Thibaud Leplat : “je souhaite que chacun défende moins sa boutique et un peu plus le football”

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Professeur de philosophie à Science Po, Thibaud Leplat a écrit plusieurs ouvrages sur le Football et travaille également pour le magazine So Foot et la Revue de l’After Foot. Il intervient d’ailleurs régulièrement dans l’émission de radio du même nom diffusée chaque soir entre 20h et minuit sur RMC. Ce dernier a bien voulu répondre à nos questions sur le foot pour l’Avant-Garde. 

Le 18 avril 2021, 15 des plus grands clubs européens ont créé un tremblement de terre dans le monde dans le monde de football en annonçant la création d’une Super Ligue Européenne semi-fermée. Mais face à la grogne des supporters et aux pressions de plusieurs gouvernements, ce projet a finalement été mis de côté deux jours plus tard. 

Quel est ton avis sur la question ? Et finalement n’est-ce pas assez ironique de voir une organisation richissime et corrompue à différents niveaux comme la FIFA ressortir comme la grande gagnante de cette histoire ?

Tout le monde a été dépassé par ce projet. Tant les promoteurs que les contempteurs. Les promoteurs parce qu’ils n’ont pas mesuré la virulence du rejet de la part de l’opinion publique européenne qu’ils pensaient acquise à ce genre d’initiative. Les contempteurs — la FIFA en particulier — qui ne s’imaginaient pas que les politiques (sur pression de leur opinion publique) se mobiliseraient pour faire obstacle à ce projet. 

En réalité, ce projet de Superleague a permis de faire émerger une opinion publique européenne du football. Certains joueurs (Gary Neville notamment) ont pris la parole pour défendre le football. C’est assez rare pour le signaler. Mais ne soyons pas naïfs. Si les supporters l’ont rejeté ce n’est pas seulement par vertu. Le projet proposé exigeait une rupture trop radicale avec la tradition (l’absence de promotion, la relégation crédible) pour une innovation sportive finalement assez limitée. Après tout, sportivement, quelle différence entre cette Superleague et la Champions League actuelle où l’on retrouve toujours les mêmes candidats en 1/8 finale ?

Pour défendre le projet de Super Ligue Européenne, ses partisans ont mis en avant le fait que le public ne consommait plus le produit comme avant et que pour continuer à gagner de l’argent, il fallait absolument changer de paradigme. Si on ne peut pas nier que les nouvelles générations ne regardent pas le foot comme celles qui l’ont précédé, n’y-a-t-il pas autre chose qu’une américanisation du football pour le sauver ?

C’est un problème plus vaste lié à l’universalisation du football tant dans sa consommation que dans sa géographie. Les nouveaux publics ne sont plus en Europe, les grands clubs l’ont compris. Si l’on veut conquérir des marchés, il faut sortir du traditionnel axe Europe-Amérique Latine. Le centre de gravité du football n’est plus en Europe. Il s’est déplacé vers l’Est. Désormais le centre politique et économique du football est au Moyen-Orient. J’en veux pour preuve l’installation familiale de Gianni Infantino, président de la FIFA, au Qatar. C’est bien pour des raisons « pratiques » qu’il y a installé sa famille. Ce n’est pas un hasard. 

Par ailleurs, la réflexion sur la manière de regarder le football dans le monde est vouée à l’échec. Ce sport est si universel, la manière de l’apprécier est si différente d’une communauté, d’un individu à l’autre, qu’il est impossible de tirer des règles générales. La seule chose qu’on peut dire, c’est qu’en matière de spectacle et de divertissement, le football a beaucoup de concurrents (à commencer par Netflix). Cela dit, on se trompe, si l’on rabat le football sur un simple divertissement. C’est un spectacle, certes, mais qui fait appel au sentiment, à la loyauté, à l’appartenance. Sur ce point, le football n’a pas de rival. C’est ce point là qui me semble spécifique et important à travailler.

