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CULTURE

Cinéma français : un art essentiel et une industrie menacée

Pour la première fois de leur histoire, les cinémas français sont fermés au public. Si le gouvernement a estimé possible d’aller travailler dans un lieu de travail ou une salle de classe fermés toute la journée, il semblerait que rester 1h30 avec son masque dans une salle aérée, et à bonne distance des autres spectateur.ices, soit trop dangereux en termes de normes sanitaires. Cela met en péril une industrie déjà fragilisée ces dernières années. Et avec elle, de nombreux emplois.

La culture : bien commun essentiel

Si l’on en croit les mesures gouvernementales depuis le début de la crise (pour ne remonter qu’à cette date), la culture n’est pas un secteur essentiel en France. Et pourtant.

Le contexte pandémique actuel n’en est qu’une preuve par l’exemple. Alors que le ministre de la santé lui-même déplore le niveau inquiétant de santé mentale de la population française (et notamment des jeunes), on observe un regain important d’accès aux films, séries et livres. A titre d’exemple, Netflix a recensé 10 millions d’abonné.e.s en plus pour la seule période du premier confinement de 2020. Il est certain que quand l’on est bloqué entre quatre murs toute la journée, s’évader 1h30 ou 52 minutes le temps d’un film ou d’un épisode de série reste le meilleur moyen de se changer les idées et de faire passer le temps plus agréablement. 

La culture, si elle n’est justement pas dans une logique purement productiviste, fait, sans demi-mesure, humanité. Elle permet le partage d’idées, de points de vue, cultive l’imagination et permet aussi de trouver des terrains communs de discussion, en créant ainsi des liens entre les individu.e.s. La culture, c’est l’émancipation, individuelle et collective, et c’est peut-être d’ailleurs bien pour cela qu’elle est mise de côté, dans ce contexte autoritaire. 

Toutefois, même en ayant une approche purement économique, il n’est pas spécialement plus logique de délaisser la culture. En effet, si l’on en croit les chiffres de l’INSEE, la culture représente environ 47 milliards d’euros de valeur ajoutée (en 2018). Une étude conjointe du ministère de la culture et du ministère de l’économie avait même démontré en 2015 que la culture pesait 7 fois plus que l’automobile en termes de PIB. Pourtant, au niveau du plan de relance post-covid, l’automobile a bénéficié de 8 milliards d’euros, contre seulement 2 milliard pour la culture (toutes disciplines confondues, ce qui n’est pas peu dire). 

Le cinéma : un système complexe menacé

Si le contexte actuel la fragilise davantage, il faut savoir que l’industrie cinématographique était déjà en danger avant cela. 

Il faut avoir en tête que cette industrie repose sur un principe assez simple : « le cinéma finance le cinéma ». Cela est permis car il subsiste encore en France, et c’est unique au monde, le principe d’exception culturelle, qui permet à la culture d’échapper aux lois générales du marché : elle n’est pas considérée comme « une marchandise comme les autres ». C’est donc un domaine qui échappe en partie aux principes capitalistes qui régissent nos sociétés. 

Grâce à ce système, les recettes perçues par les acteurs du cinéma -les salles en premier lieu, pour simplifier le schéma- sont reversées en grande partie pour le financement des futurs films. Cela s’explique non seulement par la perception d’une taxe sur les billets (TSA) par le CNC (qui redistribue cet argent aux différents projets qu’il sélectionne), mais également par des mécanismes incitatifs envers les sociétés de production (dont la fameuse aide automatique qui encourage les sociétés de production dont les films ont bien marché en salle à reverser une partie des recettes dans la production d’un nouveau film). En plus de cela, la télévision, premier financeur du cinéma, a des obligations de participation financière, variant selon les chaînes au cas par cas. 

La distribution des ressources se fait en principe équitablement, avec toujours l’idée d’appuyer la création et donc d’aider les films plus fragiles. Seulement voilà, depuis quelques temps le cinéma connaît des difficultés engendrées par des acteurs extérieurs, qui viennent mettre en péril son équilibre et creuser des failles déjà existantes.

Le déclin de Canal +

Canal + est le financeur le plus important du cinéma. L’entreprise reverse entre 9 et 12% de son chiffre d’affaires annuel pour le financement des films de cinéma. Cette règle est issue d’accords historiques, dits « accords Canal », qui en échange permettent à la chaîne de diffuser des films de cinéma très peu de temps après leur sortie (4 mois). 

Cependant, le groupe est mis en péril  pour plusieurs raisons. Les droits sportifs les plus lucratifs, jusqu’à peu quasi exclusivement détenus par Canal, connaissent désormais la rude concurrence notamment de Being, qui parvient à y investir des sommes plus importantes, devenant ainsi premier sur la rediffusion sportive. De plus, le coût de ces droits devient trop important pour Canal, dont le budget peine à suivre l’inflation croissante. 

Canal + perd également  de nombreux abonné.e.s en raison de ses tarifs jugés trop élevés, et qui connaissent eux aussi une rude concurrence. La « course au contenu original » engagée par Netflix et maintenant l’ensemble des plateformes SVOD, représente un coût non négligeable et rend la cadence de production difficile à suivre pour le groupe français. Les spectateur.rices préfèrent ainsi payer moins cher un contenu jugé plus original, et se désabonnent de Canal au profit de ses concurrents étrangers. 

