Serge Reggiani aurait eu 100 ans

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Serge Reggiani est né il y a un siècle, le 2 mai. Pour certains, c’est le grand comédien italien qui s’est imposé sur les planches françaises à la sortie de la guerre. Pour d’autres, l’acteur : l’amant de Vérone ou le petit charpentier de Casque d’or, le garde-chasse du Prince Salinas, véritable voix du peuple dans le Guépard de Visconti. Pour beaucoup, c’est l’interprète aux mille frissons, l’Italien qui chante sa solitude, sa liberté, qui pleure le petit garçon ou l’amour de femmes au printemps quand l’homme est un hiver. Un interprète qui « casse la baraque » en pleine période « Yé-yé ».

L’homme qui est tout à la fois « populaire, mais rare » comme le chantera Liliane Bouc.

De l’Italie Mussolinienne à Paris

C’est un 2 mai de l’année 1922 que naît le petit Sergio dans la ville de Reggio Emillia. Toute sa vie sera marquée par le quotidien de labeur des ouvriers et des paysans, de ceux qui votent rouge. Dans cette ville pourtant capitale de l’une des plus riches régions du pays. Le père de Sergio, Ferrucio est coiffeur, sa mère, Letizia garde « d’insupportables bébés de riches » comme il l’écrit dans ses « Derniers courriers avant la nuit ». 

Puis, vint le fascisme, Mussolini et ses « saloperies » de chemises noires. Reggiani dépeindra cette époque de sa jeune vie par ces mots : 

« Reggio Emilia, une ville en noir et blanc comme les films du réalisme italien, comme les mémoires tronquées et les visions du lointain passé, comme l’affrontement des fascistes et des démocrates. » 

Il gardera durant toute sa vie un souvenir impérissable de ces « démocrates », de ces « coco », de ces résistants et combattants de la liberté.

En 1930, son père quitte l’Italie pour deux raisons. D’une part, il est de plus en plus dans le collimateur des autorités fascistes. Et d’autre part, il a des soucis avec sa famille. C’est donc à Yvetot, en Normandie, qu’il arrive avant que sa famille le rejoigne quelques mois plus tard, ce que Sergio vivra d’abord très mal : 

« D’un seul coup, tu abandonnes ton enfance italienne. Tu es obligé de la reconstruire, souvenir par souvenir, parce que tu es entouré de gens qui parlent une langue inconnue, qui ont des gestes inconnus. C’est pourquoi j’ai reconstruit mon enfance d’avant, dans ses moindres détails. J’ai tout reconstruit. ».   

Ses débuts en France

Son enfance est aussi marquée par l’école. Des premiers jours difficiles, des bagarres, des injures, car il faisait partie de ces exilés. « Leur curiosité a été telle que je l’ai prise pour de l’agressivité, à tort », dira-t-il des années plus tard. Pour autant, les choses se tassent petit à petit, et le petit Serge met les bouchés doubles. Lui, qui ne connaissait rien à la langue française à l’arrivée, devint le premier de la classe dans cette discipline au bout de 3 mois.

Puis vient le déménagement vers Paris et ses débuts dans la capitale ne sont pas simples. Daniel Pantchenko expliquera cette période dans la biographie qu’il écrira sur la vie de Serge Reggiani. 

« En février 1931, les Reggiani débarquent à Paris, gare de Lyon. Curieusement, Dernier courrier avant la nuit, le livre « d’aveux, de confidences et de secrets » de Serge Reggiani, ainsi que le présente sa quatrième de couverture, prête à confusion : « Trois mois après notre arrivée à Yvetot, nous repartions pour la capitale. Mon père s’installa dans son salon de coiffure, 110 rue du Faubourg-Saint-Denis. » Il va en effet se passer quatre à cinq années entre ces deux évènements, période contrastée, ponctuée de tristes hôtels de seconde zone de Tolbiac à Charonne où la famille survit dans une chambre unique avec un lit pliant pour le petit Serge, jusqu’à Aulnay-sous-Bois en banlieue nord, « la dernière station avant sa première chambre individuelle. À treize ans ce n’était pas trop tôt ! ».