D’ailleurs, selon vous, le modèle américain de ligues fermées correspond-il vraiment à l’Europe ? Partout sur le Vieux Continent on voit débarquer des grands fonds de pensions basés aux Etats-unis ou des propriétaires américains qui n’ont pas du tout la même vision de la compétition et du sport que les fans… Est-on en train de se diriger tout droit vers un schisme entre supporters et propriétaires ?

Le rejet du projet de Superleague a permis de rappeler aux nouveaux investisseurs que l’Europe ne se laisserait pas faire si l’on entend la déposséder de ses traditions sportives. Car, le centre de gravité économique et politique du football a beau s’être déplacé, son cœur historique, ses principales compétitions, c’est l’Europe. 

C’est précisément cette légitimité des clubs historiques, des grandes compétitions, que les nouveaux investisseurs viennent chercher. Il demeure pour eux très important de maintenir la valeur des actifs et ne pas les déprécier. Attirer les investisseurs est une preuve d’attractivité. C’est même plutôt une bonne nouvelle. Le risque c’est que le football européen se fasse muséifier. Qu’il n’invente plus grand chose. Qu’il se transforme en Disneyland du football. 

Tant que l’Europe sera capable de fabriquer des Mbappé, Haaland, Guardiola ou Klopp, elle restera la référence. Mais pour cela elle doit parvenir à sécuriser ses investissements et ne pas être soumise aux caprices des marchés et des résultats à court terme.

En France on note souvent un certain snobisme qui veut absolument opposer le sport, et plus particulièrement le foot, et la culture, comme si ces deux choses étaient forcément aux antipodes l’une de l’autre… Comment expliques-tu cela ?

C’est un snobisme venu à la fois du monde du football (qui se pique de ne pas être « intellectuel ») et du monde de la culture (qui n’hésite pas à revendiquer son ignorance des choses du football comme gage de crédibilité artistique). Pendant longtemps, ces deux snobismes se sont avérés complémentaires. 

Depuis quelques années (en France depuis 1998), on constate un renouveau de la pensée dans le football. Les travaux universitaires se multiplient, les réseaux sociaux ont démultiplié les connaissances en matière de football au point de former de véritables communautés apprenantes hors de toutes institutions. 

Ce qu’il faut contester en réalité, c’est la séparation du football avec la culture au nom d’une mauvaise idée du football mais aussi de la culture. Le football n’est pas forcément un art, il est en revanche , à coup sûr, un moyen d’expression individuel et collectif au même titre que la danse, le théâtre, le chant choral. Je rappelle le mot célèbre de Menotti « le football, c’est l’opéra des pauvres ». Voilà pourquoi je milite pour le raccrochent du ministère des Sports à celui non pas de l’éducation mais de la culture, comme en Espagne.

Aujourd’hui la DATA prend de plus en plus d’importance dans le Football, coachs comme médias nous parlent d’expected goals. Finalement est-ce que l’utilisation des DATAS à grand renforts d’analystes sur-diplômés, de logiciels et d’ordinateurs ultra performants, ces données auxquelles tous les clubs ne peuvent pas forcément avoir accès (notamment dans le sport amateur) ne renforcent-elles pas les inégalités dans le sport ?

L’histoire du sport est faite de cette course aux armements. Rappelons qu’au début du XXème siècle, l’idée même d’embaucher un entraîneur semblait être un moyen inéquitable de se préparer à une compétition. C’est le jeu du sport professionnel : avoir un temps d’avance sur mon adversaire. Hier c’était la préparation physique, aujourd’hui c’est la Data, demain ce sera sans doute autre chose… 

Concernant la Data ce qui compte, c’est de savoir en vue de ce qu’on recherche. Dans les médias, la Data a surtout une fonction spectaculaire et de divertissement. Elle n’a pas de vocation scientifique. Dans les clubs, en revanche, elle peut avoir une fonction scientifique. Encore faut-il savoir ce qu’on mesure et en vue de quoi. Elle peut être utile pour l’analyse des performances. En revanche, elle est plus contestable quand il s’agit de prédire ou de prescrire. Mais, pour être complet et magnanime, il faut comprendre ce vieux problème auquel aujourd’hui la Data essaie de répondre commercialement : comment gagner à tous les coups ? Chacun a sa formule. Et en vit plus ou moins bien selon l’efficacité de sa méthode.

