrouvons souvent dans les séries françaises, parfois peu ambitieuses. Les cadres sont composés, et permettent autant de sublimer l’action — le courage, la résolution, le conflit — que d’en souligner le tragique, et de pleinement réaliser ce qu’il s’est passé. 

La musique, composée par Sacha et Evgueni Galperine — dont nous avons déjà évoqué le précédent travail sur le Gagarine ici — est hautement qualitative, avec ce thème qui revient à chaque épisode, aux sons étranges et angoissants, soulignant aussi bien la violence que la société fracturée où elle prend place, la cassure créée par ce scandale et par le besoin de justice resté insatisfait. Le travail sur l’atmosphère, le son, le bruit des motos de la brigade de voltigeurs, tout est sur le sensitif pour aller vers le viscéral, dans la limite de ce que permet une série Disney+ plus ou moins tout public.

Un casting juste

Les acteurs sont grandioses. Leurs interprétations sont extrêmement justes, alternant le simple quotidien — qui n’a en réalité rien de simple et est composé d’une multitude de complexités, de subtils gestes, attentions et regards — d’une vie de famille et l’aspect écrasant, malheureusement spectaculaire et presque épique d’un procès, d’un récit politique englobant la nation tout entière et qui les dépasse. Il faut de plus ajouter la justesse de leur choix. 

Ce qui va suivre ressemble à une liste établie et énumérée pour impressionner, et pourtant il faut bien en spécifier toutes les forces des noms cités. La directrice ou le directeur de casting a certainement eu de l’intuition, car absolument chaque acteur de la famille Oussekine semble avoir été fait pour son rôle, de la candeur innocente et l’énergie juvénile de Sayyid El Alami qui joue Malik, à l’expérimentée Naidra Ayadi qui en joue l’une de ses sœurs.

L’autre est interprétée par Mouna Soualem, peu connue du grand public, mais faisant pourtant de son personnage peut-être le plus mémorable, avec la force émotionnelle de sa voix, de ses yeux, le lien extrêmement direct qu’elle crée avec le spectateur, assurant l’empathie avec tout ce qu’il se passe autour d’elle à travers un personnage très humain, et très frontal.

Sans oublier les acteurs masculins, Tewfik Jallab, Malik Lamraoui, jouant les deux frères si différents, l’un tout en retenue et l’autre tout en frontalité, sans oublier un Thierry Godard jouant un brigadier Schmitt avec l’innocence hypocrite et détestable de tout criminel ne s’assumant qu’à moitié. 

Mention spéciale pour Olivier Gourmet, qui campe ici le rôle du ministre Robert Pandraud, avec une prestance dans l’archétype du politicien véreux, manipulateur et corrompu — par ailleurs, de droite — extrêmement satisfaisant malgré la détestation pour son personnage. Enfin, Kad Merad fait un très bon travail, donnant toute la gravité nécessaire à la série.

Une narration tranchée et politisée

Mais au-delà de la finesse artisanale de sa création, il faut également se pencher sur les choix narratifs faits par la série, qui ont de quoi surprendre. Nous ne sommes pas ici dans un documentaire, dans une reconstitution millimétrée des faits — bien que le procès et les différents événements sont apparemment très proches du réel selon Le Monde — Chevrollier fait le choix de se pencher sur la famille Oussekine, dans le mélodrame — et j’utilise ici ce terme sans mépris ni caricature — de leur situation, sur leurs origines algériennes, leur intégration à la France, sur la manière qu’ils ont d’affronter la violence.

Chevrollier choisit de s’attarder longuement sur les origines de cette famille, sur les voyages en Algérie qu’ils effectuaient quand le jeune Malik n’était encore qu’un enfant, et après l’indépendance conquise par le peuple algérien. 

Certes, parfois ces flashbacks ont une fonction très concrète dans le récit : s’attarder sur les problèmes de santé de Malik est important, étant donné que ces informations furent utilisées par la police et l’avocat de la défense contre la famille Oussekine, déclarant que sa mort n’était due qu’à ces facteurs-là, et non au lynchage. Mais lorsque des scènes entières viennent montrer le père de Malik incapable de rentrer d’exil en Algérie du fait de son habitation en France sur plusieurs années — et ce, alors qu’il a « financé la Révolution à la sueur de son front » — il faut bien comprendre que la série veut traiter autre chose, de manière plus large. 

Montrer les crimes

De même, lorsque l’on montre la famille Oussekine assister au massacre du 17 octobre 1961 lorsque des manifestants algériens furent jetés dans la Scène sous les ordres du préfet Maurice Papon, il y a un lien avec l’histoire nationale de notre pays qui est établie.

Difficile à dire si la famille Oussekine a réellement assisté au massacre ou si c’est une création scénaristique et, en réalité, ce n’est pas important ; ce qui compte est les choix narratifs. La caméra montre d’ailleurs le corps des victimes être jetés dans la scène : c’est osé, c’est très fort émotionnellement, et ça traduit un point de vue tranché sur les débats qui agitent actuellement la théorie audiovisuelle, sur le fait de montrer ou non directement les crimes racistes, sexistes, à des fins narratives. Ici, la caméra ne filme le crime ni trop loin ni trop près. Suffisamment près pour réaliser — et voir ! — ce qu’il se passe, suffisamment loin pour ne pas que ce soit racoleur. 

Oui, il faut montrer les crimes, il faut que le spectateur comprenne et ressente ce qui s’est passé dans notre histoire, et quelles sont les violences qui traversent le monde. 