La montée en puissance d’acteurs étrangers

Les mastodontes américains de la SVOD contribuent aussi à la mise en péril de l’écosystème cinématique français en cela qu’ils n’en jouent pas le jeu. Il leur est plus rentable de ne pas sortir leurs films en salles, d’autant plus que s’ils le faisaient, ils seraient obligés d’attendre un peu avant de pouvoir les diffuser sur leurs plateformes. 

Bien que générant du chiffre d’affaires sur le territoire français (n’oublions pas que Netflix y compte 6,7 millions d’abonné.e.s), ces géants ne contribuent aucunement à l’audiovisuel français, pour le moment en tous cas, ce qui creuse l’écart avec les chaînes de télévision « classiques ».

Une situation difficile à régler et un État timide dans le rapport de force

En réalité, c’est un problème qui relève du domaine de la régulation. Car si le cinéma marche en circuit relativement fermé, il a ici à faire à des acteurs extérieurs, et extra-nationaux, qui d’ailleurs ont une approche bien plus mercantile de la culture. 

La zone d’action se fait en fait au niveau de la chronologie des médias, qui est un accord interprofessionnel visant à réguler l’économie du cinéma en France. Elle détermine les différentes fenêtres de diffusion d’un même film selon les différents médias qui le proposent, le principe étant que les fenêtres de diffusion de l’œuvre s’ouvrent en fonction du taux de financement engagé par chaque diffuseur. Elle est constamment remise en question, car elle va généralement favoriser un acteur de l’exploitation au détriment d’un autre.

Capture d'écran Télérama

La France essaie donc de négocier avec les géants américains de la SVOD pour leur accorder une avance de leur fenêtre de diffusion (elle est actuellement à 36 mois), moyennant une participation au financement cinématographique à hauteur de 25% minimum de leur chiffre d’affaire français annuel (ce qui est le montant minimum réclamé par les professionnels du secteur). Aux dernières nouvelles, ce chiffre a été revu à la baisse et la fourchette serait de 20 à 25% maximum. Mais en réalité, cela n’empêche pas ces plateformes de préférer sortir les films directement en ligne sans passer par la salle, et ainsi court-circuiter toute la chronologie des médias à la française. 

Le débat n’est donc pas économique mais bien politique : la remise en question de la chronologie des médias équivaut à la remise en question de question de l’exception culturelle : se place-t-on dans une logique purement de marché, ou souhaite-t-on préserver l’exception culturelle française au sujet du cinéma ? La deuxième option reviendrait à imposer aux plateformes le respect de nos règles. Et là-dessus on ne peut pas vraiment dire que l’on place grand espoir en notre gouvernement ultra-libéral à la botte des intérêts des financiers. 

En somme, il faut toujours avoir en tête l’importance de la culture dans notre société, qui implique la nécessité d’une démocratisation constante de son accès. Accès en termes d’usagers, et accès en termes d’acteurs. Si la culture fait société, alors il ne faut pas qu’elle soit réservée à une élite bourgeoise et intellectuelle, mais au contraire il faut œuvrer pour que tout le monde y ait accès, puisse se l’approprier et s’exprimer par son biais. Car si la culture fait société, elle en est aussi le reflet et y reproduit souvent les inégalités. Il faut donc, ensemble, et chacun.e dans son domaine respectif, lutter pour en faire un outil d’émancipation. 

D’autre part, en ce qui concerne le cinéma plus précisément, il y a des batailles à mener pour préserver ce qui fait la spécificité française. L’Etat doit se montrer intransigeant et imposer aux américains de sortir d’une logique pure de marché en ce qui concerne l’exploitation cinématographique et audiovisuelle sur notre territoire national, là où la logique ultra-libérale ne voit l’audiovisuel que comme un marché où l’on peut attirer beaucoup de clients. On ne veut pas d’un monopole des géants où les indépendants peineraient d’autant plus à se créer une place. L’idée n’est pas de nier le haut potentiel de ces nouveaux entrants, et de ce qu’ils proposent ; il y a en fait besoin d’un accord qui englobe tout le monde en tenant compte de leur spécificités propres, et donc, de leur complémentarité. Car avec le démantèlement de notre système actuel, c’est derrière lui les régimes protecteurs envers les travailleur.euses tel que celui des intermittent.e.s du spectacle qui sont mis en péril, et avec eux, plus de 145 000 personnes pour le seul secteur du cinéma et de l’audiovisuel. 

La réouverture des salles le 15 décembre prochain, bien que trop tardive, est une bonne nouvelle. Le mois de décembre est crucial pour les salles, avec plus 11% de la fréquentation annuelle (c’est le mois où elle est au plus haut). Dans la mesure du possible, pour celles et ceux d’entre nous qui en avons les moyens, allons voir les films en salles, offrons des places de cinéma, encourageons les initiatives qui permettent aux personnes les plus précaires d’accéder aux films (à leur visionnage comme à leur création), et soutenons les professionnels du secteurs dans leurs luttes. Le bonus cette année étant que les studios hollywoodiens sont à l’arrêt, ce qui est l’occasion de (re)découvrir une programmation plus diverse (et en ce moment majoritairement française). Raison de plus pour se ruer en salle ! (dans le respect des gestes barrières, bien entendu).