Avant l’annonce de la Super Ligue Européenne, il y a eu le fiasco Mediapro qui a fait perdre aux clubs de L1 et L2 une somme astronomique. Pour pallier ce manque à gagner, nous avons à nouveau entendu cet argument comme quoi en France les clubs paient beaucoup trop de charges sociales et qu’il faudrait par exemple abolir la taxe Buffet. Sauver le Football français passe-t-il par une trahison de notre modèle social et oserais-je dire de notre particularité nationale ? Quel est votre avis sur la question ?

Avant d’être un problème idéologique, le problème du football français est un problème de gouvernance et de culture. 

La Taxe Buffet, c’est une goutte d’eau dans la négociation sur les droits TV. La difficulté est d’ordre culturel : en football, pour des raisons de clientélisme et de courte vue, on ne parvient pas à présenter des projets rationnels sur le moyen terme. On vit du match précédent et du match suivant ce qui donne lieu à une myopie assez inquiétante. L’arrivée de nouveaux investisseurs pourrait forcer les dirigeants français à professionnaliser leur gestion, modérer le clientélisme local et encourager les instances à se moderniser. 

La préservation du modèle social sera la conséquence logique de cette réorganisation. Personne n’a intérêt à supprimer la Taxe Buffet qui est très valorisée publiquement. Les dirigeants qui oseraient la remettre en question se verraient rapidement discrédités.

Pensez-vous que l’on manque de footballeurs qui prennent ouvertement position pour des causes politiques ? Est-il normal de voir des joueurs de foot devenir des icônes et surtout des modèles moraux ?

Un sportif de haut niveau, et de football en particulier, est exemplaire de fait. Il est un modèle, qu’il le veuille ou non, pour les jeunes qui l’admirent. Et c’est de l’admiration que naît l’imitation. Sur ce point, donc, c’est incontestable. 

La difficulté pour les jeunes joueurs, c’est de comprendre comment, en quelques mois, vous passez du stade d’exception (un jeune sportif de haut niveau n’a pas du tout la même vie ni les mêmes valeurs que n’importe quel autre) à celui de modèle à imiter pour toute la société. La balance est très difficile à faire. Ceci explique les difficultés qu’ont certains à assumer leur statut de héros universel. Un personnage comme Karim Benzema a mis presque une décennie à intérioriser cette idée. Il est passé du statut de représentant local à celui de héros national. Et, le moins qu’on puisse dire, c’est que son chemin a été fait de sacrées embûches.

A titre personnel, je n’attends pas d’un footballeur qu’il se prononce nécessairement sur des affaires politiques, encore moins à travers des messages finalement assez convenus (et qui ne coûtent pas cher). L’exemplarité est ailleurs. En revanche, il me semblerait parfaitement légitime (et nécessaire) qu’ils prennent position sur le destin de leur sport. On les entend rarement évoquer le sujet de la Coupe du monde tous les 2 ans par exemple. Mbappé est l’un des rares à l’avoir fait. Peut-être les footballeurs ont-ils peur de mettre en péril leur fragile position de victimes dociles d’un football-business dont ils tirent finalement pas mal d’avantages agréables…

A titre personnel, je suis supporter d’un club de L2 au budget plus que modeste et j’ai l’impression qu’aujourd’hui il n’y a plus aucune place pour ces clubs là… S’il va peut-être renforcer la compétition, le passage aux 18 clubs en L1 et L2 ne va-t-il participer à l’effacement progressif de ces fabuleux perdants que l’on aime pourtant beaucoup ici en France ?

Je connais mal la situation de la Ligue 2 mais il me semble qu’elle est la permanente variable d’ajustement des caprices des clubs de Ligue 1. Le monde professionnel est un monde assez cruel où le gagnant emporte tout et ne laisse que des miettes aux autres.