Jouer, dire et chanter

On ne retient souvent que le Reggiani acteur, le Reggiani comédien ou le Reggiani chanteur. Pourtant il est autre chose qui a porté sa vie : la poésie. Dans les premières années d’occupation, Reggiani se découvre une passion, dire des vers. C’est dans un cabaret, « Chez Agnès Capri » alors encore nommé le « Petit théâtre de nuit » qu’il s’essaie à cela. 

Il est marqué par le courage de cette femme juive qui anime clandestinement un cabaret et permet à de futures grandes têtes de continuer (certes difficilement) leurs projets. Il y rencontre entre autres Mouloudji, alors simplement chargé de « tirer le rideau » ou encore Jacqueline Bouvier, la future femme de Marcel Pagnol. Depuis ces années, Reggiani sera de ceux qui mettront en avant la poésie et notamment dans la période « Yé-yé ». 

De Villon à Apollinaire en passant par Prévert, Hugo et Baudelaire, il a à cœur dès 1967 de mêler des vers à ses tours de chants. Il souhaite explicitement donner à entendre à son public populaire ces chefs-d’œuvre français. Ainsi, il ne se contente pas de chanter Le déserteur de Vian, mais y ajoute les mots de Rimbaud, ceux du Dormeur du Val en introduction. Il ne se contente pas de chanter Quand j’aurai du vent dans mon crâne du même Vian, mais l’introduit par ces vers de Prévert : « Notre père qui êtes aux cieux/Restez-y/Et nous nous resterons sur la terre/Qui est quelquefois si jolie ».

Un acteur reconnu, mais boudé

On ne compte plus les grands rôles qu’a joués Serge Reggiani au cinéma, et notamment après la Libération. Une gueule authentique et une éloquence surprenante qui plaît énormément. Il incarne alors régulièrement les « méchants », les « ordures ». Il rentre très vite dans ce groupe d’acteurs catalogués comme joueurs des mauvais rôles, du mafieux, de celui qui trahit les siens pour de l’argent. 

Mais comment ne pas citer Casque d’or de Jacques Becker ou il joue le rôle d’un petit charpentier tombant amoureux de Marie, jouée par Simone Signoret, son amie de toujours. Un film non moins historique que décisif pour sa carrière. Il reviendra sur ce film des années plus tard en chanson avec Un menuisier dansait :

Au ciné de mon quartier
On peut voir depuis avant-hier
Une histoire en blanc et noir
Le film était de Jacques Becker 
[…]
Mais à l’heure où Paris dort
Un voyou qui trépasse
Dans le fond d’une impasse
Fait accuser de sa mort

L’ouvrier qui enlace
La fille au casque d’or
Tous les chats étaient gris
Et les lumières éteintes

Mais Félix a tout dit
En buvant son absinthe
Alors Marie en larmes
Voit venir les gendarmes

C’est avec ces grands rôles que Serge Reggiani est devenu l’un des acteurs français les plus reconnus et les plus populaires. Pour autant il y eut des périodes contrastées ou les producteurs le « boudait » notamment pour des rôles dits gentils. 

« Moitié rital, moitié titi »

Rien d’étonnant à ce que le petit Sergio devienne un acteur puis un chanteur populaire tant son enfance fut dans cette même veine. Il aimait d’ailleurs à se la rappeler, cette « jeunesse de môme populaire à Paris ». 

En 1936 son père ouvre son échoppe de coiffeur rue du Faubourg Saint-Denis, Reggiani y fait ses heures avant de quitter l’école « bien trop jeune ». Dans ce salon de coiffure, il voit régulièrement passer des amis de ses parents, Trachez, « un copain », qui après l’invasion allemande deviendra résistant et tombera sous les balles de l’horreur et de la bête immonde. Mais surtout, Bervini, surnommé le « Taureau ». Une masse physique qui marquera le petit Serge. Un copain que ses parents avaient rencontré à Reggio Emillia, lui aussi résistant. 