Rapport à la France

Ensuite, la série s’attarde, à travers l’histoire de la famille Oussekine, de l’Algérie à la France, sur les diverses problématiques — personnelles et humaines — liées à l’immigration. Le spectateur assiste à la peur de la mère de famille de voir les enfants perdre peu à peu la langue natale, la langue d’origine, remplacée par la langue du pays d’accueil. Nous y voyons le conflit de la famille qui se demande où enterrer Malik Oussekine, certains voulant le faire enterrer sur le sol algérien, car c’est le sol d’où provient la famille, d’autres sur le sol français, car c’est là où Malik se sentait appartenir. 

Nous y voyons les différentes manières dont les différents membres de la famille se considèrent par rapport à la France, le grand frère poussant les autres à voter Mitterrand en 88 pour que le procès puisse avoir lieu, le petit frère ne votant pas et affirmant avoir perdu sa carte électorale. Il y a les regrets de ce même grand frère, culpabilisant d’avoir convaincu Malik qu’il ne risquait rien en France, et le retour aux traditions religieuses familiales du petit frère, dégoûté par le pays. 

Enfin, il y a Malik tout simplement, dont la série narre qu’il se sentait indubitablement français, qu’il aimait son pays et voulait tout faire pour s’y intégrer et s’y sentir bien. Un amour de la France qui, dans son cas, se traduit aussi par une conversion à la religion majoritaire du pays — le christianisme — renonçant à l’islam, tradition religieuse de sa famille. Étant croyant, il affirme avoir besoin de comprendre les prières et les lignes de son Livre saint, ayant perdu peu à peu l’usage de l’arabe. Alors, évidemment, c’est compliqué avec sa famille, mais sa démarche est sincère, et elle est plus ou moins acceptée. 

Un jugement sévère

C’est donc par la famille que la série traite ce récit. Ce sont eux que l’on voit se regrouper, s’unir, s’embrasser, se déchirer au fur et à mesure des événements, des éléments de l’enquête, du procès. Tous les conflits sont très touchants, nous comprenons en tant que spectateurs très bien les ressentis de chaque membre, de la mère ayant peur que l’héritage de sa famille soit perdu, à la fratrie voyant bien que leur futur est en France et non en Algérie. Par ailleurs, c’est quelque chose auquel chaque immigré de première et seconde génération peut très concrètement et facilement s’identifier au visionnage.

Cela rend la trahison du meurtre et du verdict final du procès d’autant plus douloureux, et montre à quel point le contrat social actuel est fragile, fracturé, déséquilibré et dans ce cas, insatisfait. 

Ce même contrat social qui stipulerait qu’en laissant derrière soi le pays de sa famille, de ses ancêtres, une partie de sa culture également — bien qu’une autre partie finit par s’ajouter et se mélanger au pays d’accueil —, refusant le communautarisme et acceptant également le pays d’accueil, sa société et son histoire, on ait accès en tant qu’immigré à l’égalité juridique, civique, politique, culturelle, bref, l’égalité totale, en tout et pour tout. Et pourtant, la police accusa Malik d’être un terroriste libanais, des médias racoleurs et opportunistes dépeignirent la famille Oussekine comme un clan mafieux de bandits, avec les insultes les plus déshumanisantes. 

Nous y voyons alors les conséquences : le grand frère part à Toronto, le cadet retourne aux traditions familiales, une sœur réussit à faire sa vie en France, mais l’autre doit se résoudre à se séparer de son compagnon policier.

La série porte alors un jugement sur ce manquement au pacte social, ce manquement à l’égalité, et il s’agit ici d’un jugement sévère. 

Du courage

Il ne faut pas alors sombrer dans le sectarisme de droite — qui voudrait « cancel » cette série pour ce jugement — ni dans celui de gauche — pour qui cette série est trop « universaliste », pas assez « révolutionnaire », ou « politisée ». 

Il ne faut pas avoir peur de traiter du sujet antiraciste et de s’en emparer, avec un traitement universaliste, historique, et progressiste. C’est ce que fait cette série. C’est à travers les institutions, à travers la justice, que la famille Oussekine mène cette bataille, et si la série n’aborde pas particulièrement le rôle de répression de la police dans les manifestations — et ce n’est pas un reproche, car ce n’est pas son objectif — elle montre bien comment les institutions, les ministères, les hommes aux pouvoirs, peuvent agir pour pervertir le contrat social et défendre leurs intérêts contre ceux des victimes de violences racistes, sexistes, et de classe. 

Elle montre surtout comment une famille est traversée par ces violences, comment elle agit, comment elle se divise et comment elle se reconstitue et se reconstruit. Émotionnellement, cela est très touchant.

Il faut reconnaître un certain courage : caster des acteurs pour le rôle d’un homme mort sous les coups, reconstituer un procès, établir des thèmes musicaux pour ce procès, des lignes de dialogues « efficaces », alors que des membres de la famille sont encore en vie et l’affaire restant dans la mémoire vive de la société, cela a effectivement de quoi être délicat. C’est quelque chose que les étasuniens ont l’habitude de faire, ainsi que parfois les Italiens où les Britanniques, mais peu les Français — hors certaines exceptions comme le téléfilm de TFI Jacqueline Sauvage : C’était lui ou moi. 

C’est pourtant indispensable si un pays veut pouvoir affronter sa propre violence, se reconstruire, et dont le peuple doit s’unir pour devenir maître de son destin.