A mon sens, ce qui est admirable dans la Ligue 2, c’est la fidélité des supporters qui la suivent. Lorsqu’on répète à l’envi que « la France n’est pas un pays de foot », on se trompe je crois. Il n’y a qu’à regarder le succès du multiplex Ligue 2 sur L’Equipe TV. Ce n’est pas la Ligue des Champions, certes, mais parvenir à rassembler (pour les meilleurs soirées) presque 1 million de personnes, sans pub, sans promo, c’est assez remarquable.

Enfant je me souviens qu’en février, chaque mardi soir mon père et moi étions devant TF1 pour regarder la Ligue des Champions, nous étions également souvent devant Fr2 et Fr3 pour regarder les matchs de Coupe de France… Est-ce que finalement la Ligue 1 ne gagnerait pas à diffuser des matchs en clair pour permettre au plus grand monde de profiter du spectacle et ainsi mieux vendre le spectacle ?

Je crois que la Ligue 1 souffre d’un manque chronique d’exposition. A vouloir trop « premiumiser » la compétition, on l’a finalement cantonnée à certaines catégories de personnes, certains groupes sociaux. 

Le saucissonnage des droits me semble aussi une catastrophe pour les amateurs qui ne s’y retrouvent plus entre les différents opérateurs, entre les différents horaires. Ce qui frappe, c’est que depuis plus de 10 ans, personne ne défend jamais le football. On défend les clubs, les joueurs, les présidents, les ultras mais le football, tout le monde s’en fiche un peu. 

Une affiche par semaine ou par mois en clair, par exemple (je parle d’un premier choix, pas d’un match sans intérêt), serait l’occasion de renouer avec les grandes messes télévisuelles. Quand on voit que le moindre match amical de l’équipe de France ramène au minimum 4 à 5 millions de personnes, je pense qu’on peut faire au moins aussi bien avec un PSG-OM, un Lyon-Marseille ou autre, pourvu qu’on l’expose et le valorise à sa juste hauteur.

La question de la tactique est désormais très importante dans les émissions sportives et l’arrivée de coachs extrêmement offensifs qui prônent le beau jeu a un petit peu mis en retrait la question de la défense. Dans l’After Foot on entend souvent qu’un enfant ne va pas s’identifier à un 6 mais plutôt à un 9, que l’important dans le foot, c’est de marquer des buts et que rares sont ceux qui aiment voir des équipes défendre. Mais selon vous en dehors des coachs n’y-a-t-il pas d’irréductibles gaulois qui apprécient de voir des défenseurs mener la vie dure aux adversaires ?

Tout le monde aime le football offensif. Dire le contraire est faux. Mais certains aiment aussi les vertus et le spectacle du football défensif. Je dirais même qu’il y a un certain plaisir à aimer ce dernier parce qu’il nécessite de mobiliser une certaine capacité d’émerveillement que les autres n’ont pas forcément. Aimer un retourné acrobatique, c’est facile, mais aimer un tacle défensif, c’est plus exigeant. Il faut de l’imagination.

Cela dit, il faut admettre que le football offensif, le beau jeu, est plus exigeant en termes de préparation et tend à attirer plus de monde dans les stades. Plaire à un nombre toujours plus vaste de personnes me semble être un objectif noble à valoriser. C’est la première chose qu’a dit Cruyff en revenant au Barça en 1988 comme entraîneur : « je viens remplir le Camp Nou ». Et on ne remplit pas les stades avec des bus alignés.

Est-ce que vous avez un souhait pour le monde du Football en 2022 ?

Je souhaite que chacun défende un peu moins sa boutique et un peu plus le football. Le projet de Michel Platini de faire entrer le football au patrimoine immatériel de l’humanité me semble à ce titre une initiative à soutenir. On se plaint suffisamment du mercantilisme (à juste titre). Mais il faut aussi savoir reconnaître la légitimité de certains combats et défendre les projets de ce type.