Reggiani racontera le petit lien qu’il avait tissé avec le « Taureau » sur fond d’anecdote : 

“Les fascistes l’avaient enfermé sur l’île de Lipari, où l’on bouclait tous les prisonniers politiques, et il s’en est tiré à la nage… Je l’ai revu à Paris, quelques années plus tard. Il est entré dans le salon de mes parents, avec une grande valise sous le bras. Il l’a posé sur une chaise, nous a regardés et a dit : « Sans culture, les gens ne peuvent se défendre ! » Personne ne comprenait ce qu’il voulait dire, jusqu’au moment où il a ouvert sa valise. Elle était pleine de livres. C’est tout ce qu’il avait emporté avec lui, lorsqu’il avait fui l’Italie. Il m’a alors demandé “Qu’est-ce que tu veux lire en premier ?” J’ai pioché au hasard et je suis tombé sur Martin Eden de Jack London. J’aurais pu tomber plus mal.”

Son amour pour la capitale est sensible et c’est dans Paris ma rose qu’on l’y voit dépeindre cette ville populaire :

Où sont-ils passés ceux qui fraternisent
Avec les murailles et les graffitis ?
Ces soleils de craie où sont-ils partis
Qui faisaient l’amour au mur des églises ?

Où est passée Paris la rouge ?
La Commune des sans-souliers ?
S’est perdue vers Aubervilliers
Ou vers Nanterre l’embourbée

Paris la rouge

Où est-il passé Clément des cerises ?
Est-elle fermée la longue douleur
Du temps où les gars avaient si grand cœur
Qu’on ne voyait que lui aux trous des chemises ?

Un « citoyen qui s’engage »

Reggiani c’est aussi le combat, le combat pour une société plus juste. Il était à ce titre associé aux « rouges » et se plaisait en robespierriste. L’un de ses fils, Simon, indique que « chaque matin dans la boîte aux lettres, il y avait l’Unità, l’Organe central du Parti communiste italien » ; ce même Simon qui était adhérent des Jeunesses communistes.

En fervent défenseur de l’idéal républicain, il incarne Robespierre dès 1962 dans Les jacobins (Il Giacobini), une série de cinq épisodes de quatre-vingt-dix minutes, diffusée à l’heure de grande écoute sur la télévision italienne. C’est un grand succès populaire, un de ceux qui auront permis à le rendre célèbre dans son pays natal.

Cette rencontre avec Maximilien n’est qu’une première pierre posée au mur d’une relation qui durera, dans la chanson cette fois.

C’est en 1978 qu’il signe un double album consacré aux discours de l’Incorruptible, « une sorte de rêve » écrit Daniel Pantchenko. Un premier 30 cm est consacré au discours « sur la nécessité de révoquer le décret sur le Marc d’Argent ». Ce décret daté du 29 octobre 1789 avait institué un suffrage censitaire à trois niveaux de contribution. Trois niveaux explicites : être citoyen actif, être électeur, être éligible. Cette disposition est « essentiellement anticonstitutionnelle et antisociale », excluant de fait les pauvres, le peuple travailleur. Ce disque rappelle toute l’importance que portait Reggiani à la citoyenneté.

C’est avec passion, éloquence et ferveur que celui-ci clame :

« La loi est-elle l’expression de la volonté générale, lorsque le plus grand nombre de ceux pour qui elle est faite ne peut concourir à sa formation ? Non. Cependant, interdire à tous ceux qui ne paient pas une contribution égale à trois journées d’ouvriers le droit même de choisir les électeurs destinés à nommer les membres de l’Assemblée législative, qu’est-ce autre chose que rendre la majeure partie des Français absolument étrangère à la formation de la loi ? ». 

La conclusion est d’autant plus frappante : “Que serait votre Constitution ? Une véritable aristocratie. […] La plus insupportable de toutes, celle des riches.”

Le second 30 cm traite cette fois d’un discours émouvant, celui dit du Testament datant du 8 Thermidor An II. Il s’agit là de l’ultime intervention de Robespierre à la convention. Quel discours ! Quelle passion de la part de Serge Reggiani, dénonçant par les mots de Robespierre la corruption généralisée. Pour ce peuple « souverain reconnu qu’on traite toujours en esclave », il offre sa voix, son cœur et sa force.

C’est sur Antenne 2, en octobre de cette année 1978, qu’il explique les raisons de son choix : 

“On connaît le sanguinaire, on connaît tout ce qui s’est passé hystériquement après, mais le personnage pur, enfin, l’Incorruptible, le vrai incorruptible, le seul d’ailleurs de l’époque, on ne le connaît pas et on n’en parle pas assez […] j’ai enregistré les deux discours, mais en prenant garde de bien respecter tout ce qui a été écrit à propos de la voix et de la manière de parler, de la cadence, du rythme, et de cette drôle de voix que Robespierre avait. […] Il me semble que ces deux discours-là pourraient être dits à l’Assemblée aujourd’hui même. En changeant quelques mots et quelques noms. C’est extrêmement moderne.” 

Georges Bégou, journaliste, lui demande alors : « Vous croyez qu’il y a encore des Robespierre à l’Assemblée ? », une réponse, simple et claire : « Justement pas ! En tout cas, ils se cachent bien. »

C’est enfin 20 ans plus tard, dans son album Reggiani 89, qu’il interpréta une chanson dédiée à l’Incorruptible. Signée Claude Lemesle, « Maximilien » est un texte que Reggiani lui demande d’écrire : « Il voulait en faire une ». 

Daniel Pantchenko dira à propos de ce titre qu’il s’agit sans doute, en cette année d’un Bicentenaire de la Révolution française, peu fêté dans notre chanson, de marquer une fois pour toutes l’idée tenace de briser une idée reçue : 

“En voilà un qui n’a jamais été à la mode. On n’a toujours retenu de lui que l’être sanguinaire, l’incorruptible. La chanson essaie d’évoquer ses doutes, dans ce que Claude Lemesle appelle très joliment “ La charrette du silence ”. Évidemment, en quatre minutes, on n’a pas pu parler de tout. On peut dire ce qu’on veut sur lui, il reste quand même à la base des droits de l’homme : nous en vivons aujourd’hui. Il n’a jamais fait de concession à la ligne qu’il s’était fixée.”

Et s’il était mort sur la croix,
L’être suprême en qui je crois
S’il était le père et le fils ?

Si le bon dieu des ci-devant
Passait dans le soleil levant,
Quand le bourreau fait son office ?

Et si les prêtres réfractaires
avaient, seuls, compris les mystères,
si c’était vrai, leurs oraisons ?

Le doute, le doute, parfois, est plus solide que la foi,
Et si le doute avait raison ?

Ainsi pensait Maximilien
Dans la charrette du silence,
Avant que le couteau s’élance,
Les mains non jointes sous les liens.

Si l’enfant vertueux d’Arras
Était né de la même race
Que Danton, son frère corrompu ?

Si j’avais obéi à la
Soif du pouvoir comme Attila
En croyant faire ce que j’ai pu ?

Difficile de résumer la vie de cet artiste intemporel tant elle est dense et mouvementée. Des dizaines de rôles au cinéma comme au théâtre, des centaines de films, des tableaux aussi, font de la vie de Serge Reggiani un véritable roman. Une vie mêlée aux horreurs du fascisme tout comme à la beauté de cette France populaire, mêlée à la lutte pour l’intérêt général tout comme à la déprime devant la dureté d’une existence. Il aurait eu 100 ans, mais sa mémoire et son œuvre continueront de faire rêver et réfléchir des générations.